‹ Contre la métaphysique; questions de méthodeChapitre 12 sur 70 · I. Revue scientifique, 2 décembre · texte numérisé non relu

I. Revue scientifique, 2 décembre

ÉTUDE OBJECTIVE TOTALE DES PIIElNOMÈNES VITAUX lOi

verra deux phénomènes entièrement différents. Si Jean aime Marie, c'est en tant qu'individu, en tant que mécanisme vraiment unique. Il n'y a même pas de cas où l'individualité d'un corps vivant s'affirme plus complètement que dans la possession douloureuse de la mentalité de ce corps vivant par l'image visuelle tactile ou auditive d'un autre être également individualisé. Au contraire, si Pierre a la fièvre typhoïde, il ne représente plus un individu unique, mais un champ de bataille sur lequel des éléments cellulaires, ou même des éléments colloïdes de dimensions inférieures à celles de la cellule, luttent individuellement contre des microbes ou des toxines. Pour comprendre cette lutte, il faut déterminer d'abord V échelle à laquelle elle se passe. Mais une fois l'échelle déterminée, la narration des luttes est la même à toutes les échelles; on peut parler, dans le même langage, de la résistance d'une cellule à l'infection charbonneuse ou de la survie d'un amoureux possédé par le souvenir de sa maîtresse.

Je prends là, intentionnellement, deux exemples choisis aux points les plus éloignés de l'échelle biologique; une étude approfondie nous révélerait l'existence d'un grand nombre de phénomènes intermédiaires qui nous permettraient de passer plus aisément d'un bout à l'autre de cette échelle des manifestations vitales, et nous empêcheraient de nous étonner de la prodigieuse unité du langage dans ces cas en apparence si différents.

11 est donc tout à fait essentiel de bien savoir

d'abord ce que nous entendons par individu ; et nous ne devrons pas oublier que le même corps vivant peut être, suivant les cas dans lesquels nous étudions son histoire, considéré tantôt comme un individu, tantôt comme une agglomération d'individus distincts. Bien plus, au même moment, il peut être l'un et l'autre ! Pierre peut être à la fois amoureux et atteint de la rougeole ; il sera un individu en tant qu'amoureux et un champ de bataille en tant que malade. Cela complique beaucoup les choses.

J'ai proposé autrefois de définir l'individu, dans une espèce vivante : la plus haute unité morphologique héréditaire dans cette espèce. Et cette définition me paraît encore fort convenable ; mais elle est relative à un seul point de vue, le point de vue de la forme totale des êtres. Ce point de vue est fort important ; je dirais même volontiers qu'il domine fatalement tous les autres en biologie ; mais néanmoins, il n'est pas le seul. On s'en rend compte bien aisément en se reportant à l'exemple de l'homme ; l'homme total est bien un individu au point de vue morphologique ; cela est évident; mais il est une agglomération au point de vue pathologique quand il est atteint d'une maladie microbienne. On peut ajouter encore à l'importance de la définition morphologique de l'individu en disant qu'à aucun autre point de vue, on ne peut définir, dans une espèce vivante, une individualité plus grande que l'individualité morphologique. Pour l'étude de certains phénomènes on pourra

être amené à considérer des individus plus petits que l'individu morphologique ; on pourra morceler cet individu en individualités d'ordre inférieur. Il ne parait guère possible de trouver un phénomène dans lequel l'individu à considérer soit une agglomération d'individualités morphologiques, un individu d'ordre supérieur à celui que définit la forme spécifique.

Ces considérations peuvent sembler bien obscures, et, en effet, je n'ai pas encore défini ce qu'on doit appeler « individu en jeu dans un phénomène donné ». C'est que la définition n'en est pas facile à donner a priori. C'est après avoir passé en revue un grand nombre de phénomènes biologiques que l'on comprend l'intérêt qui s'attache à la délimitation, dans chaque cas, de ce qui, dans ce cas spécial, mérite le nom d'individu. Dans une première approximation, on pourrait dire que l'individu en jeu dans un phénomène est le sujet du verbe qui, dans une phrase correcte, raconte le phénomène en question. Mais qu'est-ce qu'une phrase correcte ? Une proposition peut être correcte au point de vue grammatical et entièrement dépourvue de signification physique. Néanmoins, cette manière de parler fait penser déjà à un mécanisme unique capable d'exécuter la fonction considérée.

L'idée de Yunité dans le mécanisme individuel a une grande importance dans l'étude de toutes les manifestations vitales; mais avant même de nous demander ce que nous pouvons entendre par unité de mécanisme, nous sommes obligés de constater

que notre langage n'est pas scientifiquement rigoureux lorsque nous prêtons au mécanisme vivant considéré seul l'exécution de l'acte auquel il prend part. Xous savons en effet, et cela est même une vérité primordiale en biologie, que le milieu extérieur intervient toujours, pour une part qui n'est jamais négligeable, dans la perpétration d'un acte vital quelconque. Mais, ordinairement, le milieu n'est pas individualisable dans le temps. A chaque instant arrivent, dans le milieu, des facteurs d'action étrangers à ceux qui y préexistaient et dépourvus de toute liaison préétablie avec ceux-ci. En d'autres termes, dans l'histoire du milieu qui entoure un individu actif, il y a toujours une part de hasard1; au contraire, dans l'histoire de l'individu lui-même, l'influence des hasards extérieurs se manifeste par des variations qui dépendent toujours de la structure préexistante de cet individu. Il y a donc dans l'histoire de cet individu une continuité particulière, la continuité vitale, qui permet d'en parler autrement qu'on ne fait du milieu. Et par conséquent, le langage individualiste appliqué à l'être vivant a une raison d'être que l'on peut défendre scientifiquement. Pour obvier à l'incorrection que je viens de signaler et qui consisterait à considérer l'animal comme l'unique auteur de ses actes, il suffira de commencer toutes les phrases de la manière suivante:

I. V. Le Chaos et l'Harmonie universelle. Paris, librairie Félix Alcan, 191 I.

« Sous l'influence du milieu actuel, l'individu considéré exécute, à un moment donné, telle ou telle fonction. » Et, cela étant convenu une fois pour toutes, on pourra sous-entendre sans inconvénient le premier membre de phrase « sous l'influence du milieu actuel ». D'ailleurs le milieu se rappellera sans cesse à nous de manière à nous empêcher d'oublier son rôle effectif dans tous les fonctionnements individuels.

