‹ Contre la métaphysique; questions de méthodeChapitre 10 sur 70 · PRAGMATISME ET SCIENTISME SI · texte numérisé non relu

PRAGMATISME ET SCIENTISME SI

n'ont pour moi aucune signification. Et cependant W. James déclare, au début de son livre, que « tout le monde a une philosophie », c'est-à-dire que tout homme doit pouvoir être classé d'après son tempérament dans une certaine catégorie en iste. Du moins devons-nous avoir le droit de choisir nous-mêmes notre secte, puisque c'est d'après nos goûts personnels que nous y sommes introduits; et si nous ne nous trouvons à l'aise dans aucun des tiroirs déjà existants, nous pouvons demander d'être mis à part dans un tiroir nouveau. La seule étiquette en iste qui me paraisse convenir à mon tempérament, je l'ai trouvée tout à l'heure en vous faisant ma profession de foi ; c'est celle de scientiste l ; je m'étonne de n'y avoir pas songé plus tôt!

Je suis, vis-à-vis de la science, dans l'état d'un homme de tempérament amoureux, qui aurait trouvé, dans une femme réelle, l'incarnation définitive delà parfaite beauté. A partir de ce moment, les autres femmes n'existeraient plus pour lui ; il aimerait mieux souffrir mortellement pour son idole que d'être heureux en portant ailleurs des hommages facilement agréés. Il serait, vis-à-vis de

i. Je m'excuse de mon ignorance ; il paraît que le mot Scientisme existe, et a déjà été employé dans des acceptions très diverses. Je trouve même à mon sujet, dans le Mercure de France (16 août iqi i p. 826), cette appréciation qui me désole : « M. Le Dantec est à mille lieues de l'homaisisme scientiste. L'exemple de ce véritable savant montre que le scientisme et l'esprit scientifique sont deux choses différentes. » Décidément, les mots en iste sont trop dangereux ; il vaut mieux y renoncer !

cette femme qu'il trouve parfaitement belle, dans un état d'esclavage dont rien ne pourrait le faire sortir. Chaque fois qu'un tel amour s'est produit parmi les hommes, nos ancêtres, y voyant quelque chose de « plus fort que l'humanité », ont expliqué ce phénomène merveilleux par des philtres ou des diableries, ainsi qu'il est raconté dans le lai de Tristan.

Si une possession si parfaite de l'homme parla femme est une chose prodigieusement rare et admirable dans le domaine du sentiment, il me semble que, dans le domaine de la raison, la possession d'un esprit par une méthode doit être un phénomène beaucoup plus commun. Du moins cela me paraît-il être ainsi, à moi dont la raison, à peine née, a été immédiatement asservie à la méthode scientifique.

J'ai fait ma confession à ce sujet dans mon livre X Athéisme ; quoique mystique et sentimental comme le sont tous les bretons, je n'ai jamais été tenté d'admettre, dans le domaine des choses de la raison, l'existence possible d'une vérité qui fût inaccessible à la science. Tout enfant, je ne comprenais pas ce que disaient mes petits camarades quand ils déclaraient croire en Dieu.

Plus tard, j'ai appris les mathématiques qui sont la langue de la science, et la physique, qui est la science elle-même; et j'ai pu développer mon tempérament de scientiste sans avoir besoin de renoncer, ce qui est rare, à aucune croyance religieuse antérieure. Aussi n'ai-je pas hésité à intro-

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duire la méthode scientifique dans l'étude de ce qui avait paru à d'autres devoir rester toujours, partiellement au moins, à l'abri des investigations des savants, savoir la vie avec toutes ses manifestations les plus sublimes. Parce que mon tempérament me convainquait que rien ne peut exister qui soit à l'abri des investigations de la science, je ne me suis pas laissé décourager parles rebuffades et les ricanements. Je dois avouer, d'ailleurs, que j'ai rencontré, dans l'étude scientifique de la vie en général, beaucoup moins de difficultés que je n'en prévoyais. J'ai parcouru en moins de vingt ans tout le domaine de la biologie, et je me suis rendu compte, sans trop de peine, que nulle part, dans ce domaine si vaste, il n'existe un seul recoin qui puisse être considéré comme une forteresse imprenable pour des hommes munis de l'outillage scientifique. Le tout était, en entreprenant cette exploration, de croire à la perfection de sa méthode ; à ce point de vue, j'étais particulièrement bien armé.

Il faut bien s'entendre! Je ne dis pas que j'aie été jusqu'au fond de toutes les questions biologiques. Au contraire, je suis bien certain que je n'ai complètement élucidé aucune de ces questions; mais je les ai regardées avec soin, dans leur ensemble, et j'ai vu, sans pouvoir en douterle moins du monde, que leur étude scientifique complète n'est pas impossible. Dans chaque problème particulier, il faudra introduire des procédés dont quelques-uns nous échappent encore totalement

dans le détail. Il est certain pour moi que ces procédés ressortiront tous à la méthode scientifique. Voilà ce que j'ai voulu affirmer en écrivant cette formule : « La science, créée par l'homme, peut étudier l'homme tout entier1. » Il fallait sans doute un tempérament solide de scientiste pour arriver à considérer dès le début cette affirmation comme légitime ; mais je me suis imaginé, après mon voyage d'exploration dans les choses de la vie, que mes observations et mes raisonnements imposeraient mes conclusions, même à des hommes doués d'un tempérament différent du mien. Je me fiais pour cela à mon expérience de l'enseignement de la géométrie. 11 m'avait semblé en effet que tous les hommes sont également sensibles à la force des raisonnements déductifs. Je n'en suis plus bien sûr aujourd'hui. Personne n'a jamais protesté sérieusement contre l'évidence des propositions d'Euclide, mais cela tient peut-être à ce que ces propositions ne gênent en rien les conclusions auxquelles chacun de nous est conduit par son tempérament philosophique personnel. Je vois maintenant que l'évidence des vérités géométriques ne s'impose pas à tous les hommes avec le même caractère despotique, et que quelques-uns de nos congénères ne tomberaient pas malades, comme je le ferais moi-même, s'ils étaient amenés à constater un miracle dans lequel ces vérités ne seraient pas vérifiées. Les déductions des sciences

i. V. De l'Homme à la Science. Paris, Flammarion, 1907.

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biologiques me paraissent, à moi scientiste, aussi solides et aussi autoritaires que celles de la géométrie ; elles ne convainquent pas, cependant, tous les hommes, surtout parce qu'elles les conduisent à des conclusions qui contrecarrent celles de leur philosophie personnelle. Mais je demeure convaincu que ceux qu'elles n'atteignent pas ne deviendraient pas fous de désespoir en constatant une contravention au théorème de Pythagore. Et c'est en quoi nous différons essentiellement ; cette différence est peut-être la plus grande qui puisse se manifester entre des êtres de même espèce. Je me considère donc comme un type un peu monstrueux dans mon esclavage scientifique absolu. C'est cet esclavage scientifique qui me pousse à m'insurger contre le pragmatisme, et à déclarer abominable, ou plutôt niais et puéril, un système dont paraît se contenter la majorité de mes congénères. Je ne suis pas pragmatiste, parce que je crois à l'avenir de la science ; je crois que la science, et la science seule, résoudra toutes les questions qui ont un sens ; je crois qu'elle pénétrera jusqu'aux arcanes de notre vie sentimentale, et qu'elle m'expliquera même l'origine et la structure du mysticisme héréditaire antiscientifique qui cohabite chez moi avec le scientisme le plus absolu.

Mais je suis bien convaincu aussi que les hommes se posent bien des questions qui ne signifient rien. Ces questions, la science montrera leur absurdité en n'y répondant pas, ce qui prou-

vera qu'elles ne comportent pas de réponse. Telie sera, par exemple, la question à laquelle W. James consacre le huitième et dernier chapitre de son livre, la question du salut du monde. « Certains hommes, dit-il (p. 257), souffrent de croire impossible le salut du monde : ce sont les pessimistes. L'optimiste le croit, au contraire, infailliblement assuré. » Et il démontre qu'au point de vue de la croyance au salut du inonde, l'attitude pragmatiste est excellente. Il dit d'ailleurs aussi (p. 257) : « Naturellement... chacun de vous est libre d'interpréter à sa guise le mot salut. » Je m'en doutais bien un peu, je l'avoue. Et voilà précisément pourquoi la science sera toujours impuissante à donner une réponse à une question qui ne signifie rien. En revanche, elle expliquera un jour, si l'humanité dure assez longtemps, quelle bizarre particularité de la structure cérébrale de certains hommes les amène à proférer gravement des paroles vides de sens, et à sentretuer parce qu'ils donnent à ces paroles des interprétations qui ne concordent pas.

