Platon, Gorgias, p. 171 de la traduction Saïsset
mitation avaient prétendu qu'elle pourra suffire, à elle seule, à détruire le mal, ils auraient jeté à la vérité le même défi que les bouilleurs de cru quand ils protestent que les produits de leurs alambics sont absorbés « par la seule consommation familiale ». Mais ils n'ont dit rien de tel dans aucun de leurs écrits ou de leurs discours. C'est l'opinion exactement contraire qu'ils n'ont pas cessé de professer. Quand l'alcoolisme, ont-ils dit, a pris racine dans un pays, il n'en saurait être extirpé en un jour. Le peuple qui souffre d'un aussi grand mal n'en guérira que par de nombreux remèdes. Les uns seront dans les lois; les autres, plus nombreux, dans les mœurs
Ce seront d'une part des surtaxes sur les boissons spiritueuses, des licences graduées, la suppression du privilège des bouilleurs, l'interdiction des boissons à essences convulsivantes, le monopole de la rectification ou de la fabrication ou de la vente de l'alcool. Ce sera, d'autre part, tout un vaste ensemble de réformes sociales : éducation morale de l'enfance et de la jeunesse, organisation de l'apprentissage, amélioration de l'hygiène des paysans et des travailleurs de l'industrie, aération des grandes villes, construction de vastes cités ouvrières, de bibliothèques et de théâtres populaires, relèvement des salaires, développement des
mutualités et des œuvres de coopération. Alors seulement, dans tout l'ordre fiscal et dans tout Tordre moral, l'alcoolisme sera refoulé et vaincu.
Mais, d'abord, et sans perdre une heure, il faut empêcher de nouveaux progrès de l'alcoolisme. Nous n'avons pas d'autre ambition, en proposant d'abord la limitation du nombre des débits, que de dire au flot alcoolique qu'il est monté assez haut et qu'il n'ira pas plus loin.
On a vu, dans les premières pages de notre étude, ce qu'a été la lendemain de la loi sur la liberté du commerce des boissons; la relation de cause à effet entre le nombre des débits et l'abus de la boisson éclate dans les statistiques du Ministère des Finances comme dans celles du Ministère de la Justice. La contre-épreuve n'est pas moins formelle.
D'abord, dans les quelques pays où le législateur s'est reconnu le droit, non seulement de limiter, mais de réduire considérablement le nombre des débits, la consommation de l'alcool a fléchi aussitôt, puis n'a point cessé de diminuer.
Il y a cinquante ans, les pays Scandinaves étaient les plus alcoolisés du monde. Le mot même d'alcoolisme y fut inventé. Xous avons rappelé déjà les admirables travaux de Magnus Huss. Il écrivait en 1850 : « Les choses en sont arrivées à un tel point
[ne, si des remèdes énergiques ne sont pas employés contre une habitude aussi fatale, la nation suédoise est menacée de maux incalculables. Il n'y a plus à reculer devant l'application des mesures àprendre, dussent ces mesures léser bien des intérêts. » Ni la Suède, ni la Norvège, qui ne voulaient pas mourir, n'hésitèrent à recourir aux remèdes préconisés par Huss. Le système, dit de Gothembourg, donna aux municipalités le pouvoir de fixer elles-mêmes le nombre des débits et d'accorder licence d'en ouvrir ; il leur donna également le droit d'exproprier, contre indemnité, les cabarets existants et de concéder le commerce des spiritueux à des sociétés spéciales (bolag en Suède, samlag en Norvège), vendant, à des prix assez élevés, des boissons épurées. Les municipalités ne se laissèrent intimider ni par les criailleries des débitants, ni par les menaces des politiciens. Elles appliquèrent la loi dans toute sa rigueur. — Il y avait, en Suède, un débit par 100 habitants et, en Norvège, un débit par 200; il n'y a plus, aujourd'hui, qu'un débit par 5.000 habitants en Suède et par 9.000 en Norvège1. En conséquence, et malgré que les ouvriers pourraient invoquer la double excuse de la température et de travaux particulièrement pénibles,