Comment définir maintenant l'unité de mécanisme à laquelle je crois devoir attribuer tant d'importance ? Cette unité consiste dans l'interdépendance absolue des parties constitutives de l'organisme considéré. Arrêtez-vous devant une boutique d'horloger. Vous pouvez représenter cette boutique par un vocable unique, mais cette unité d'appellation sera trompeuse car elle ne correspond pas à une unité de mécanisme. Il y a par exemple cinquante montres qui marchent à la fois à la devanture de la boutique. Un caillou lancé par un gamin arrêtera l'une des montres en détériorant ses rouages, et cet événement n'interviendra en rien dans le fonctionnement des montres voisines. Une indépendance presque complète se manifeste entre les mécanismes des diverses montres exposées à la devanture. Au contraire, entre les rouages de l'une quelconque d'entre elles, il y a des liaisons si parfaites qu'il est impossible d'attenter au mouvement de l'un d'eux sans que cet attentat retentisse immédiatement sur le mouvement de toutes

les autres parties. Ces liaisons sont telles que, pour un observateur qui sait que la montre est saine, il devient indifférent de suivre plus particulièrement de l'œil le mouvement de tel ou tel des rouages de l'appareil. Cet observateur sait en effet que le mouvement de n'importe quelle pièce est fatalement contemporain de tous les autres mouvements des autres pièces. Et il connaît l'ensemble du fonctionnement quand il en connaît une partie; réciproquement, s'il observe l'ensemble, la résultante, le mouvement de la petite aiguille des secondes par exemple, il connaîtra par là même tous les mouvements corrélatifs des rouages partiels. Ainsi voilà un mécanisme très compliqué, le mécanisme d'horlogerie, dont le fonctionnement est cependant prodigieusement unique. Cela n'empêche pas, d'ailleurs, que des actions locales soient possibles qui ne retentissent en rien sur le fonctionnement général; qu'une tache de rouille se produise sur l'une des roues d'acier, sans toucher à l'une des dents d'embravage, à l'une des liaisons d'horlogerie de la montre, et un trou pourra en résulter dans la matière de cette roue sans que la marche de l'appareil en souffre sensiblement. L'individualisation admirable du chronomètre n'est donc pas absolue ; nous la trouverions plus parfaite chez les êtres vivants; mais déjà, réduite à ce qu'elle est dans un instrument d'horlogerie, elle nous donne des enseignements féconds que je vais vous faire mieux saisir en prenant un autre exemple très simple.

Voici un rond de serviette (fig. i) qui a grossièrement la forme d'un cylindre et qui est formé de 16 petites tringles d'acier rigide. Chacune de ces tringles est articulée par trois pivots avec trois de ses congénères, ces trois pivots occupent le milieu et les deux extrémités de la tringle, de telle manière qu'en étendant l'appareil, on lui donne l'aspect d'une couronne formée de 8 losanges égaux juxtaposés. Les 16 tringles rigides qui composent ces 8 losanges sont si inti mement liées les unes aux autres qu'en donnant une attitude déterminée à l'ensemble formé par deux des tringles, on détermine fatalement la forme totale du système, et réciproquement. En d'autres termes, si je prends deux points quelconques a et b sur deux tringles différentes quelconques, tout mouvement qui donne à la distance ab une valeur donnée détermine par la même, d'une manière rigoureuse, une forme d'ensemble de la couronne.

Cette forme d'ensemble est corrélative de la distance ab.

Je m'amuse maintenant à donner une série de déformations à mon rond de serviette et je me pro-

FlG. I.

pose d'écrire l'histoire de cette série de déformations. Je pourrai fixer cette histoire par une série de photographies d'ensemble, mais j'aurai un document exactement de même valeur en notant simplement sur un papier la série des longueurs correspondantes de la distance ab. Au moyen de ces deux séries, si différentes en apparence, j'aurai donc raconté le même phénomène de deux manières absolument équivalentes. Et comme je puis choisir indifféremment les deux points a et 6, pourvu qu'ils soient distincts et placés sur deux tringles différentes, j'aurai un nombre infini de manières équivalentes et toutes distinctes, de raconter un phénomène parfaitement unique, l'histoire des déformations de mon rond de serviette. Ce rond de serviette est un exemple d'individu parfait, pourvu qu'il soit entendu qu'on ne lui imposera que des déformations par mouvements des tringles sur les pivots, et que ces déformations respecteront les liaisons du système» c'est-à-dire n'arracheront pas les pivots et ne donneront pas de courbures aux tringles rigides.

Se trouve-t-il, dans l'histoire des êtres vivants, des exemples d'individualités aussi parfaitement réalisées, douées d'une corrélation aussi mathématique? Il s'en rencontre de beaucoup plus admirables, mais qui diffèrent toujours de celui du rond de serviette par une particularité très importante ; cette particularité est la caractéristique de la vie.