J'ai suffisamment expliqué maintenant la position que mon tempérament me contraint de prendre vis-à-vis du pragmatisme, pour pouvoir exposer clairement ce que j'ai compris de ce système. Et je termine ces remarques préliminaires en me posant, relativement à la valeur du pragmatisme lui-même, la question qui, d'après W. James, est la question habituelle du pragmatisme (p. i84) : « Etant admis qu'une idée, une croyance est vraie,

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quelle différence concrète va-t-il en résulter dans la vie que nous vivons?... Bref, quelle valeur la vérité a-t-elle, en monnaie courante, en termes ayant cours dans l'expérience ? » Eh bien! pour moi scientùte, esclave de la méthode scientifique, le résultat de l'adoption de l'attitude pragmatiste serait la pire des catastrophes; elle m'empêcherait de prendre désormais le moindre goût à la vie, parce qu'elle est la négation de la science, comme je vais essayer de le démontrer.

Avant d'entrer dans le vif de ma démonstration, avant de vous faire voir que le pragmatisme conseille une attitude contraire à la méthode scientifique, je vais d'abord prendre un des exemples qu'a choisis W. James lui-même pour expliquer son système, et, sans y voir encore que le pragmatisme est le contraire de la science, vous y remarquerez du moins que c'est autre chose.

« A l'égard du passé (p. 88), il n'y a pas de différence appréciable entre le matérialisme et le spiritualisme; Dieu n'est pas en principe plus satisfaisant que la matière, s'il ne donne ou ne promet rien de plus. » Autrement dit, le monde étant aujourd'hui ce qu'il est, il nous est indifférent de savoir si son état actuel résulte d'une simple évolution de la matière éternelle ou d'un acte créateur d'un Dieu, qui, une fois le monde créé, ne serait plus intervenu dans ses destinées. C'est bien ce

que j'ai écrit moi-même dans l'Athéisme, en me plaçant dans l'hypothèse de ceux qui croient que Dieu a dicté au monde des lois immuables ; j'ai résumé cette hypothèse dans une formule ridicule: « Si Dieu mourait, il n'y aurait dans le monde rien de changé. »

Évidemment, pour quelqu'un qui admet un Dieu créateur n'intervenant plus ensuite dans les affaires du monde, la science ne peut en aucune façon trancher la question de savoir si l'acte créateur a ou n'a pas eu lieu. Chacun a le droit, pour des raisons de sentiment, de choisir la croyance en un Dieu créateur ou la croyance en une matière éternelle. La science n'intervient pas dans le débat, parce que le débat n'a aucun sens pour nos contemporains.

Il n'en est plus de même s'il s'agit de l'existence actuelle d'un Dieu qui intervient dans les affaires du monde. C'est la question du miracle, et cette question est du domaine de la science, quoi qu'on en ait dit. Du moment donc qu'il s'agira, non plus du passé, mais du présent ou de l'avenir, la science ne nous permettra pas de choisir entre les deux hypothèses, celle d'une matière soumise à un déterminisme absolu, et celle d'un Dieu intervenant dans les événements dont la matière est le siège, Vous allez voir maintenant la pétition de principe du philosophe américain.

De deux manières de voir, entre lesquelles nous avons le droit de choisir, dit-il en substance, le pragmatisme nous commande d'adopter celle qui est

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pour nous la plus utile, la plus pleine de promesses. Or, le matérialisme scientifique, tel qu'il est actuellement compris, nous fait prévoir fatalement cette tragédie finale (p. 106) que : « les forces éternelles, les forces appelées à survivre les dernières dans le seul cycle de révolution que nous puissions voir d'une manière définie, ce sont les forces inférieures et non pas les forces supérieures1... L'avenir (p. io/i) est une tragédie ayant pour dénouement la mort. ... Nous reprochons au matérialisme (p. 107) de ne pas garantir d'une façon permanente nos intérêts supérieurs, de ne point satisfaire celles de nos espérances dont l'objet est le plus lointain. »

Au contraire, la croyance en Dieu est bien plus réconfortante : « Qu'il y ait (p. 107) un monde renfermant un Dieu qui aura toujours le dernier mot, et ce monde-là peut bien périr par le feu ou par la gelée... Grâce à Dieu, là où il existe, la tragédie ne sera que partielle et momentanée... La croyance spirilualiste, sous toutes ses formes (p. 109), a pour objet un monde plein de promesses, tandis que le soleil du matérialisme se couche sur un océan de désillusions. »

De cette remarque, le pragmatisme conclut qu'il vaut mieux être spiritualiste et croire en Dieu. Encore faut-il pouvoir croire ! Si nous avions réellement le droit de choisir entre les deux opinions,

1. Les forces supérieures, ce sont simplement les sentiments humains ; ils disparaîtront sans doute en même temps que l'humanité !

l'altitude de W. James se concevrait. Je puis l'admettre par exemple pour la question relative au passé du monde ; que le monde ait été créé par Dieu, du moment que tout se passe dans l'univers comme si Dieu n'était pas, la science n'a rien à dire; elle nous permet d'adopter la croyance qui nous plaît le plus. Mais du moment qu'il s'agit d'un Dieu qui, dans les affaires du monde, « a toujours le dernier mot », celui qui est esclave de la science répondra fatalement « non possumus » ! Ce Dieu-là, la science nous défend d'y croire, parce qu'elle établit le déterminisme absolu et exclut le miracle. Que la croyance en ce Dieu actif nous soit plus agréable, parce que cette erreur a été longtemps accréditée parmi nos ancêtres, je n'en disconviens pas ; mais nous ne pouvons néanmoins adopter cette croyance, parce que nous n'avons pas le droit de choisir entre cette croyance et la croyance contraire. Du moment qu'il s'agit de choses insignifiantes ou invérifiables, de tournois logomachiques comme ceux qui préoccupent d'ordinaire les métaphysiciens, la science nous laisse toute liberté ; mais les affirmations au sujet desquelles la science ne nous dicte pas une attitude n'ont aucune valeur pratique pour personne. Ce qui est inaccessible à la science est ce qui n'agit pas sur l'homme, et qui, par conséquent, lui est indifférent. Mais voilà que les métaphysiciens réclament un rôle dans la conduite du monde ! « Un véritable débat métaphysique, écrit W. James (p. 102), implique toujours quelque résultat pra-

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tique. » Devant une telle affirmation, le scientisme s'insurge. Que, parmi ce qu'on appelle aujourd'hui les « principes métaphysiques », plusieurs jouent un rôle dans la conduite de l'humanité, cela est indéniable ; mais cela prouve précisément que ces prétendus principes métaphysiques sont soit des vérités, soit des erreurs, au sens scientifique du mot, c'est-à-dire que la science ne nous laisse pas le droit de les accepter ou de les repousser suivant nos préférences personnelles. Des erreurs scientifiques jouent dans notre vie un rôle aussi important que des vérités scientifiques, mais par cela même qu'elles jouent un rôle, elles sont du domaine de la science, et le scientiste ne peut pas adopter à leur égard l'attitude du pragmatiste qui choisit d'après ses goûts. Si d'ailleurs, comme le prétend W. James, « un véritable débat métaphysique a toujours une conséquence pratique », je ne comprends plus ce que c'est que la métaphysique. J'avais toujours cru qu'elle consistait en une pure logomachie, sauf dans les cas où elle couvre de son égide des erreurs scientifiques. Je vais encore me faire traiter de philistin en rappelant ce que disait Voltaire, que la métaphysique est l'art d'enseigner aux autres ce qu'on ne comprend pas soimême. El cependant, en rappelant cette boutade, je ne puis m'empêcher de remarquer que W. James lui même semble être de l'avis de Voltaire. Voici, en effet, ce que je copie dans son livre (p. 23) :

« Le fondateur même du pragmatisme fit naguère... une série de conférences : ce furent

d'éblouissants éclairs parmi des ténèbres cimmériennes ! Aucun de nous, je crois bien, n'a vraiment compris tout ce qu'il nous a dit... On subit, avouons-le, une étrange fascination à entendre parler de choses si profondes, alors même qu'on ne les comprend pas, et qu'elles ne sont pas mieux comprises de ceux qui en discutent. On y éprouve le frisson des grands problèmes; on y sent la présence de l'infini ! »

Un scientiste ne pourra s'empêcher de sourire en pensant à ces conceptions sublimes qui ne sont profondes que si elles sont obscures ; et il se consolera d'apprendre que « la mécanique est laide », en se disant que les mathématiciens qui l'enseignent comprennent ce qu'ils disent et sont intégralement compris de leurs auditeurs.

