‹ Contre la métaphysique; questions de méthodeChapitre 9 sur 70 · I. V. L'Athéisme. Paris, Flammarion · texte numérisé non relu

I. V. L'Athéisme. Paris, Flammarion

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cher des vérités plus douloureuses encore! Est-ce qu'on peut s'empêcher de chercher! Est-ce qu'on peut ne pas croire quand on a trouvé ? L'attitude que propose W. James nie semblerait un simple enfantillage si je ne préférais la porter au compte de son ignorance de Y esclavage scientifique. La méthode du savant a pour première condition de ne tenir aucun compte de ses préférences personnelles; la science est impersonnelle ou n'est pas la science ; elle est donc le contraire du pragmatisme, comme j'essaierai de le démontrer tout à l'heure.

Je veux m'arrêter d'abord un instant à l'existence de ces vérités terribles que l'homme ne peut s'empêcher de chercher, et auxquelles il doit croire ensuite, quand il les a trouvées. Je le répète, la vérité scientifique s'impose à nous sans tenir aucun compte de nos joies et de nos douleurs. Mais, quand les hommes, poussés par une curiosité fatale, ont pris pour disséquer le monde le scalpel impitoyable de la science, ils ont cru, dans leur enthousiasme d'explorateurs, que leurs découvertes allaient leur donner immédiatement le bonheur profond, la paix heureuse à laquelle nous aspirons tous sans l'atteindre jamais. Et voilà que le premier résultat de l'investigation scientifique pénétrant dans les choses de la vie a été de nous montrer le néant de tout ce que nous aimons !

Certes, en présence d'une telle catastrophe, on comprend aisément l'attitude de ceux qui, igno-

rant l'esclavage auquel sont soumis les vrais adeptes de la science, ont nié la valeur des découvertes dues à l'application de sa méthode. « Gela ne peut pas être vrai ! » se sont-ils écriés, en toute sincérité. Ce n'était pas encore l'attitude pragmatiste ; il ne s'agissait pas de choisir une vérité opposée à celle que l'on avait trouvée ; on se contentait de penser que les chercheurs coupables d'avoir trouvé cette vérité douloureuse s'étaient trompés dans l'application de leur méthode. Et l'on concluait aisément qu'il y a des choses qui sont en dehors du domaine de la science; on limitait ce domaine pour conserver un minimum de foi sans lequel il est presque impossible de vivre. C'est là, aujourd'hui, l'attitude presque générale chez ceux qui connaissent assez la science pour ne pouvoir douter de ses conquêtes, mais qui, d'autre part, tiennent profondément à leurs vieilles croyances héréditaires.

Je n'ai pas été, plus que les autres, à l'abri de cette crise douloureuse, et j'ai écrit bien des phrases amères, après que l'introduction de la méthode scientifique en biologie m'eut montré la vanité de principes aimés, de la notion de justice surtout, qui m'est plus chère que toutes les autres notions. Mais mes blasphèmes n'ont pas été jusqu'à douter de la valeur de la science; je me suis seulement dit que la vérité peut ne pas être bonne pour l'homme, et, comme il y a dans cette affirmation quelque chose qui choque le sens commun, je me suis immédiatement demandé comment une telle

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horreur était possible. Je n'ai pas eu de peine à trouver la réponse à cette question, parce que, fidèle à mon idée que la science peut étudier tout, je place l'homme dans la nature au même titre que les autres objets et les autres phénomènes. La raison de cet antagonisme actuel entre la mentalité de l'homme et la vérité que découvre la science, je l'ai rencontrée dans l'histoire ancestrale de l'humanité. J'ai compris le rôle de l'erreur dans notre évolution, et qu'il y a aujourd'hui, dans notre structure intime, des rouages de première importance qui sont le fruit d'erreurs longtemps accréditées. Pouvons-nous vivre avec la certitude que nos principes les plus chers sont le reflet d'erreurs ancestrales ? J'avoue que j'en ai douté d'abord, et que j'ai désespéré de l'avenir. Je me suis peutêtre trop hâté. Certes, l'évolution de la science a été trop rapide depuis cent ans, alors que l'évolution de la structure humaine était infiniment lente ; il y a là une explication du malaise dans lequel vivent aujourd'hui ceux d'entre nous qui sont de vrais scientifiques, tout en étant des sentimentaux. Peut-être, d'autre part, avons-nous des raisons de penser que l'évolution humaine n'est pas seulement ralentie, qu'elle est peut-être arrêtée1 au point de vue de l'hérédité-structure ! Mais il reste tout le bagage moral qui nous est transmis par la seule tradition, et dans lequel il sera sans doute possible, à la lumière de la science, de corriger

i. V . La Stabilité dé la Vie. Paris, librairie Félix Alcan, 1910.