Les liaisons des 16 tringles d'acier étaient en

effet rigoureusement invariables; toutes les fois que, après une série quelconque de déformations, la distance ab reprenait sa valeur initiale, l'ensemble du système prenait, lui aussi, exactement la môme attitude qu'au début. Au contraire, dans un individu vivant, si admirablement coordonné qu'il puisse être, on ne constate jamais deux états identiques à deux moments différents. L'individu, observé à un instant précis, est un mécanisme merveilleusement unique, et sa coordination se manifeste clans le fonctionnement qu'il exécute à ce moment précis. Mais, par suite même de ce fonctionnement, par suite de l'assimilation fonctionnelle qui l'accompagne, l'individu devient en un instant un autre mécanisme, également coordonné, mais différent. Envisagé au point de vue descriptif pur, l'individu vivant est donc un mécanisme exlemporane, qui ne peut se conserver vivant sans se modifier. Seulement, de même qu'il y a des liaisons dans l'espace entre les divers points de l'individu envisagé à un moment précis, <le même il y a des liaisons dans le temps entre les états successifs d'un même individu, chacun d'eux dérivant du précédent en vertu de lois biologiques très rigoureuses. La vie de l'être est, à proprement parler, la succession de ces états différents, et les lois de la vie sont celles qui établissent les liaisons entre l'état précédent et l'état suivant. Je vous ai fait remarquer tout à l'heure que le milieu, ensemble des facteurs extérieurs à l'individu, intervient dans la réalisation histo-

rique1 de cette succession, mais les lois sur lesquelles j'attire en ce moment votre attention sont purement biologiques. Et j'insiste sur ce fait que, considéré à un moment précis de son existence, un individu vivant qui mérite vraiment le nom d'individu peut, à certains points de vue, être considéré comme un mécanisme absolument coordonné, comme un mécanisme unique.

Cette simple remarque a une importance philosophique de premier ordre. En effet, nous savons que, dans un corps vivant donné, l'on peut, à chaque instant, observer, suivant ses goûts personnels, soit des phénomènes d'ensemble à l'échelle mécanique, soit des phénomènes intimes à l'échelle chimique, soit enfin, des phénomènes d'un ordre intermédiaire, à une échelle quelconque choisie entre les deux premières, à l'échelle colloïde par exemple, qui est la plus intéressante pour le biologiste. Et si le mécanisme observé est unique, s'il mérite, au moment considéré, le nom d'individu au même titre que le rond de serviette de tout à l'heure, les phénomènes étudiés à ces échelles si diverses seront absolument liés les uns aux autres, telle manifestation remarquée en tel point à l'échelle chimique, étant inséparable de telle autre manifestation observée en tel autre point à l'échelle colloïde, ou de telle particularité d'ensemble enregistrée à l'échelle mécanique. En

i . V. Le Chaos et l'Harmonie universelle. Paris, librairie Félix Alcan,

d'autres termes, de même que, pour établir l'histoire des déformations du rond de serviette, il était indifférent de photographier ses aspects d'ensemble ou de noter les variations d'une distance ab quelconque mesurée entre deux points arbitrairement choisis sur des tringles différentes, de même, pour connaître l'histoire totale d'un individu pendant un temps donné, il sera indifférent de noter ses aspects à telle échelle plutôt qu'à telle autre échelle. Je vous le répète, cela sera évident du moment qu'il s'agira d'un corps vivant méritant effectivement le nom d'individu. Il faudra voir si de tels corps existent.

Une conséquence admirable de cette remarque est que, si un corps vivant mérite le nom d'individu, sa forme d'ensemble est dirigée par sa composition chimique. En effet l'un des résultats les plus remarquables de l'activité d'un être vivant est, à l'échelle mécanique, la construction progressive de sa forme. Et si cet être mérite le nom d'individu, on raconte la même histoire en décrivant les réactions chimiques dont il est le siège ou en reproduisant les étapes par lesquelles passe sa morphologie d'ensemble. C'est donc bien que la composition chimique du protoplasma dirige la construction de la forme spécifique.

Or, des déductions ayant pour point de départ les expériences grossières dites de mérotomie, m'ont précisément permis d'établir d'une façon irréfutable qu'il y a une relation de cause à effet entre la composition chimique des protoplasmas

et la forme d'ensemble des êtres unieellulaires (ou même, dans certains cas, des êtres supérieurs). C'est même là le phénomène élémentaire qui explique ce fait merveilleux, imputé autrefois à une puissance mystérieuse nommée hérédité, que l'œuf d'homme reproduit un homme. Ce fait merveilleux se réduit à ceci que, dans un corps qui mérite vraiment le nom d'individu, il y a corrélation entre les phénomènes qui se passent aux diverses échelles.

N'avons-nous pas le droit, dans une première approximation, de retourner la proposition précédente et de dire: si un corps vivant est un individu, il y a relation de cause à effet entre les phénomènes qui s'y passent à l'échelle mécanique et ceux qui s'y passent à l'échelle chimique. Or, nous remarquons, par expérience, qu'une telle relation existe, du moins en tant qu'il s'agit des phénomènes qui construisent la forme. Nous en concluons que, du moins pour les phénomènes qui ont comme résultat l'édification morphologique, la plus haute unité morphologique héréditaire dans une espèce mérite vraiment le nom d'individu.

Ce raisonnement n'est pas un syllogisme ; il contient, une part d'intuition, et il faudra vérifier ultérieurement que cette intuition est légitime. Nous pourrions aller plus loin encore, et Y hérédité des caractères acquis nous démontrerait que, réciproquement, les variations imposées par des contraintes extérieures à la forme d'un être vivant peuvent retentir sur la composition chimique de

son patrimoine héréditaire. C'est ce que j'ai exprimé il y a une dizaine d'années1 en disant que l'hérédité est la clef des phénomènes biologiques. Je voulais dire par là que, s'il y a une liaison entre les faits de l'échelle mécanique et ceux de l'échelle chimique, nous pouvons aussi bien nous servir de l'observation des premiers pour expliquer les seconds que de l'observation des seconds pour comprendre les premiers. Or, dans l'état actuel de la science, il est bien plus facile d'observer les variations à l'échelle mécanique que de les découvrir à l'échelle chimique. Si donc nous avons le droit de conclure de la première échelle à la seconde, nous pourrons devancer les découvertes de l'avenir dans le domaine de la chimie des protoplasmas. Et par conséquent, il sera très important pour nous de donner une base solide à nos déductions en démontrant l'existence réelle de liaisons morphogéniques réciproques entre l'échelle chimique et l'échelle morphologique.

Les réflexions précédentes prennent une signification plus haute encore si nous nous demandons ce qu'il convient, à proprement parler, d'appeler la forme chez les êtres vivants. On a l'habitude regrettable de restreindre à l'échelle mécanique la signification du mot forme , et de réserver toujours cette appellation à la forme d'ensemble, à la forme extérieure de la bête. Mais puisque, dans un être

i . L'Hérédité, clef des phénomènes biologiques(ftey. gén. dessciences. 1901).