Pour ma part (je crois d'ailleurs que je suis encore à peu près le seul de mon avis, mais d'autres scientistes y viendront fatalement quand ils se résoudront à appliquer à la vie, sans idée préconçue, la pure méthode scientifique), pour ma part, dis-je, je considère la plupart de nos principes métaphysiques et moraux comme des erreurs scientifiques, parce qu'ils sont le résidu des conventions sociales de nos ancêtres. Il ne m'est donc pas possible de prendre, vis-à-vis de ces principes, l'attitude pragmatiste que me conseilleraient mes goûts personnels de vieux mystique breton. J'ai cependant appris avec douleur, avec une sorte de désespoir même, ce que m'a enseigné à leur sujet l'impitoyable biologie ; et je commence à espérer au-

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jourd'hui que l'humanité pourra, malgré tout, se passer d'erreurs aimées, et arrivera peut-être un jour à vivre suivant la vérité ! Mais quelle révolution pénible pour en arriver là, si l'on y arrive ! Et combien les hommes détesteront ceux qui leur auront fait prendre cette voie pleine de précipices et de dangers ! Mais aussi, quelle pleine récompense si l'on y arrive, et si les hommes ne connaissent plus un jour les devoirs contradictoires qui empoisonnent la vie. Rien ne se construira de définitif que sur des assises scientifiques; sur d'autres bases on ne construira que du provisoire mal adapté. Mais la paresse humaine se contentera peut-être du provisoire !

Jésus-Christ a été un pragmatiste avant la lettre quand, dans son sermon sur la montagne, il a dicté aux hommes, comme règle de conduite, précisément les principes que chacun aimait en secret, mais n'appliquait pas d'ailleurs à la direction de sa vie. Et cette loi inapplicable est restée la loi idéale des hommes, parce que chacun a toujours souhaité, dans son intérêt personnel, la voir suivre par ses voisins. Voilà bien le type d'une construction mal adaptée ! Sur cent milliards d'hommes, qui se sont succédé depuis deux mille ans à la surface de notre planète, il y a peut-être eu deux ou trois pauvres rêveurs, désarmés pour la lutte, et qui ont vécu suivant le cœur de Jésus-Christ! Il faut à chacun de nous une forte dose d'hypocrisie, pour considérer comme la meilleure de toutes les lois celle que nul ne peut se résigner à suivre

sans y faire à chaque instant de très sérieux accrocs. Mais ces principes ont pour eux une longue prescription qui les rend infiniment chers au cœur de l'homme; et cela explique le succès d'enthousiasme obtenu par l'œuvre de Tolstoï et des néochrétiens. Après deux mille ans d'efforts infructueux, il serait peut-être honnête de s'avouer que l'homme ne peut pas vivre suivant la loi du Christ, et de chercher une autre loi, assez en rapport avec la nature humaine pour que les hommes puissent s'en accommoder sans être perpétuellement hypocrites ! Mais hélas, que cette nouvelle loi paraîtra laide ! J'ai bien peur que la cote mal taillée du pragmatisme l'emporte toujours sur les clartés trop vives de la science !

J'arrive maintenant au point essentiel de mon étude, et, ma foi, je suis bien plus embarrassé que je ne m'y attendais en commençant. Je viens de relire la sixième leçon du livre de W. James, leçon intitulée : Théorie pragmatiste de la vérité. J'avais mis des notes en marge de plusieurs passages qui me paraissaient mériter d'être cités, parce qu'ils semblaient devoir suffire à exprimer clairement la pensée de l'auteur. En passant en revue ces alinéas choisis, je suis tout déconcerté ; aucun d'eux ne suffit à faire comprendre clairement ce que c'est que le pragmatisme. Avec ces diables de métaphysiciens, c'est toujours la même histoire : on

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croit avoir saisi ; on déclare môme que c'est tout simple, et puis, quand on essaie d'expliquer ce qu'on a compris, on s'aperçoit que ce n'est pas cela du tout. Et cette constatation est très pénible pour un homme habitué à la netteté des sciences exactes. Si, d'autre part, au lieu de citer des passages de l'auteur, j'essaie de résumer sa pensée dans des phrases qui sont de moi et non de lui, je suis bien sûr que ses adeptes me riront au nez et me diront que je n'y entends rien. La profondeur d'un métaphysicien consiste dans son obscurité ; pour ne pas trahir la pensée d'un auteur de cette catégorie, il faut éviter de résumer son livre ; il ne faut même pas y l'aire de coupures; il faut le reproduire tout entier. Lisez donc le livre de W. James; vous en tirerez peut-être plus de profit que moi. Je voudrais cependant essayer de montrer en quoi le pragmatisme m'a paru être la négation de la science, mais j'étais parti pour la bataille avec une attitude de pourfendeur, et je vais au contraire me faire très humble pour conclure, car, à la réflexion, je vois que je n'ai probablement rien compris du tout!

Voici cependant quelques lignes du programme de la sixième leçon :

« Une idée vraie est une idée vérifiable. » Fort bien ; tous les scientistes pensent de même : « Elle se vérifie en nous servant de guide avec succès dans l'expérience. »Ceci me satisfaitencore; on peut construire des machines qui marchent bien, quand on se sert de lois exactes, et le fonctionnement de la machine est, dans une certaine

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mesure, la vérification de la loi sur laquelle elle est basée. Tout cela n'est pas nouveau, et W. James avait prévu (p. 27^) que certaines critiques le feraient remarquer. Mais voici où cela me paraît devenir nouveau et être en même temps inacceptable : « La vérité est bonne, de même que la santé, la richesse... » Qu'est-ce que vient faire cette épithète sentimentale quand il s'agit de vérité ? Ce qui est bon pour l'un peut être mauvais pour l'autre, et il n'y a qu'une vérité ! Vraiment, me répondra W. James, vous êtes donc rationnaliste ; vous n'admettez pas « que la réalité ellemême ou la vérité elle-même ne soit point immuable » (p. 207). Sans doute, je n'admettrai pas ce qui est la négation de la science; je n'admettrai pas que l'homme intervienne pour quelque chose dans la fabrication de la vérité. Or c'est précisément là, si j'ai bien compris, la prétention du pragmatisme. C'est vraisemblablement là aussi ce que veut dire M. Bergson dans l'introduction (p. 11): « Tandis que pour les autres doctrines une vérité nouvelle est une découverte, pour le pragmatisme c'est une invention ».

Je ne trouve pas de citation assez caractéristique à emprunter à W. James comme définition du pragmatisme, mais j'en trouve en revanche dans les parties du livre où il défend Yhuma?iisme de M. Schiller, humanisme qu'il déclare lui-même s'accorder sur beaucoup de points avec le pragmatisme :

« Nos vérités sont des produits humains... Le monde est essentiellement une matière à façon-

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ner; il est donc ce que nous le faisons. En vain voudrait-on le définir par ce qu'il était à son origine ou par ce qu'il est en dehors de nous: il est ce qui est en fait, ce que nous avons fait avec » (p. 220). Cette fois, cela me paraît clair, d'autant plus clair que je rapproche cette citation d'une autre phrase extraite d'un autre livre de W. James, La philosophie de l'expérience (p. 3o5) : « La présence des philosophes et l'existence de leurs théories peuvent exercer une influence sur la manière dont l'univers prend conscience de lui-même et dont il se comporte. » Après avoir défendu l'humanisme de M. Schiller, W. James reprend d'ailleurs la parole pour son propre compte et dit (Le pragmatisme, p. 282):

« ...Nous sommes des créateurs... nous ajoutons à la réalité. Le monde est là, devant nous, réellement malléable, attendant de nos mains les traits définitifs qu'il doit avoir. De même que le royaume des cieux, il accepte volontiers que l'homme lui fasse violence. Et, de cette « douce violence » résultent les vérités que l'homme lui fait engendrer. »

Et moi, pauvre niais, qui croyais que l'homme est dans la nature au même titre que la pluie, le vent et l'orage ! Quelle humilité ! me diront les pragmatistes ; l'homme est en dehors du monde, et il est le maître du monde ; le monde sera ce que l'homme voudra qu'il soit !

Tout cela est bel et bien la négation de la valeur de la science. La science a pour caractère essentiel d'être impersonnelle. Le propre d'une vérité

scientifique est qu'elle ne dépend ni du tempérament ni des goûts particuliers de celui qui l'a découverte, et c'est pour cela qu'elle s'impose d'une manière indiscutable à tous les autres hommes. C'est pour cela que nous sommes esclaves de la science, et qu'aucun de nous ne peut songer à discuter ses conclusions. Je vais même plus loin, moi scientiste ; j'ai consacré un volume1 à essayer de montrer que la science n'est pas à proprement parler humaine, qu'elle est universelle et qu'elle eut été la même dans le fond, quelle qu'eût été l'espèce qui l'eût construite, pourvu que cette espèce eût été pourvue de moyens de mesure. Et cela est tout simple à admettre pour celui qui croit comme moi que l'homme est dans la nature, car alors, la science, œuvre de l'homme est en réalité une œuvre naturelle, tout simplement. Ce qu'elle a précisément de prodigieusement admirable, c'est qu'elle ne garde aucune trace de son origine humaine, et qu'elle a, par suite, quoi qu'en pensent la plupart de mes contemporains, une valeur absolue. Il n'y a même que la science qui ait cette valeur, et c'est pourquoi je me proclame scientiste ! La science, patrimoine de l'humanité, est la seule chose dont nous ayons le droit d'être fiers, car les vertus sociales que l'on propose à notre admiration sont en général bien mélangées d'imperfections. Les grands hommes de Plutarque ont l'avantage d'être morts, mais nous ne trou-

i. De l'Homme à la Science. Paris, Flammarion, 1907.