petit à petit bien des erreurs fondamentales. Chacun, suivant son tempérament, aura à ce sujet plus ou moins d'espoir dans l'avenir ; l'espoir n'est pas une matière scientifique, et celui que conçoit un homme quelconque n'a aucune importance pour les autres, même si cet homme est un vrai savant. Pour ma part, j'avoue que j'ai été longtemps à ce sujet dans un état de profond pessimisme. Ce pessimisme se retrouve encore dans un livre ' que j'ai publié récemment dans la bibliothèque de philosophie scientifique. Depuis que j'ai écrit ce livre, je suis arrivé petit à petit à un optimisme croissant; j'espère aujourd'hui que la science, comme l'épée d'Achille, saura guérir les blessures qu'elle nous a faites. Mais, je ne saurais trop insister là-dessus, mon espérance n'a aucune valeur pour d'autres que pour moi. Voici la seule affirmation que je me croie en droit d'émettre à l'usage de mes congénères :

Je ne sais pas comment évoluera le monde ; je ne sais pas ce qui résultera, pour l'homme, du fait que la science a découvert en lui des tares profondes, conséquences d'erreurs invétérées ; mais je sais que nos descendants ne pourront pas ne

i. L'Égoïsme, seule base de toute société. Paris, Flammarion, octobre 191 1. J'ai reçu beaucoup de mauvais compliments à propos de ce livre dans lequel j'ai énoncé bien des vérités que tous reconnaissent pour telles, mais que très peu de gens osent avouer. En particulier, j'ai été traité d'ignorant, pour m'ètre permis de Faire de la pbilosopliie en partant de la science et sans tenir compte de l'histoire de la philosophie.

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pas tenir compte des découvertes de leurs aînés. S'ils essaient, suivant la méthode pragmatiste, de choisir une vérité qui leur paraisse immédiatement plus aimable, ils ne construiront, sur cette vérité conventionnelle, rien qui puisse durer ! Seules les vérités scientifiques peuvent arriver petit à petit, et malgré les résistances sentimentales individuelles, à conquérir l'assentiment de tous. Je répéterais volontiers ici quelques-unes des paroles que Renan a prononcées dans sa fameuse prière à la Déesse aux yeux bleus. Il n'y aura de construction définitive que celle qui sera faite par la science, sur des assises débarrassées de toute erreur chère à la multitude. Mais, pour entrer dans cette voie pleine d'escarpements et d'obstacles, il faudra une humanité vigoureuse et capable d'un long effort. L'humanité d'aujourd'hui n'est pas de taille ; elle a peur des vérités cruelles ; elle est mûre pour le pragmatisme ; mais l'engouement ne durera pas; après la génération que nous avons élevée « dans du coton », les nécessités de la vie feront apparaître sans doute des hommes mieux trempés pour la lutte, et qui ne s'endormiront pas dans la paresse d'un opportunisme sans courage. Alors, peut-être, l'effort des savants actuels trouvera son application et sa récompense.

Voilà, ma foi, un beau sermon ! Je suis très étonné de l'avoir fait, car j'avais une tout autre

Le Dantec. — Contre la métaphysique. 4

intention en commençant. Je voulais vous parler du pragmatisme, et (Jacit indignatio versus!') je vous ai dit au contraire quelle attitude je suis forcé de prendre contre ce que me paraît être cette doctrine philosophique. C'est peut-être là d'ailleurs le meilleur procédé d'enseignement, et, quoique y ayant été conduit aujourd'hui malgré moi, je laisse subsister mon homélie au début de cette étude. J'ai, de plus, été amené, en l'écrivant tout à l'heure, alors que j'étais encore complètement imprégné de la lecture du livre de W. James, à faire, au sujet de moi-même, une constatation que je demande la permission de vous communiquer, parce qu'elle peut intéresser toute une catégorie de penseurs, ceux qui me ressemblent:

Les critiques qui ont bien voulu s'occuper de mes ouvrages m'ont traité tantôt de matérialiste, tantôt de moniste, tantôt de tout autre nom en iste ; je ne me suis jamais bien rendu compte de la valeur de ces termes, et je n'ai pas repoussé ces dénominations, parce que je ne savais pas ce qu'elles signifiaient ; j'ai même accepté assez volontiers l'épithète de moniste, à laquelle je prêtais d'ailleurs un sens restreint très différent de celui que lui attribuent d'ordinaire les philosophes. Je viens de remarquer, en lisant « Le Pragmatisme » et deux ou trois ouvrages de métaphycisiens, que je ne mérite vraiment d'être inféodé à aucune de ces sectes philosophiques. Ces sectes se séparent en effet les unes des autres à propos de questions dont je ne me suis jamais occupé, parce qu'elles

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