Le Dantec. — Contre la métaphysique. 8

donné, nous savons envisager les phénomènes à des échelles multiples, nous pouvons nous proposer de raconter l'évolution de l'individu en nous attachant plus particulièrementà l'une quelconque de ces échelles; alors, à chaque instant, la forme de l'individu à l'échelle considérée sera la description totale de l'individu à cette échelle ; nous pourrons parlerde forme àl'échellecellulaire, de forme à l'échelle colloïde, de forme à l'échelle chimique ! De même, tout à l'heure, pour notre rond de serviette, nous pouvions considérer soit les variations de la forme totale, soit l'histoire des modifications d'une longueur ab arbitrairement choisie.

Et si le corps vivant observé est vraiment un individu, si ses diverses parties sont vraiment coordonnées entre elles, une description partielle de l'individu, à l'échelle choisie, équivaudra à la description totale faite à la même échelle.

Voilà où je voulais en venir avec toutes ces considérations un peu délicates. Si nous prenons le mot forme dans le sens très compréhensifque je viens de lui donner, nous ne pourrons pas admettre qu'il se passe, dans un corps vivant étudié objectivement, autre chose que des variations de forme; si, en outre, nous savons que les variations de forme sont liées entre elles, quand il s'agit d'une part, des formes totales de l'individu à des échelles différentes, d'autre part des formes partielles de l'individu à une même échelle, il sera évident que pour connaître l'histoire d'un individu méritant ce

nom, il suffira de connaître l'histoire, à une échelle quelconque, choisie à notre gré, des déformations successives d'une partie quelconque de cet individu. Voilà, au sens le plus large, ce que j'entends par la méthode individualiste . Il est bien évident que cette méthode ne sera jamais applicable tant qu'on n'aura pas trouvé le moyen de définir ce qui mérite d'être appelé individu dans le phénomène étudié. Je vous ai dit, par exemple, que l'homme, quand ils'agitde phénomènespathologiques, de l'invasion par un microbe, si vous voulez, doit être considéré non comme un individu, mais comme un champ de bataille sur lequel les véritables individualités aux prises sont de dimension cellulaire ou même de dimension colloïde. Le même homme considéré dans son entier peut-il être quelquefois considéré comme un individu unique? Oui sans doute, au moins au point de vue de la morphologie, puisqu'un œuf d'homme, par son patrimoine héréditaire, détermine la construction d'un homme avec toute son anatomie parfaitement précise ; vraisemblablement aussi à d'autres points de vue, puisque beaucoup d'autres phénomènes humains sont susceptibles d'être ramenés à des questions de forme. En particulier, au point de vue des sentiments, l'homme mérite-t-il le nom d'individu ? Si Paul aime Eugénie, l'action exercée par elle sur lui se traduit-elle par des phénomènes corrélatifs à toutes les échelles, ou bien est-ce seulement chez Paul un phénomène d'ensemble, un arrangement de neurones qui ne retentit en rien sur sa struc-

ture à des échelles inférieures ? En d'autres termes, l'amour de Paul est-il connaissable seulement à celui qui étudie Paul dans son entier, ou bien peut-il être découvert aussi par un observateur qui étudierait complètement, à l'échelle colloïde, l'une quelconque de ses cellules constitutives. Paul aime-t-il Eugénie en tant que Paul total, ou bien l'aime-t-il dans toutes les parties de son être, à quelque échelle qu'on les étudie? Les physiologistes, habitués à étudier les trajets des influx nerveux dans les neurones comme ils étudieraient des lignes télégraphiques établies dans un paysr accepteront immédiatement, et sans émettre de doute, la première manière de voir. L'établissement d'une ligne télégraphique sur une route ne modifie pas les forêts voisines de la route. Mais c'est que précisément, un canton n'est pas un individu; beaucoup de phénomènes différents peuvent se passer aux divers points de ce canton sans être le moins du monde reliés les uns aux autres. L'être humain, siège de mouvements qui se traduisent dans sa subjectivité par ce que nous appelons des sentiments, des pensées, est-il comparable à un individu théorique ou à un canton géographique ? Là est sans doute la question fondamentale qui domine l'histoire naturelle de l'homme. Pour celui qui étudie objectivement la biologie, une pensée est un phénomène qui a une forme. Il est donc tout naturel de croire, si l'homme qui pense ou qui souffre mérite vraiment le nom d'individu, que le mouvement qui constitue une pensée ou un senti-

ment à l'échelle des neurones a une répercussion qui se fait sentir dans tout son corps à toutes, 1rs échelles.

Pour un individu théorique, méritant vraiment le nom d'individu (nous aurons à voir dans quels cas l'homme mérite ce nom), l'étude, à une échelle quelconque, de la série des phénomènes qui se passent en un point quelconque de l'organisme conduit donc à la connaissance totale de l'histoire de l'individu. En d'autres termes, il y a équivalence entre les documents fournis à l'observateur à l'échelle colloïde ou chimique et ceux qui peuvent être recueillis à l'échelle mécanique d'ensemble. Voilà le premier point que je voulais établir ; je me trouve conduit au cœur de mon sujet.