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vons jamais à admirer sans restriction quand il s'agit d'un homme vivant. Au contraire, la science, résultat d'une collaboration sociale dont les autres produits sont si imparfaits, doit nous remplir d'orgueil, parce que c'est dans notre espèce qu'elle s'est produite. Et non seulement nous devons être fiers de la science, mais nous devons encore l'aimer comme étant le plus grand lien qui unisse les hommes; pour un peu je dirais que c'est le seul!

Autrefois, les philosophes étaient les plus grands savants ; aujourd'hui la plupart des écoles philosophiques reconnaissent pour maîtres des rhéteurs habiles qui sont en dehors de l'admirable mouvement scientifique, gloire de l'humanité ; non seulement ces chefs d'école ne sont pas dans la science, non seulement ils sont en dehors d'elle ; ils sont contre elle ! Et des foules inconscientes les acclament, méconnaissant les seuls titres de noblesse de l'espèce humaine.

Pour moi, scientistc enthousiaste, le mot philosophie ne devrait plus avoir, au xxe siècle, d'autre définition que celle du mot science ; les conquêtes de la méthode scientifique ont été telles jusqu'à notre époque, que nous devons tout attendre d'elle; il est impossible désormais d'accorder le moindre crédit aux éloquents sophistes qui construisent des systèmes incohérents sur des formules pleines d'obscurité ; en dehors de la science, on ne peut espérer construire un édifice qui ait quelque chance de durer!

Il faut réhabiliter la logique.

Le père de la science expérimentale, Lavoisier, a écrit quelque part : « Mes expériences ne sont pas nouvelles; M. Priestley les avait faites presque toutes avant moi ; mais je les ai interprétées autrement2. » Il faudrait graver ces mots en lettres d'or

i. Grande Revue, mars 1912.

2. Voici les citations exactes de Lavoisier. Je les emprunte à un ouvrage inédit de M. R. Lote :

«... Une partie des expériences contenues dans ce Mémoire ne m'appartiennent point en propre ; peut-être même, rigoureusement parlant, n'en est-il aucune dont M. Priestley ne puisse réclamer la première idée; mais comme les mêmes faits nous ont conduits à des conséquences diamétralement opposées, j'espère que, si l'on me reproche d'avoir emprunté des preuves des ouvrages de ce célèbre physicien, on ne me contestera pas au moins la propriété des conséquences. »

Et ailleurs :

<t Les expériences dont je vais rendre compte appartiennent presque toutes au docteur Priestley ; je n'ai d'autre mérite que de les avoir répétées avec soin, et surtout de les avoir rangées dans un ordre propre à présenter des conséquences. »

Œuvres de Lavoisier, t. II, p. i3o et ^85.

au fronton de tous les laboratoires. Gela écarterait peut-être du Temple les frelons stériles qui s'imaginent que, pour devenir un savant, il suflit d'avoir les aptitudes d'un horloger ou d'un ébéniste, une bonne vue, des doigts agiles, quelque opiniâtreté. Ces dons, assurément fort répandus, permettent à n'importe qui de faire des expériences; ils ne suffisent pas à celui qui veut en instituer de fécondes, ou qui se propose de tirer des conclusions de celles qui ont déjà été faites. Le rôle du savant n'est pas dans l'expérience même ; il est avant et après. L'expérimentateur n'est qu'un bon ouvrier; le savant conçoit et conclut.

Le plus souvent, il est vrai, les grands savants ont fail leurs expériences eux-mêmes, ont collaboré du moins à la cuisine d'où est sortie la découverte qui les a rendus illustres. Et comme les hommes ont bien compris, depuis plus d'un siècle, que la science est le seul titre de noblesse de l'humanité, les aide-cuisiniers eux-mêmes sont sortis de l'ofïicine du savant avec une auréole de gloire ! Leur rôle n'avait été cependant que d'exécuter des ordres, comme de bons employés dans une fabrique ; mais on leur a su gré de la grandeur du résultat obtenu ; eux-mêmes ont eu l'illusion d'avoir du mérite. J'ai connu un bon ouvrier chimiste qui se plaignait d'avoir été volé par Berthelot, parce que l'illustre savant avait publié sous son nom à lui Berthelot, le résultat d'une expérience que l'ouvrier avait exécutée d'après les indications du maître. Pour parera de semblables

reproches, les chercheurs d'aujourd'hui ont pris l'habitude d'associer à leur nom, dans leurs ouvrages, celui de tous leurs collaborateurs. Un de mes camarades, qui m'avait prié de lui envoyer du bord de la mer quelques animaux d'espèce très banale dont il avait besoin pour ses recherches, m'a témoigné sa reconnaissance en citant mon nom dans son mémoire. Voilà, n'est-il pas vrai, de beaux titres scientifiques ! Le malheur est qu'avec un nombre sufïisanl de titres à peu près aussi scientifiques que celui-là, on devient « Monsieur le Professeur » et chef d'études.

Je devine l'indignation des « Savants » s'ils lisent ceci : « Ne faites pas d'expériences si vous voulez, mais du moins, n'en dégoûtez pas les autres ; ne ravalez pas surtout le mérite de ceux qui en font, de ceux qui pâlissent dans les laboratoires..., etc. » Ils pâliraient dans des ateliers, où la consigne est autrement dure, qu'ils auraient au moins autant de droits a notre reconnaissance, s'ils ne font qu'oeuvre d'ouvriers ; et ils n'en tireraient ni gloire ni avancement ; les contremaîtres ne deviennent pas ingénieurs; si peut démocratique que soit cette affirmation, je crois qu'en général il ne faut pas le regretter.

On va me reprocher de faire ici un plaidoyer pro domo. Je suis simplement un amoureux de la science, à laquelle j'ai dû de grandes consolations, et je regrette que, par certaines méthodes, on diminue le rendement du travail scientifique. Je ne veux pas dire que les résultats obtenus coû-

tent trop cher; l'argent que l'on dépense pour faire de la science est le seul qui enrichisse vraiment l'humanité ; mais je crois que, dotée comme elle l'est aujourd'hui, la science devrait être riche. Elle mendie cependant sans cesse, parce qu'elle gaspille sont budget en servant des prébendes à des impuissants. L'homme qui peut faire avancer la science est l'homme de raisonnement; le laboratoire fournit trop souvent à la science des maîtres incapables de raisonner.

« Le raisonnement contre l'expérience, voilà donc ce que vous préconisez! — me dira-t-on — ; vous voulez revenir à la science verbale du moyen âge, à la scolastique! » Je demande seulement que le raisonnement dirige les expériences et conclue des observations. Il y a trop de maîtres, à l'heure actuelle, qui conseillent à leurs élèves de travailler comme des ouvriers, de se borner à recueillir des faits et aies enregistrer, pensant que des raisonnements rendraient suspect un ouvrage consciencieux auquel personne ne peut trouver à redire. Ces maîtres se défient de leur logique, et ils ont sans doute raison. C'est en faisant œuvre d'ouvrier, ce n'est pas en donnant la mesure de leur intelligence qu'ils sont devenus des maîtres; ils seraient peut-être de détestables logiciens. Je regrette qu'on devienne maître à si bon compte; une fois le pli pris, les maîtres ouvriers prépare-

ront des maîtres ouvriers ; on fera des savants avec des hommes qui auraient dû être horlogers ou ébénistes, et le budget de la science continuera d'être gaspillé...

Je vois venir la suprême injure : « Vous n'êtes qu'un métaphysicien! »

Quand on traite de métaphysicien un homme qui a la prétention d'être un savant, on entend par là que ce qu'il fait n'est pas de la sience, ne peut servir la science en quoi que ce soit. J'ai assez dit, dans les chapitres précédents, combien je crois la métaphysique stérile ; il serait assez curieux qu'ayant cette opinion, je fisse précisément, de cette partie de la philosophie, l'occupation principale de mon existence !

A Dieu ne plaise que je me propose de définir la métaphysique ! Je ne suis pas éloigné de croire que chaque homme donne à ce mot une signification personnelle, et, si cela est vrai, on doit toujours être, sans s'en douter, le métaphysicien de quelqu'un. Je considère comme ressortissante la métaphysique toute opinion dont la vérification expérimentale est sûrement impossible. Si, par exemple, il y a un Dieu qui, ayant créé le monde, lui a dicté des lois immuables, qui, par conséquent, malgré la magnificence de son acte créateur, s'est interdit d'intervenir désormais dans les affaires des choses créées, la croyance en ce Dieu est un article métaphysique ; il est comme s'il n'était pas! Son existence ne peut être démontrée expérimentalement. Si, au contraire, le Dieu créateur

s'est accordé le droit de donner quelquefois des accrocs à son œuvre en faisant des miracles observables, l'existence de ce Dieu deviendra un problème scientifique, du moins en tant que les miracles pourront être considérés comme démontrant son existence. Les croyants qui croient au miracle (y croient-ils tous?) sont absolument illogiques quand ils ajoutent que la science n'a rien à voir avec la foi. Le Dieu thaumaturge est justiciable de la science ; ce n'est plus un Dieu métaphysique .

