Op. cit
forme synthétique exprimée pour la première fois dans mes « Eléments de philosophie biologique » ; j'y ai été conduit surtout par les difficultés de la définition analytique des périodes de fonctionnement partiel et de repos partiel chez un organisme, et par les critiques qui ont résulté de ces difficultés.
La considération des phénomènes de destruction à la condition n° 2 introduisait l'influence du milieu dans l'étude de la vie d'un corps vivant, puisque chacun de ces phénomènes de destruction est le résultat d'une réaction chimique entre le corps vivant et certains éléments du milieu. Au lieu de séparer analyliquement les réactions destructives et l'assimilation constructive, j'eus enfin l'idée d'étudier en bloc le résultat du phénomène d'ensemble réalisé chez l'être vivant aux prises avec le milieu, et cela me conduisit à la formule synthétique de l'assimilation fonctionnelle, grâce à laquelle je puis répondre aujourd'hui aux objections de M. Lalande, et empêcher qu'on soit tenté désormais de séparer $ioq de Çw^.
Voici d'abord les définitions qui président à l'adoption de ce langage nouveau :
A un moment précis de l'histoire du monde, j'appelle A le contenu d'un corps vivant donné limité par un contour qui le sépare du milieu extérieur B. Au moment précis considéré, et pendant
un intervalle de temps très court à partir de ce moment précis, les relations entre A et B peuvent être représentées par la formule symbolique (A X B) (J'aurais voulu employer pour ce symbole un autre signe que celui de la multiplication algébrique ; j'ai renoncé, à cause du travail de l'impression, à créer un signe nouveau).
A ce moment précis (ou, si vous voulez, pendant l'intervalle de temps très court qui le suit), il se passe quelque chose dans A. L'activité en question comprend de l'assimilation proprement dite et des destructions superposées; je n'entre pas dans ces détails. Me conformant au langage courant, j'introduis la notions nouvelle de fonctionnement. On dit que, au moment considéré, A a fonctionné, et ce verbe représente l'activité totale localisée à ce moment dans le contour qui limite A.
On dit aussi que A a vécu, mais alors, si l'on prend le mot vivre dans le sens de fonctionner, on ne peut plus donner au vocable vie une signification unique; il y a autant de vies que d'êtres vivants envisagés à chaque instant de leur existence ; il vaut mieux réserver le mot vie à ce qu'il y a de commun à tous ces fonctionnements; c'est précisément {'assimilation fonctionnelle.
Ainsi, le corps A, décrit avec la plus grande minutie au moment choisi pour l'observation, ne contient pas en lui-même la définition de son activité présente. Cette activité, ce fonctionnement, on ne peut les définir qu'en faisant intervenir, en même temps que A, le milieu ambiant B et les
relations actuelles établies entre A et B. La formule (A X B) qui symbolise le fonctionnement de A, représente en même temps, si j'ose m'exprimer ainsi, l'orientation des diverses parties du corps A pour l'exécution de la fonction du moment. Le langage courant nous fournit un mot commode ; si l'ensemble de l'activité de A, au moment considéré, s'appelle la fonction actuelle de A, le corps A, orienté dans sa structure actuelle de manière à accomplir cette fonction, peut être appelé Y organe de cette fonction. Cet organe est défini, comme la fonction correspondante, par la formule symbolique (A X B) ; de sorte que cette formule représente, soit l'ensemble de l'activité dont A est le siège au moment considéré, soit le mécanisme actuel que constitue le corps A à ce moment. Fonction et organe ont la môme définition; on s'arrête seulement pour définir la fonction au point de vue résultat, tandis que, pour définir l'organe, on s'arrête au point de vue mécanisme ou structure.
Ceci posé, voici la loi d'assimilation fonctionnelle dans la forme synthétique qui résulte des définitions précédentes, et de l'observation des faits naturels dans les cas où ces faits sont le plus faciles à interpréter :
C'est en tant qu'organe de la fonction (A X B) que le corps A assimile au moment où le milieu B définit la fonction (A X B). Cette formule comprend tout ce qu'il y a d'objectif dans la vie, aussi bien ce que les Grecs appelaient (3Coç, que ce qu'ils appelaient ÇaWj: c'est ce que je vais montrer maintenant.