Les réflexions auxquelles je me livre depuis si longtemps au sujet des phénomènes vitaux, ont eu pour point de départ tous les faits d'observation ou d'expérience recueillis par les naturalistes dans les cantons les plus divers de l'activité universelle. Elles m'ont conduit à une formule unique dans laquelle j'ai cru que pouvait se résumer, se synthétiser la biologie tout entière. C'est la loi d'assimilation fonctionnelle. Il m'a semblé que tout phénomène vital peut se réduire en dernière analyse à un cas particulier de cette loi. Beaucoup ont cru que cette réduction à l'unité, valable pour les phénomènes grossiers ordinairement réunis sous

le nom de phénomènes de la vie végétative, n'était plus de mise dès qu'il s'agissait des phénomènes plus élevés de la vie sentimentale ou de la vie intellectuelle. Quelques philosophes même n'ont pas craint d'affirmer que les phénomènes de la vie de relation sont le contraire des phénomènes d'assimilation. Je m'efforcerai de montrer un peu plus loin qu'aucune raison valable ne peut être invoquée à l'appui de cette thèse. Bien plus, je ne crois pas qu'on puisse découvrir une seule différence essentielle entre les manifestations vitales que l'on a accoutumé de considérer comme supérieures et celles que l'on appelle volontiers inférieures dans le même individu. Toutes les manifestations vitales qui se rencontrent chez un être vraiment individualisé peuvent, en fin de compte, se raconter au moyen de la même formule pourvu qu'on les envisage à la même échelle. Mais, précisément, s'il s'agit d'individus vrais, répondant à la formule théorique que nous avons utilisée dans la première partie de ce chapitre, (et ce desideratum sera toujours réalisé si nous savons, dans chaque cas, limiter l'individu qui entre en jeu dans le phénomène considéré), s'il s'agit, dis-je, d'individus vrais, on pourra toujours étudier leur histoire à une échelle inférieure, puisque, dans un individu vrai, il y a équivalence absolue entre les narrations des faits à deux échelles quelconques. On pourra donc toujours choisir l'échelle colloïde pour raconter un phénomène, et, à cette échelle colloïde, tout phénomène

vital, quel qu'il soit, sera toujours un fait d'assimilation fonctionnelle. Dans l'étude qui suit celle-ci dans ce recueil et que j'intitule « (3(6ç et Çwr, », je montrerai que, malgré les apparences, tous ces phénomènes sont justiciables d'une explication commune. J'essaierai de raconter certains phénomènes physiques non vitaux au moyen de la méthode individualiste qui méritera alors de s'appeler méthode d'assimilation .

Gesdeux expressions vous paraîtront sans doute bien étrangères l'une à l'autre et bien peu dignes d'être rapprochées ; j'espère vous montrer que le phénomène d'assimilation ne peut se comprendre s'il ne s'agit pas d'une manifestation de l'activité universelle dans laquelle on doit, à un certain point de vue, découvrir un mécanisme qui mérite le nom d'individu. Voici, par exemple, un tuyau sonore qui rend un son déterminé. Au moyen de divers appareils de mesure nous pouvons connaître la distribution des pressions et des vitesses vibratoires dans la colonne d'air qui remplit ce tuyau sonore. Ces pressions et ces vitesses vibratoires ne sont pas visibles pour nous, mais nous pouvons nous les représenter par des schémas, et alors, nous constatons que la colonne d'air du tuyau sonore a une forme, une morphologie d'ensemble, une morphologie d'individu. Cette morphologie de l'air du tuyau sonore, avec ses nœuds et ses ventres, est en relation de cause à effet avec les qualités acoustiques du son rendu par l'instrument, comme tout à l'heure les changements de

forme de notre rond de serviette étaient liés rigoureusement aux variations d'une longueur ab mesurée entre deux points quelconques de deux tringles d'acier de cet appareil. De telle manière que nous connaîtrons l'état d'ensemble de la colonne d'air du tuyau si nous mesurons les variations locales de pression ou de vitesse en un point quelconque de cette colonne d'air; réciproquement, la connaissance de la morphologie d'en semble nous renseignera sur les phénomènes locaux élémentaires.

Voilà donc un individu-mécanisme répondant aux conditions de notre définition de tout à l'heure. Cet individu a une forme comme un individu vivant, et, si l'air atmosphérique se déplace lentement dans le milieu de manière à traverser le tuyau sonore, il est fatalement soumis, par des nécessités physiques, à cette morphologie particulière du tuyau sonore. En d'autres termes, il est assimilé par ce tuyau, du moins au point de vue de sa topographie physique, car sa composition chimique n'en est pas altérée. Et même, si les courants atmosphériques apportaient au tuyau, au lieu d'air ordinaire, un gaz différent de lui par la densité, ce serait la topographie individuelle du tuyau sonore qui en serait modifiée, et en même temps, les qualités du son qu'il rend.

Plaçons-nous maintenant en dehors du tuyau, en un point quelconque de la chambre où il vibre ; en quelque point que nous soyons placés, nous entendons le son produit par cet instrument de

musique ; nous l'entendons, et nous reconnaissons toutes ses qualités individuelles. C'est donc qu'une reproduction fidèle du mouvement vibratoire en question se trouve à chaque instant réalisée dans toute l'étendue de l'atmosphère de la chambre. On exprime ordinairement cette vérité en disant que le son se propage à travers l'air atmosphérique. Je propose de remplacer cette expression par une autre, que j'ai déjà employée plusieurs lois, et de dire que le tuyau sonore assimile le milieu élastique au sein duquel il vibre. Sans doute cette assimilation n'est que partielle ; l'air ambiant vibre à l'unisson du tuyau sonore, et l'on peut reconnaître, en un point quelconque de cet air ambiant, les qualités les plus précises du son rendu par le tuyau, notamment sa hauteur et son timbre ; mais il y a cependant des phénomènes qui se manifestent dans le tuyau sonore et ne se transmettent pas en dehors de lui, ce sont les phénomènes morphologiques du mécanisme individuel; dans l'espèce, il s'agit de la distribution des nœuds et des ventres.

Il serait facile de trouver dans le domaine des vibrations lumineuses des exemples comparables de tout point à celui du tuyau sonore, et dans lesquels des qualités très précises d'un corps lumineux se propagent à travers le milieu sans imposer cependant à ce milieu la morphologie localisée dans le corps lumineux lui-même. Là encore il y aurait assimilation partielle du milieu mais non assimilation totale.

dââ CONTRE LA MÉTAPHYSIQUE

On trouve, dans l'histoire des corps vivants, des phénomènes identiques à ceux que je viens de vous signaler. Le plus important de tous est l'assimilation physique d'un liquide par une bactérie vivant dans son sein. On donne ordinairement à ce phénomène le nom dangereux de sécrétion des diastases spécifiques ; c'est par un phénomène de cet ordre que la levure, digérant le moût, le transforme en bière. Mais là encore, on le voit, l'assimilation n'est pas totale. En dehors du corps même des cellules de levure, il y a de la bière et non de la levure de bière, et l'assimilation se traduit seulement par ce fait que, pour employer le langage de l'acoustique, la bière et la levure sont à l'unisson.