J'ai pris là un des seuls exemples à propos desquels on puisse être sûr qu'une vérification expérimentale sera toujours impossible ; cette impossibilité est incluse, en effet, dans la définition même du Dieu inactif. Et je ne voudrais pas m'exposer à tomber dans l'erreur d'Auguste Comte qui, quelques années avant Kirchhof et Frauenhôfer, déclara que les hommes ne connaîtraient jamais la chimie des étoiles ! La chimie des étoiles influe sur les qualités de la lumière qu'elles émettent, et cette lumière frappe nos yeux. Tout ce qui se passe quelque part dans le monde matériel est susceptible d'avoir une répercussion sur nous, puisque nous sommes dans un monde, entre les points les plus éloignés duquel l'éther des physiciens établit des liaisons universelles. Et, par conséquent, tout cela peut devenir un objet d'études scientifiques.

Je m'abstiendrai donc toujours, quand un problème me sera posé en termes clairs, de déclarer que

ce problème est du domaine métaphysique; il se peut qu'il ressortisse simplement à la physique de l'avenir, et que les instruments qui permettront de l'étudier ne soient pas encore découverts. Il est prudent de ne pas déclarer trop vite que la solution scientifique du problème est impossible, pourvu, je le répète, que l'énoncé de ce problème soit clair et ne conduise pas à autant d'interprê-' tations personnelles qu'il y aura de gens à l'interpréter.

Je prétends d'ailleurs que le doute n'est plus permis, en l'état actuel de la science, au sujet de la possibilité d'étudier expérimentalement tout ce qui se passe dans les êtres vivants. M. Armand Gautier lui-même, soutenant que la volonté n'a pas d'équivalent énergétique, a, par cette négation gratuite, introduit dans la physique le problème de la pensée. Car, du moment qu'il s'agit d'une mesure à faire, c'est le physicien qui doit intervenir. Que cette mesure soit difficile, qu'elle soit même impossible avec les instruments dont nous disposons maintenant, cela mettrait seulement la question dans l'état où était celle de la chimie des étoiles avant l'invention du spectroscope ; on pourrait parler de « physique de l'avenir » ; on n'aurait pas le droit de déclarer que le problème est métaphysique. Je vais plus loin, et je déclare que le problème est, d'ores et déjà, résolu. J'ai consacré toute ma vie à faire cette démonstration, et l'on me traite de métaphysicien parce que je me suis efforcé de prendre, par le côté où il était

accessible, un problème que l'on ne peut pas résoudre directement dans l'état actuel de nos connaissances. J'ai procédé par déduction, en partant de tous les phénomènes bien connus de la biologie. Horreur ! introduire des déductions dans les sciences naturelles, alors qu'il est bien établi (pie ce sont des sciences expérimentales, des sciences d'observation ! C'est là mon crime, et je suis fier de l'avoir commis ; si je présente ici ma défense, c'est seulement pour donner toute sa valeur à mon plaidoyer contre le gaspillage du budget scientifique.

Tout se tient dans la nature, plus encore, si possible, dans la nature vivante que dans la nature brute. De cette vérité les hommes se sont aperçus depuis longtemps, puisqu'ils ont donné le nom unique de vie à un phénomène merveilleusement divers. Or, si un phénomène, méritant le même nom dans tous les cas, se cache sous des apparences si multiples, on a bien le droit, pour en étudier les mille particularités, de choisir les exemples dans lesquels ces particularités sont le plus faciles à saisir. Mais ensuite, pour généraliser, il faudra faire œuvre de raisonnement! Cela inquiète les gens qui n'ont pas confiance dans leur logique, et je crois en effet que la qualité du raisonnement est encore plus variable avec les hommes que la qualité des organes des sens, outils d'observation. Il y a donc des gens qui ont raison de se défier de leur logique, comme un myope hésite à avancer sur un chemin inconnu, quand il a perdu son lor-

gnon1. Mais il n'en est pas moins vrai que la logique est un instrument merveilleux, et je suis surtout reconnaissant au transformisme de m'avoir appris, sans laisser place à aucun mystère, comment une telle merveille a pu se réaliser au cours des siècles, grâce à l'expérience que nos ancêtres ont acquise en luttant contre un monde hostile dont ils ont été vainqueurs, puisqu'ils ont vécu*. En toute sincérité, je ne puis comprendre comment, avant le transformisme, on osait se déclarer athée, quand on observait cette merveille qu'est l'esprit humain !

Maintenant que je connais son origine, je comprends en outre comment la logique humaine, produit d'une expérience prolongée des faits extérieurs, peut nous permettre d'établir, sans expérience nouvelle, des relations profondes entre quelques-uns de ces faits. C'est là ce qu'on appelle « déduire » ; la faculté de déduire est la plus haute faculté de l'homme ; ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas s'en servir ne seront jamais des savants !

La plus haute expression du génie humain est, sans aucun doute, la physique mathématique, dont la géométrie n'est que la partie la plus avancée,

i. On n'a pas encore inventé de lorgnon pour les gens qui ont l'intelligence courte, et c'est bien dommage.

2. Ils sont morts ensuite, mais ils se sont reproduits avant d'être morts, de sorte que la lignée de chacun de nous est une suite triomphale de victoires, jamais interrompue par une défaite. C'est pour cela que notre logique est bonne.

la plus parfaite. Il nous a suffi de deux ou trois vérités expérimentales, comme le postulatum d'Euelide, pour construire toute une science, absolument rigoureuse, parce que cette science était, en réalité, écrite dans notre logique, résumé de l'expérience ancestrale. Et la certitude de la géométrie, science déductive, n'est contestée par personne. Quand on me démontre, par l'analyse, que l'on peut appliquer 27 lignes droites sur telle surface du troisième degré définie par son équation, je sais bien que cela est vrai, et je n'ai pas besoin d'attendre, pour en être sûr, qu'un malheureux constructeur sue sang et eau pendant des mois et des mois, pour fabriquer un modèle de plâtre sur lequel il applique tant bien que mal 27 fils tendus.

Gomme il y a longtemps que l'homme fait des déductions en géométrie, nous ne nous étonnons plus que cette science soit vraie, quoique éloignée en apparence de toute donnée expérimentale. Pour la physique mathématique, nous sommes déjà un peu moins tranquilles ; nous nous effrayons de notre puissance, et nous ne sommes rassurés que lorsque l'expérience a vérifié nos déductions. Du moins, quand nous avons fait souvent de telles vérifications, nous arrivons à acquérir une confiance définitive dans notre outil déductif. L'un des hommes les plus étonnants de l'histoire du monde a été cet Américain, inconnu encore aujourd'hui du grand public, et qui s'appelait Willard Gibbs. Cet homme prodigieux n'a jamais fréquenté aucun

laboratoire et n'a jamais fait aucune expérience. Mais il avait un outil déductif de premier ordre, et il parlait couramment le langage mathématique. Gela a suffi pour qu'il tirât de son cerveau les lois cachées dans les faits les plus inaccessibles de la physico-chimie. Les plus grands expérimentateurs de notre époque ont mis des années à vérifier quelques-unes des plus simples d'entre ses conclusions ; d'autres avaient trouvé péniblement, d'avance, au prix d'un labeur très prolongé, quelques faits contenus avec bien d'autres dans un passage qui occupe à peine une ou deux lignes des mémoires de Gibbs ! De l'avis des meilleurs physiciens, le rôle de la physique expérimentale n'est plus aujourd'hui que de vérifier les conclusions de la physique mathématique1.

Il n'y a guère que les naturalistes2 qui soient encore assez naïfs pour s'imaginer que l'on peut, de but en blanc, instituer une expérience féconde, ou du moins que l'on peut faire du travail utile en se servant, pour réunir les faits, de théories reconnues franchement absurdes par ceux-là mêmes qui s'en servent, comme cela a lieu pour la théorie de Weismann ou celle d'Ehrlich. Mais

i. Voyez en particulier Bouasse : La méthode dans les Sciences physiques, dans le livre paru à la librairie Félix Alcan sous le titre : De la méthode dans les Sciences.