Au lieu de dire qu'un corps vibrant assimile le milieu élastique au sein duquel il est plongé, on peut dire au contraire que le milieu imite le corps vibrant. L'imitation est ainsi le contraire de Vassimilalion, en ce sens que l'assimilation est active, l'imitation passive.

L'assimilation impose, l'imitation subit.

11 faudra discuter de très près cette interprétation des phénomènes naturels. C'est en elle que se trouve la clef de la biologie. La notion essentielle de lutte dérive immédiatement de cette simple observation.

S'il y a, dans un même milieu, plusieurs corps méritant le nom d'individus et doués d'un genre d'activité qui permette de leur appliquerle langage auquel nons venons de nous arrêter, il est évident

qu'à ce point de vue tout au moins il y aura lutte entre eux. En effet, chacun d'eux fera partie du milieu de tous les autres; son activité personnelle tendra à assimiler le milieu ; mais sa personnalité sera atteinte si, au lieu d'assimiler, il imite ou est assimilé. Dans la nature vivante, il n'y a pas en général de victoire absolue ou de défaite absolue, mais un compromis dans lequel chacun conserve et impose une partie de son individualité, tout en imitant une partie de celle des autres.

Les corps vivants, qui intéressent particulièrement le biologiste, peuvent agir sur le milieu à divers points de vue.

Ils agissent sur lui en tant que corps vivants par la sécrétion de diastases ; c'est là le phénomène vraiment biologique; mais il ne se manifeste à vrai dire que chez les êtres simples et nus vivant dans des milieux liquides. Il est probable que l'animal supérieur, enfermé dans le sac imperméable de sa peau, n'émet pas dans le milieu ambiant une partie sensible de son activité biologique, quoi qu'en aient pensé les physiciens de Nancy qui ont cru découvrir les rayons N. L'activité assimilatrice serait donc localisée, chez les animaux supérieurs, à l'intérieur de son enveloppe même, et n'intéresserait que les corps introduits artificiellement dans cette enveloppe (aliments, etc., etc..)

Mais le corps vivant n'agit pas sur le milieu en tant que corps vivant seulement. Il peut agir aussi en tant que corps ordinaire, parce qu'il est éclairé

(image visuelle), parce qu'il est sonore (voix). Nous aurons à tenir compte de ces deux particularités et même de quelques autres (odeur, etc..) quand nous étudierons dans le prochain chapitre, le phénomène vital d'ensemble.

Vous voyez déjà que la question d'assimilation est inséparable de la question individualiste. A chaque instant se pose pour l'individu le dilemme terrible que Shakespeare exprimait sous la forme célèbre : « to be or not to be », assimiler ou imiter, vaincre ou être vaincu. Et, par conséquent, la méthode individualiste, qui se préoccupe avant tout de l'existence des individus, peut s'appeler aussi méthode d'assimilation, l'assimilation étant la condition essentielle de la conservation des individus.

L'imitation étant l'inverse de l'assimilation (j'ai écrit ailleurs quelle est la revanche du milieu sur le vivant), on pourrait employer aussi l'expression « méthode d'imitation ». Cette manière de parler serait dangereuse, car l'imitation est moins simple que l'assimilation. Dans l'imitation, il y a une résistance de l'individu défini, et un exemple simple vous montrera combien nous sommes loin de nous représenter facilement ce qu'est, en réalité, un phénomène d'imitation ; j'emprunterai cet exemple à l'optique : Le spectre d'absorption est superposable au spectre d'émission. En d'autres termes, si un gaz chaud est capable d'émettre certaines radiations (caractérisées par leur réfrangibilité), c'est-à-dire d'assimiler l'éther

ÉTUDE OBJECTIVE TOTALE DES PHÉNOMÈNES VITAUX 12fi

d'une certaine manière, une lumière blanche complète qui traverse ce gaz, et qui est réduite à l'imiter (au sens que nous avons défini plus haut), perd précisément celles de ses radiations qui font partie de l'image individuelle du gaz. 11 y a donc imitation au sens opposé de celui que nous acceptons couramment. Des raies noires se trouvent dans le spectre d'absorption aux lieu et place des raies brillantes du spectre d'émission. Il n'était pas inutile de faire appel à cette comparaison pour préparer à cette idée paradoxale en apparence et qui sera développée dans le prochain chapitre, à savoir que Vimmunité elle-même est un phénomène d'imitation. C'est en imitantXdi toxine injectée que les chevaux de l'Institut Pasteur de Villeneuve-l'Etang fabriquent le sérum anti-diphtérique.

Je vais m'efforcer, dans le chapitre suivant, de montrer quelle admirable synthèse la biologie peut tirer de l'emploi judicieux de la méthode individualiste ou d'assimilation, tout en répondant aux objections de ceux qui refusent d'admettre l'unité des phénomènes vitaux et qui opposent la vie végétative à la vie sentimentale ou intellectuelle.

B. — BIOS et ZÛH1'.

Dans une excellente analyse de mon livre La

i. Revue philosophique, septembre 191 1.

Stabilité de la vie, M. Lalande fait des réserves sur la définition de la vie à laquelle je me suis arrêté depuis quinze ans :

« En tant que point de départ, que définition constructive, écrit-il1, cette définition est sans doute très acceptable. Mais il faut bien se rendre compte qu'ainsi restreinte à l'assimilation fonctionnelle, elle ne correspond plus qu'à une partie minime de ce que nous appelons ordinairement de ce nom*. Il y a d'abord toute la « vie » intellectuelle, artistique, morale, qui est l'antithèse même de l'assimilation fonctionnelle. Je crois avoir démontré cette opposition assez complètement pour la mettre hors de doute : l'une travaille à conquérir toute la matière et toute l'énergie pour lui imposer son type spécifique... L'autre est au contraire en progrès quand il y a marche à l'identité, passage d'une individualité fermée à une personnalité ouverte, transformation des opinions différentes en une vérité commune... Dès lors, n'y a-t-il pas lieu de revenir, en ce qui concerne les actes visibles des êtres supérieurs, à la conception classique qui les oppose à la nutrition ? Ne faut-il pas, en somme, les exclure de la « vie » dans ce qu'ils ont d'essentiel ? Mais ceci n'est peut-être qu'une question de mots et de classement. Les Grecs distinguaient et opposaient déjà (itoç et Çuv^. Je crois seulement que la tournure d'esprit de M. Le Dantec ne se

i. Revue philosophique, t. LXXI, 191 1, p. 193. a. C'est moi qui souligne.

prête pas 1res volontiers à reconnaître les antithèses et le dualisme dont il me semble, pour ma part, que les choses sont faites. »

Je suis très heureux que mon ami Lalande me donne, par cette critique très sérieuse, une occasion de résumer mon opinion sur l'antithèse qu'il signale. Cette opinion, je l'ai longuement exprimée eà et là, dans plusieurs ouvrages, et en particulier dans La lutte universelle et dans Science et Conscience. Mais n'ayant jamais eu à répondre à une objection directe de cet ordre, je n'ai pas encore rassemblé mes arguments en un seul faisceau ; je vais le faire ici avec d'autant plus de plaisir et de facilité, que la question me paraît aujourd'hui extrêmement claire.

Quand j'ai commencé, il y a vingt ans, mes études de biologie générale, je me suis d'abord proposé de chercher une définition de la vie qui fut applicable à tous les corps vivants; il fallait qu'une telle définition fût possible pour que la conservation du mot vie fût justifiée ; et il n'était pas certain, a priori, que cette définition se trouverait; la seule raison, en effet, pour laquelle nous traitons indifféremment de vivants les êtres si dissemblables du règne animal et du règne végétal, c'est que nos ancêtres nous en ont transmis l'habitude; cette habitude, acceptée sans discussion par les générations successives pouvait-elle résister à un

contrôle scientifique? Nous devons à la tradition assez d'erreurs grossières pour avoir le droit, sans sacrilège, de nous poser cette question. J'ai donc essayé de voir, en commençant, s'il existe, suivant la formule de Claude Bernard, un ensemble de phénomènes communs aux animaux et aux végétaux, et à eux seuls. Si cet ensemble existe, il constitue, à proprement parler, la définition de la vie. Naturellement, j'ai cherché parmi tous les phénomènes connus; ceux qui se passent chez l'homme nous sont plus familiers, mais, surtout si on les observe chez l'homme adulte, ils ne se prêtent guère à la généralisation. En particulier, une discussion philosophique entre Lalande et moi sur la dissolution opposée à l'évolution, cela est sans doute un phénomène constaté chez des animaux, mais ce n'est pas un phénomène qui puisse être considéré comme commun à tous les animaux, encore moins aux végétaux. Il fallait donc choisir autre chose. Après avoir passé en revue tout ce que je connaissais des manifestations vitales spécifiques, mouvement, etc., je me suis arrêté à l'assimilation. Je ne dis pas Y assimilation fonctionnelle, mais bien l'assimilation pure et simple; je montrerai tout à l'heure pourquoi je fais cette remarque. L'assimilation pure et simple, quoique ne se réalisant sans doute à l'état de pureté chez presque aucun être vivant dans la nature, me parut caractéristique de la vie. Je me décidai à déclarer vivant tout corps chez lequel on peut découvrir un phénomène d'assimilation, ce phénomène

fût-il compliqué d'un grand nombre de phénomènes accessoires susceptibles de le masquer plus ou moins complètement.

La définition la plus absolue de l'assimilation est la suivante : un corps défini assimile quand il conquiert de l'espace en gardant sa structure propre, quand il impose sa structure à une portion croissante du monde.

Je fais immédiatement remarquer que l'assimilation ainsi définie, sans restriction, met en dehors dii domaine de la vie tous les phénomènes vibratoires ordinaires. Un phénomène vibratoire peut, en efTet, se transmettre à travers des milieux, en conservant avec lui-même une ressemblance physique; mais, en se transmettant à travers les milieux, il respecte la nature chimique de ces milieux; une onde sonore définie dans l'air deviendra, en passant dans le chlore, une onde définie dans le chlore; ily a donc, jusqu'à un certain point, assimilation physique, mais non assimilation totale comme dans le phénomène vital parfait. Au contraire, un corps vivant qui est le siège d'une assimilation pure et simple, impose à une portion croissante du monde sa structure tant chimique que physique.

11 n'y a donc pas de phénomène vital proprement dit sans phénomène chimique ; or, ce que nous savons aujourd'hui de la conservation de la matière nous permettant d'affirmer qu'on ne saurait faire quelque chose avec rien, nous sommes, dès le début de notre étude, conduits à nous occuper des corps extérieurs aux dépens desquels l'être

Le Dantec. — Contre la métaphysique. g

vivant s'accroît par assimilation ; c'est ce qu'on appelle les aliments. Et par conséquent, nous voilà déjà aux prises avec une difficulté :

Notre définition absolue de la vie nous faisait parler de l'accroissement en volume d'un être vivant qui conserve sa structure élémentaire ; mais il ne peut y avoir accroissement de volume avec conservation de structure sans qu'il y ait aussi accroissement de masse. Cet accroissement de masse se fera, suivant la loi de Lavoisier, par des emprunts faits à des masses extérieures ; et il est évident que, ces emprunts ne pouvant être prélevés sur des corps quelconques, la nature des objets voisins du corps vivant influencera le phénomène d'assimilation.