2. Parmi les naturalistes, je dois comprendre ces médecins qui, malgré les avis de Claude Bernard, continuent à faire des recherches purement empiriques ; ils comptent sur le hasard pour réaliser des découvertes qu'ils devraient demander à des idées directrices et à des raisonnements généraux.

j'arriverai tout à l'heure aux sciences naturelles qui doivent être le principal objet de mon plaidoyer; je reviens en ce moment à la physique pour répondre à une objection que l'on ne manquera pas de me faire :

« Vous prônez V intuition en physique, et vous dites que vous n'êtes pas métaphysicien ! Vous n'ignorez pas, cependant, que les plus notoires des métaphysiciens actuels n'ont d'autres prétention que de substituer l'intuition à l'expérience ! En se servant de son cerveau et de son cerveau seul, votre grand Gibbs s'est conformé à la méthode préconisée par ceux que vous combattez ! »

Sans doute, je prône l'intuition ; sans cloute je déclare que nous devons nous servir de la logique écrite dans notre cerveau, surtout quand nous avons une logique aussi merveilleuse que celle de Willard Gibbs. Mais la logique ne peut pas faire quelque chose avec rien ; il lui faut un point de départ, et ce point de départ, elle le trouve dans l'expérience. Si extraordinaire que soit son auteur, un travail scientifique ne peut se passer d'avoir un pied dans la réalité expérimentale. Voyez la géométrie qui, je ne saurais trop le répéter, est la partie la plus parfaite, la plus achevée de la physique mathématique. Elle part du postulatum d'Euclide qui est une vérité découverte par l'expérience. Et il se trouve précisément que de grands mathématiciens (les grands mathématiciens, surtout quand ils sont uniquement mathé-

Le Dantec. — Contre la métaphysique. (i

maticiens et n'ont pas fait de biologie, versent volontiers dans la métaphysique), de grands mathématiciens, dis-je, se sont amusés à prendre comme point de départ de leurs déductions géométriques, non pas la vérité expérimentale du postulatum d'Euclide, mais la négation même de cette vérité. Ils ont admis, que, par un point donné, on peut mener une infinité de parallèles à une droite, ou, au contraire qu'on ne peut en mener aucune. Et sur cette base volontairement fausse, ils ont construit, avec leur machine déductive, le plus incohérent des édifices, la géométrie non Euclidienne. Cet amusement de grands esprits n'a pas été inutile; quand on applique l'outil mathématique à des problèmes vraiment nouveaux, il est rare que le résultat ne soit pas fécond ; la théorie des imaginaires, par exemple, a conduit à des artifices de calcul qui sont d'une utilité pratique incontestable. Mais il ne faut pas oublier que ce sont là de simples artifices; il faut se dire qu'on a trouvé, grâce à ces artifices, de nouvelles formes de calcul, mais ne pas s'imaginer que des résultats obtenus avec un point de départ contraire à l'expérience aient, par eux-mêmes, une valeur quelconque. Le plus grand des savants d'aujourd'hui, l'illustre H. Poincaré, tout en constatant que la géométrie non euclidienne n'a pas de rapport direct avec les réalités de notre univers, a accordé cependant à cette construction fantaisiste une valeur relative, en disant qu'elle serait la géométrie d'un monde non euclidien, en d'autres termes, que, dans un

monde où le postulatum d'Euclide ne serait pas vérifié par les lois naturelles, les hommes feraient une géométrie non euclidienne. Ce raisonnement suffit à prouver que les plus grands mathématiciens, s'ils n'ont pas fait de biologie, sont exposés à errer comme de simples métaphysiciens. L'homme est le résultat d'une évolution séculaire dans un monde euclidien ; sa logique, résumé de l'expérience ancestrale, dépend directement des lois naturelles d'un univers dans lequel le postulatum d'Euclide se vérifie partout et toujours. Une évolution dans un monde non euclidien n'aurait pas produit des hommes comme nous, mais des êtres sûrement différents de nous et qui auraient eu, sans doute, une logique différente de la nôtre. Ils auraient construit leur géométrie, science déductive, en partant du postulatum expérimental non euclidien, et au moyen d'un outil déductif non euclidien comme leur postulatum ! L'application d'une logique euclidienne à un point de départ non euclidien ne peut produire qu'un résultat incohérent, ce que, en mathématiques, on nomme précisément une absurdité, parce que, dans la même proposition, on admet des thèses contradictoires !

Et, si un homme habitué à la rigueur de la méthode scientifique, comme le maître de la science mathématique moderne, est capable de se tromper d'une manière aussi évidente, que penser des résultats obtenus par les rhéteurs qui enseignent la métaphysique, lorsqu'ils appliquent leur intuition à des points de départ dont le sens ne peut

être que subjectif et personnel ? « Quand je parle d'un mouvement absolu, dit M. Bergson (Revue de métaphysique, janvier igo3), c'est que j'attribue au mobile un intérieur et comme des états d'âme, c'est aussi que je sympathise avec les états et que je m'insère en eux par un effort d'imagination1. » Le plus grand inconvénient de ces considérations poétiques invérifiables n'est pas de conduire à des systèmes philosophiques obscurs, dans lesquels chacun trouve toujours ce qui convient à sa passion du moment; leur danger le plus grave vient de ce qu'elles discréditent la méthode dédtictive, et font traiter de métaphysiciens ceux qui appliquent cette admirable méthode à des recherches ayant pour point de départ des faits positifs parfaitement observés. La méthode expérimentale a eu grand'peine à triompher du verbalisme scolastique ; maintenant qu'elle a conquis le monde, elle doit faire une large place auprès d'elle à la méthode déductive qui a seulement pour effet d'ajouter aux conquêtes de l'expérience moderne les acquêts de l'expérience ancestrale; notre logique est le résumé de l'étude involontaire que nos ancêtres ont dû faire des lois du monde pour pouvoir continuer d'y vivre ; c'est là un dépôt précieux ; c'est le plus considérable de tous nos héritages ; il ne faut pas renoncer à nous en servir parce que des esprits faux l'ont utilisé de travers; nous ne renonçons pas au syllogisme parce qu'on

i. V. Science et Conscience, ehap. vi. Paris, Flammarion, 1908.

nous a montré que des prémisses inexactes conduisent à une conclusion absurde.

Les physiciens font tous des mathématiques; c'est de la physique mathématique qu'ils tirent, soit leurs projets d'expérience, soit l'explication de leurs résultats. Je n'ai donc rien à dire de la physique; elle est vraiment une science, et ses adeptes lui appliquent la méthode scientifique ; de sorte que tous les résultats obtenus par les bons physiciens sont utilisables; je dirais même que tous sont utiles, soit au point de vue de la connaissance générale du monde, soit au point de vue dune application plus ou moins immédiate à l'industrie. La physique est la science par excellence, et l'on devrait attribuer à la physique la plus grande partie du budget de la science, car toutes les autres sciences ont besoin de la physique; elle est la base de tout.

On confond, sous le nom de chimistes, des gens très différents les uns des autres. Quelques-uns, qui font de la chimie générale ou de la chimie physique, sont de véritables physiciens; ils agrandissent chaque jour le champ de nos connaisances théoriques. D'autres, bien plus nombreux, font de la chimie comme les cuisiniers font de la cuisine ; ce sont de bons ouvriers dont le labeur trouve une utilisation industrielle immédiate; ils appliquent des méthodes trouvées par d'autres, mais

leurs découvertes sont indispensables à la conquête, par l'homme, du monde organique et inorganique.

Les astronomes et les mécaniciens sont des physiciens dont l'objet est situé plus haut sur l'échelle des grandeurs ; mais ce sont des physisiens, et tous, d'ailleurs, font des déductions et emploient le langage mathématique.

Quelle chute quand nous passons de ces vrais savants à ceux qui étudient la vie sous toutes ses formes, les pathologistes, les physiologistes, etc., les naturalistes en un mot, puisqu'on a pris l'habitude de réserver le nom de nature à la nature vivante. Dès qu'on entre dans les « sciences? » naturelles, on se retrouve en plein moyen âge, avant Lavoisier, avant Descartes, avant l'avènement de l'ère scientifique !

Il y a eu des alchimistes pendant des siècles, tant que le génie d'un homme plus grand que tous les autres n'a pas montré la voie aux chercheurs; les naturalistes d'aujourd'hui sont comme les alchimistes d'autrefois; Claude Bernard n'a pas réussi à être un second Lavoisier; plusieurs siècles s'écouleront, je pense, avant que naisse le Lavoisier des sciences naturelles ; et, lorsqu'il paraîtra, je crains qu'il soit lapidé !

S'il est facile en effet, pour un homme médiocrement doué, de grossir l'armée des cuisiniers de la physique et de la chimie, les sciences naturelles offrent infiniment plus d'avantages aux impuissants; elles leur laissent l'espoir de devenir

des maîtres, ce qui, heureusement, est à peu près impossible dans les sciences dites physiques. El à mesure que le nombre des maîtres médiocres s'accroîtra, le recrutement des maîtres de l'avenir se fera de plus en plus parmi les médiocres; il faudra une révolution pour que cela change !

Pour montrer en quelle piètre estime étaient tenus autrefois les membres du corps de santé naval, on répétait volontiers, il y a cinquante ans, ces paroles d'une mère toulonnaise : « Mon aîné est intelligent, je tâcherai d'en faire un calfat ; le cadet ne comprend rien du tout, nous le mettrons dans les chirurgiens de marine. » Quand unjeune homme que ses parents destinent à la carrière des sciences1 manifeste une incapacité mathématique totale, on ne prend pas la résolution de lui faire apprendre un métier manuel dans lequel il pourrait se distinguer, on en fait un naturaliste, et l'on sait bien en effet, que, dans cette carrière, avec un peu de conduite, on doit réussir !

J'ai souvent soutenu, avec fort peu de succès d'ailleurs, je l'avoue, cette idée qu'on ne devrait pas pouvoir devenir un maître, dans une science quelconque (même en médecine) sans avoir fait preuve d'aptitudes mathématiques. Les mathématiques sont la langue de la science ; celui qui ne peut pas les comprendre ne sera jamais un savant. Il ne suffit pas de savoir le français pour devenir

i. Car c'est aujourd'hui une carrière à laquelle les parents destinent leurs enfants sans se soucier de leurs aptitudes.

sûrement Diderot ou Renan ; la connaissance des mathématiques ne suffît pas davantage pour faire un homme de science; l'inaptitude à les comprendre devrait être éliminatoire ! C'est bien ce que Ton a décidé dans l'industrie; il faut être mathématicien pour devenir ingénieur; ceux qui ne peuvent pas mordre aux mathématiques restent des ouvriers ou des contremaîtres. Gela ne veut pas dire d'ailleurs, que tous les ingénieurs soient bons parce qu'ils savent le calcul différentiel.

On a imposé aux futurs médecins une année d'études scientifiques préparatoires ; cela est excellent, mais c'est trop peu pour ceux qui ne se contentent pas d'être de modestes praticiens et veulent devenir des maîtres de la science médicale ; il faudrait exiger de ceux-là la preuve d'une aptitude mathématique ; on ne fait pas de mathématiques au P. C. N.

Ce modeste P. C. N. qu'on exige des médecins, quoique la plupart d'entre eux aient pour seule ambition d'être des ouvriers consciencieux, on ne le demande même pas aux naturalistes ! On peut devenir un maître des sciences naturelles sans avoir jamais fait d'autres sciences exactes que celles qui font partie du programme de baccalauréat ! C'est vraiment une prime à l'introduction des incapables dans la carrière scientifique qui exige, à mon avis, le plus d'aptitudes déductives. Aussi, quel encombrement !

Un jeune homme qui n'est pas doué pour les mathématiques et qui veut néanmoins entrer dans l'en-

seignement supérieur, prépare, au sorlirdu baccalauréat, des examens de botanique, de zoologie et de géologie, qui lui donnent le grade de licencié sans qu'il ait eu besoin de faire usage de qualités autres qu'un peu de mémoire et une certaine assiduité aux travaux pratiques. A ce moment, il a de l'acquis, mais il n'a fait preuve d'aucune des aptitudes qui promettent un savant. Que faut-il désormais pour qu'il acquière des droits à la situation de maître ? Il faut qu'il fasse un travail personnel, nommé bien à tort une thèse, en souvenir, je pense, d'une époque où l'on demandait aux docteurs d'avoir des idées.

Pour faire une thèse il entre dans un laboratoire dont le directeur lui dit: « Mon ami, il faut d'abord apprendre la technique. »

La technique, c'est la cuisine. On peut l'apprendre sans aucune intelligence : il suffit d'être docile.

Si par hasard l'élève est intelligent, il peut s'étonner que, pour étudier les animaux vivants, on commence par les tuer en les faisant cuire pour les débiter ensuite en tranches minces. En général, cet étonnement dure peu. On avait cru qu'on se destinait à l'étude de la vie ; mais on voit bien vite qu'on s'était trompé. On n'étudie pas la vie; c'est trop difficile ! On apprend donc la technique !

Puis il faut un sujet de thèse.

Si les directeurs d'études avaient des âmes de savants, s'ils étaient hantés par certaines curiosités d'ordre élevé, ils auraient sans cesse des travaux intéressants à confier aux apprentis cuisiniers qui

viennentleur demander de l'ouvrage. Mais ce n'est pas un travail intéressant que demandent les candidats ; il leur faut, pour que cela compte comme thèse, un sujet nouveau non encore défloré par un collègue. Comme cela, ils sont sûrs que leur travail sera personnel, quoiqu'il n'y aient mis, et pour cause, aucune trace de personnalité.

« Etudiez donc la cinquième paire de pattes thoraciques des homards; X... a fait un très beau travail sur la quatrième paire. »

On se met à l'œuvre ; on étudie ce qui a été publié sur la question (cela s'appelle faire la bibliographie du sujet). On fait d'ailleurs cette recherche, non pas avec l'idée de compléter un ensemble, de tirer une conclusion, mais avec le souci de ne pas perdre son temps à retrouver des choses qu'un camarade aurait déjà vues et qui «ne compteraient pas comme travail personnel » ! Au bout de deux ans environ, on a les éléments d'une thèse ; on rédige un gros livre de deux cents pages, dans lequel on raconte tous les déboires de ses opérations culinaires, et que l'on illustre de belles planches très coûteuses qui représentent tous les aspects de la cinquième paire de pattes du homard. On a fait une belle thèse ; on estdocteur et dignus intrare !

Ce qui est dangereux dans cette manière de faire, c'est que, ayant passé deux ans à un travail aussi parfaitement inutile, le candidat ne conçoit plus qu'on en puisse faire d'autres! Si le nouveau docteur était un imbécile, cela n'a pas d'impor-

tance ; il continuera toute sa vie à gaspiller le budget de la science pour faire des travaux (?) qui le couvriront d'honneur. Ce qui est bien plus grave, c'est que l'application courante de ces procédés intoxique des jeunes gens de valeur au point de leur enlever désormais toute curiosité scientifique. J'en ai connu plusieurs, qui avaient fait de bonnes études de mathématiques et de physique, et qui, en outre, avaient le feu sacré. Ils voulaient comprendre, et ils étaient peut-être capables d'y arriver. On leur a donné des petites bêtes à cuire et à couper en morceaux ; ils les ont coloriées et en ont tiré d'admirables dessins. Gela les a amusés ; on est donc savant à si bon compte ? C'est une prime à la paresse intellectuelle! Ils ont bien vite oublié toutes les nobles aspirations du début : ils continueront à faire cuire des bestioles, à les colorer et à les découper; et, s'ils deviennent des maîtres, ce qui est certain, ils feront faire la même chose à leurs élèves. Ils auront des laboratoires où l'on dépensera beaucoup d'argent et où l'on fera beaucoup de bon travail) ce sera une gloire nationale.

J ai pris mon exemple dans les laboratoires que j'ai le plus fréquentés, ceux où l'on étudie la zoologie et la botanique: c'est que cet exemple est le plus particulièrement intéressant pour mon sujet. En effet, sauf pour quelques cas très rares,

dans lesquels il s'agit d'animaux avec lesquels l'homme a à compter directement ou indirectement dans sa lutte pour la vie, les études qui font l'objet des travaux de zoologie ne peuvent avoir qu'un intérêt purement philosophique. On monte, à grands frais, des expéditions ayant pour but le dragage des grandes profondeurs de l'Océan ; il est bien certain cependant que l'homme ne peut tirer aucun avantage pratique de la connaissance détaillée de l'anatomie d'une langouste abyssale.

Les études de zoologie descriptive ne sauraient avoir qu'un intérêt spéculatif au point de vue de la question de l'origine et de la parenté des espèces vivantes. A moins d'avoir une grande confiance dans le dieu Hasard, il faut donc bien se dire que l'étude du « matériel » provenant du dragage des grands fonds ou des explorations dans les pays lointains, n'a de chance de donner quelques résultats utilisables que si elle est conduite par des hommes préoccupés des questions philosophiques qu'il s'agit de résoudre. Or c'est, en général, le cadet des soucis des zoologistes. Ils font de belles planches, très coûteuses, par la photographie ou le dessin; ils décrivent minutieusement, dans des mémoires pesant plusieurs kilogrammes, tous les détails des carapaces et des ornements qui les recouvrent. Et cela va grossir chaque jour l'accumulation déjà invraisemblable des « documents » que personne n'utilisera jamais, parce qu'ils sont trop nombreux, et parce

qu'ils ne portent pas la marque de savants méritant ce nom.