Dans l'état actuel de la chimie biologique, nous sommes en droit d'affirmer que l'existence des corps simples est respectée dans le phénomène chimique de la vie ; par conséquent, pour qu'un corps extérieur puisse servir d'aliment à un être vivant, il faudra d'abord qu'il contienne les atomes constitutifs de cet être vivant. On ne pourra pas nourrir, avec du soufre et de l'or, une cellule formée de carbone, d'hydrogène, d'azote, etc.. Si une amibe se trouve collée à la paroi interne d'un vase de verre contenant du bouillon, elle pourra se développer du côté du bouillon, mais la surface du verre fermera pour cette amibe toute une partie de l'espace, parce que les silicates composant le verre ne sont pas un aliment possible du protozoaire considéré.

La définition absolue à laquelle nous nous sommes arrêtés en commençant ne saurait donc correspondre à une réalité ; nous ne pouvons pas définir la vie da?is le corps vivant envisagé seul ; il faut, de toute nécessité, que nous tenions compte, dans notre définition, à la fois de l'être vivant et des corps qui l'entourent. La vie est une réaction entre le corps vivant et les éléments de son ambiance. Il faut deux fadeurs pour définir la vie de l'être le plus simple qui soit. Et nous voilà dans l'impossibilité de rêver une vie absolument conquérante qui, localisée d'abord dans un petit volume, gagnerait, petit à petit, tout l'univers, sous forme d'une sphère infiniment croissante dont le développement ignorerait les obstacles, les contingences. La vie ne peut conquérir un espace que si cet espace est occupé préalablement par des substances matérielles pouvant servir d'aliments au corps vivant siège de la vie.

Dans La latte universelle,] ai proposé un langage imagé qui empêche d'oublier cette circonstance; le phénomène vital le plus simple est une lutte pour l'espace entre le corps vivant et les corps ambiants qui, en vertu de l'impénétrabilité, ne peuvent occuper la même place dans le monde. Si le corps ambiant est alimentaire, il peut être vaincu dans la lutte ; une pièce d'or ne le serait pas.

Même dans le cas le plus simple, même quand l'assimilation pure est possible, par exemple, dans un bouillon nutritif auquel un microbe est parfai-

lement habitué, nous rencontrons donc déjà l'inlluence du milieu, puisqu'une paroi de verre suffit à défendre toute une région de l'espace contre l'envahissement par la vie ; ici l'influence du milieu se borne à une simple distribution topographique; dans d'autres cas, elle sera bien plus importante.

Quand nous supposions, en effet, que l'assimilation était parfaite, il résultait de notre supposition même que la nature des aliments fournis au corps vivant n'influençait aucunement la nature chimique de ce corps vivant; assimiler, au sens absolu, cela veut dire transformer en substance identique à la sienne, et, par conséquent, dans le cas de l'assimilation parfaite, la nature des aliments ne laisse pas de trace dans l'être qui s'en nourrit. Tout au plus pouvons-nous alors trouver un souvenir de l'aliment employé dans les excréments fabriqués par la vie, dans ce que j'ai appelé les substances accessoires à l'assimilation. L'équation de la vie élémentaire manifestée est, en effet, dans le cas d'une assimilation parfaite :

équation dans laquelle a représente la substance vivante de l'être au commencement de la réaction étudiée, Q les aliments utilisés dans la réaction, et R les excréments résultant de l'assimilation. On voit que la substance vivante a est simplement multipliée par un coefficient quantitatif X, mais que sa nature chimique n'est aucunement fonction

de Q. En dehors du terme R, il n'y a donc aucun souvenir de la nature de l'aliment utilisé, dans le cas de la condition n° 1 '.

Mais, je ne saurais trop insister sur ce fait, l'assimilation parfaite ou condition n° 1 est un phénomène extrêmement rare dans la nature; il est généralement plus ou moins masqué par d'autres phénomènes surajoutés ; cela n'empôche pas qu'il soit avantageux de considérer l'assimilation parfaite comme la définition de la vie ; seulement nous constatons immédiatement que la vie, ainsi définie, n'existe que très rarement dans la nature à l'état de pureté.

Lorsqu'on a découvert, en physique, une loi approchée d'un phénomène, on énonce cette loi comme si elle était vraie, quitte à faire, dans chaque cas, les corrections nécessitées par les phénomènes surajoutés qui masquent la loi. C'est le cas, par exemple, pour la loi de Mariotte, qui n'est jamais absolument vraie pour un gaz réel, et que l'on énonce cependant comme caractéristique de l'état gazeux. Ce qui a permis de découvrir cette loi approchée, c'est que, chez beaucoup de gaz, les corrections à faire à la loi sont, dans certaines limites de pression, extrêmement petites par rapport aux quantités définies par la loi.

J'ai eu d'abord l'idée de suivre la méthode analytique employée par les physiciens. Dans ma

I. Coédition n° i. Y. Théorie nouvelle de la vie. Paris, librairie Félix Àlcan, 1896.

Théorie de la vie, après avoir adopté comme fondamentale la loi d'assimilation pure et simple, j'ai étudié, séparément, les phénomènes chimiques destructifs qui, se superposant en général à cette assimilation, en masquent plus ou moins la précision. J'ai donné le nom de condition n° 2l à l'ensemble des circonstances qui produisent une destruction de la matière vivante, et j'ai considéré le phénomène réel de la vie d'un être quelconque comme résultant de la coexistence d'un phénomène d'assimilation pure et de quelques phénomènes de destruction superposés au premier et dépendant des conditions de milieu. Ce qui a facilité pour moi ce travail analytique, c'est que les expériences de laboratoire fournissent beaucoup d'exemples de condition n° 2 réalisée à l'état de pureté. Je ne parlais donc pas d'une chose hypothétique, mais bien des phénomènes connus, et, m'engageant résolument dans cette voie, je montrai qu'il est possible de rapporter à la condition n° 1 les éléments histologiques de l'homme quand ils sont à l'état de fonctionnement, mais que ces éléments histologiques se trouvent au contraire à la condition n° 2 quand ils sont au repos. C'est même sous cette forme que j'énonçai pour la première fois la loi d'assimilation fonctionnelle qui devait se montrer infiniment plus féconde sous la forme synthétique à laquelle je vais arriver maintenant. Je n'ai été conduit que petit à petit à cette

Page 1