Je n'ai pas dit qu'il suffirait, pour éviter ce gaspillage, d'exiger que les naturalistes eussent d'abord fait leurs preuves comme mathématiciens et physiciens. Je répète au contraire que plusieurs jeunes hommes, ayant donné les meilleures espérances par leur aptitude aux sciences exactes, ont renoncé à tout effort personnel et suivi, par paresse, les errements de leurs devanciers. Et, aujourd'hui, le mal semble bien inguérissable, car la plupart des maîtres actuels ont conquis leur « maîtrise » en faisant œuvre de cusiniers.

Je demande qu'on fasse place aux qualités intellectuelles dans le recrutement des professeurs, et qu'on leur attribue plus d'importance qu'à l'habileté manuelle de l'ouvrier et du dessinateur.

Je demande que, dans ces laboratoires admirablement outillés par l'Etat ou par des dons particuliers, dans ces laboratoires, vrais objets de luxe, et qui absorbent la majeure partie du budget de la science, on travaille avec des idées directrices, et en vue d'un but déterminé. Je demande qu'on ne se propose pas seulement d'y produire des quintaux de papier imprimé et d'images coûteuses dont la seule utilité est de donner à leurs auteurs des titres scientifiques (?).

« Vous tombez bien, me répondra-t-on ; c'est au moment où les lois de Mendel et les mutations de de Vries ont donné un si magnifique essor aux

recherches expérimentales organisées en vue d'un but philosophique très précis, que vous vous plaignez de l'absence d'idées directrices dans les laboratoires ! » La thèse que je soutiens ne saurait invoquer de meilleur argument. Voilà deux pauvres remarques de second ordre, qui laissent entier le problème de la vie et de l'évolution, qui se rapportent à des phénomènes accessoires ayant la valeur d'une simple amusette l et qui ont accaparé toute l'activité des laboratoires depuis des mois et des mois ! Ces deux remarques, onpeut les enseigner à n'importe qui en deux heures, et elles deviennent le fondement de la biologie, parce qu'elles sont une source inépuisable de travaux susceptibles d'être imprimés, et parce que les maîtres sont impuissants à trouver d'autres idées directrices! Ce que Mendel a remarqué sur des croisements de petits pois, on le recherchera en faisant des croisements de haricots, d'artichauts, de grenouilles, de lézards, de moineaux, de canaris, etc. » Comme le nombre des espèces animales et végétales est immense, cela fait bien du travail original en perspective ; la mine est féconde et ne sera pas vite épuisée. C'est à cela qu'on reconnaît qu'une idée est bonne.

Ouvrez au hasard un livre de sciences naturelles, et vous verrez que les auteurs, sans trop savoir pourquoi le plus souvent, mais adoptant en cela les affirmations de quelques savants qui ont

i. V. plus bas, ckap. vi.

réfléchi, déclarent inacceptable la théorie fantastique de Weissmann sur l'Hérédité (Combien ils ont raison! C'est un monument qui nous ramène au xiue siècle !). Mais ils ajoutent tout de suite : « On ne peut nier cependant que cette théorie fausse ait rendu de grands services à la science en suggérant un nombre incalculable de travaux. » La voilà bien la marque d'une théorie féconde ! On a accumulé les kilogrammes de papier imprimé ; les laboratoires ont eu l'aspect de fourmilières d'où sortaient beaucoup de publications; ils ont donc acquis le renom de bonnes officines et on a augmenté leur budget !

Quand un nouveau directeur d'études prend la place d'un prédécesseur mort, il réunit son personnel, et il dit ceci en substance :

« Messieurs, nous allons bien travailler; je ne demande qu'à vous aider de toute ma science et de toute ma bonne volonté; mais les crédits du laboratoire sont dérisoires; je demanderai, de l'argent aux pouvoirs publics ; je m'adresserai au besoin à l'initiative privée; oh! Messieurs! nous allons bien travailler! »

Pour cela, il faut de l'argent, beaucoup d'argent ! Le malheureux ne se doute pas que s'il avait un cerveau de savant cela vaudrait beaucoup mieux pour ses élèves; mais il est plus facile de demander et d'obtenir des subventions. Jamais laboratoire a-t-il été plus pauvre, plus lamentable de dénuement que celui dans lequel Pasteur a fait à l'Ecole normale ses immortelles découvertes ?

Mais il y avait dans ce laboratoire un homme de génie que n'ont pas remplacé les souscriptions internationales et les palais luxueux. Évidemment, tout le monde ne peut pas être Pasteur ; il est vrai aussi que tout le monde ne devrait pas pouvoir devenir un maître de la science. On dépense trop d'argent pour entretenir des incapables. Ce qui est plus grave, c'est que ces incapables, devenus directeurs d'études, fausseront la conception scientifique chez des jeunes gens pleins d'enthousiasme, et empêcheront ainsi que de nouveaux Pasteur sortent du rang. Ils prépareront des maîtres à leur taille, peut-être même au-dessous ! Et cela durera jusqu'au moment où, les savants étant devenus trop médiocres, leur auréole se ternira; le grand public ne croira plus à la science, et les Parlements rogneront le budget de la science !

Aujourd'hui, la science serait riche si les maîtres avaient l'esprit scientifique et quelques idées générales. Mais plus on va, plus le recrutement des maîtres se fait parmi les aide-cuisiniers qui n'ont jamais fait leurs preuves comme hommes intelligents.

J'ai bien peur que cela continue longtemps ! Les mots « laboratoire, expériences, etc. », jouissent d'un prestige qui n'est pas près de se ternir. On se découvrirait volontiers devant ces arches sacrosaintes ; tout ce qui s'y passe doit être sublime, et il n'est pas étonnant, pour le grand public, que des gens quelconques, ayant passé une vingtaine

d'années à rendre de menus services dans un temple où tout est sacré, deviennent maîtres à leur tour, par contagion.

Je voudrais que l'on fît plus de place à l'intelligence et aux qualités supérieures de l'esprit dans le choix de ceux qui seront, pendant de longues années, les directeurs de la conscience scientifique. Aujourd'hui, le mode de recrutement ne présente pas assez de garanties ; il est trop facile à un imbécile d'acquérir des titres, des droits ! Et même quand le maître a été, initialement, un homme de valeur, il peut avoir perdu, quand il parvient à la maîtrise, tout désir de se servir de sa logique et de sa machine à déduire. Notre paresse naturelle se trouve trop bien d'une besogne toute tracée ressemblant, avec plus de prestige, à celle d'un chef de bureau.

Comment s'y prendre pour changer tout cela? Je ne le sais pas, je l'avoue ! Mais je crois qu'il faudrait commencer par réhabiliter les qualités intellectuelles dont, aujourd'hui, on ne se soucie plus. Chose extraordinaire, ce sont les plus intelligents des hommes, ce sont les mieux doués pour la déduction, les grands mathématiciens, qui disent sans cesse aux jeunes naturalistes: « Travaillez au laboratoire; faites des expériences d'abord ; plus tard, vous penserez, si vous en êtes encore capable ; défiez-vous des mouvements de votre cerveau ; la folle du logis est stérilisante ; elle vous empêche de vous livrer en toute conscience à votre travail de bœuf tirant la charrue. »

Le Danteg. — Contre la métaphysique. 7

Mes maîtres m'ont-ils assez répété tout cela ! Mais j'étais incorrigible ; j'avais un tempérament d'aventurier, et je suis devenu un aventurier de la sciencer au lieu d'en devenir un prince comme tanl d'autres. Je suis loin de me plaindre d'ailleurs ; je me suis prodigieusement amusé en étudiant la nature à ma manière. Il paraît qu'il faudra passer des siècles et des siècles à faire des expériences, à recueillir des documents et à imprimer de gros mémoires^ avant d'oser entreprendre une théorie de la vie et du monde vivant. J'étais plus pressé que cela; je ne me soucie guère de travailler à un œuvre qui ne prendra de l'intérêt que longtemps après ma mort; je suis trop curieux. Je crois, d'ailleurs, que la nature fait sous nos yeux, chaque jour, d'admirables expériences auprès desquelles pâlissent les plus ingénieuses de celles que l'on réalise dans les laboratoires ; je crois, en outre que, grâce à l'expérience acquise par mes ancêtres, la logique qui est en moi me permet de comparer les résultats de mes observations et de celles des autres ; elle me permet de déduire et de conclurer peut-être hâtivement quelquefois ; mais j'ai besoin d'une conclusion. Je mets dans mes recherches déductives toute la rigueur dont je suis susceptible, mais je ne m'étonne pas cependant qu'on me reproche d'aller trop vite et trop loin. Je ne me donne pas comme modèle ; je ne suis qu'un aventurier heureux. Je suis donc, sans doute, très différent de ce que devrait être un naturaliste pour devenir un vrai savant; mais je suis bien sûr que

mes collègues des laboratoires en sont au moins aussi différents que moi. Il faudrait un juste milieu entre l'aventurier et le bœuf de labour. Avec le mode de recrutement actuel, le bœuf l'emportera de plus en plus. Un peu de logique, même aventureuse, serait bonne. Il faut réhabiliter la logique.

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