Du moment que le milieu B est intervenu dans la définition de la fonction (A X B), nous pouvons affirmer, sans rien connaître de particulier au sujet du phénomène vital, que le résultat de cette fonction porte la trace de B. Si nous étudions le résultat de cette fonction, non pas dans le milieu, où elle a aussi introduit des changements, mais dans le corps vivant lui-même, nous avons le droit de dire qu'après le fonctionnement le corps vivant, devenu A,, diffère de A par les modifications que ce fonctionnement a introduites dans A. C'est ce que je représente par la formule symbolique:
A + (AxB) = A,
Cette formule serait vraie pour un corps A quelconque, même non vivant, qui deviendrait A,, en réagissant avec un autre corps B. Chez les êtres vivants, elle s'applique immédiatement à la narration du célèbre phénomène de Bordet:
Je ne puis faire varier tout B ; je laisse donc B aussi semblable que possible à lui-même, et j'introduis seulement un facteur nouveau ; c'est à ce facteur nouveau que sera due la modification produite s'il y en a une. Dans l'expérience classique de Bordet, le facteur nouveau est, par exemple, du lait de vache que l'on injecte dans un péritoine de mammifère. Si le mammifère survit à l'injection,
il parait être resté semblable à lui-même ; en réalité, il est devenu différent à un certain point de vue. Ayant survécu, il a assimilé le lait de vache, mais il ne Ta pas assimilé d'une manière absolue. Tl a assimilé en tant qu'organe de la lutte contre le lait de vache, et en effet, le lait de vache a laissé sa trace en lui; trace très précise, puisque le sérum de ce mammifère donne ensuite un précipité avec le lait de vache et avec le lait de vache seulement, alors que le sérum d'un mammifère neuf1 de la même espèce ne donne aucun précipité avec aucun lait. Ce phénomène de Bordet peut être considéré comme le phénomène biologique par excellence ; je montrerai, tout à l'heure, qu'on peut lui ramener tous les autres.
En assimilant du lait de vache injecté dans son péritoine, le mammifère a conservé la trace, le souvenir* de sa lutte contre le lait de vache; je puis encore raconter l'histoire de ce phénomène en disant, ce qui nous sera utile pour la généralisation des faits, que le mammifère a acquis l'expérience du lait de vache.
Avant d'aller plus loin, je fais remarquer que, malgré mon désir de synthèse, j'ai fait de l'analyse dans les lignes précédentes, puisque j'ai isolé de
i. On appelle « neuf » un animal qui n'a pas encore été soumis h une expérience de laboratoire.
3. Je prends ici ce mot dans un sens objectif qui se conçoit sans peine ; je l'emploie intentionellenient parce que les souvenirs proprement dits se présenteront à nous d'une manière analogue un peu plus lard.
liO CONTRE LA MÉTAPHYSIQUE
l'ensemble B des facteurs du milieu, un facteur partiel, le lait de vache. Tous les autres facteurs restant les mêmes au cours de mon expérience; j'ai ainsi le moyen d'étudier l'effet du seul facteur qui ait changé; je constate donc, dans mon expérience, un fonctionnement partie', mais cela veut dire seulement que mon attention est attirée sur une partie spéciale du fonctionnement total de l'organisme ; cela ne signifie pas que j'étudie le fonctionnement d'une partie de l'organisme artificiellement séparée, au mépris de toute légitimité, du reste de l'animal vivant. Les physiologistes ont la dangereuse habitude de définir, dans les individus, <\es organes partiels de fonctions partielles; à mon avis, il n'est aucune fonction dont l'organe puisse être localisé en une région restreinte de l'organisme; l'organisme tout entier est, à chaque instant, l'organe de la fonction totale, de l'activité d'ensemble qui se produit à ce moment en lui ; je ne songerai donc jamais à parler d'organe partiel1; mon analyse verbale se borne à séparer, dans la narration d'ensemble du fonctionnement d'ensemble, la partie de ce fonctionnement qui est en rapport avec un facteur particulier choisi expéri-
I. Bien entendu, je suppose qu'il s'agit d'un individu proprement dit, de ce que j'ai appelé un individu mécanisme dans le chapitre précédent. Dans un homme, par exemple, qui est, à n'en pas douter, un individu proprement dit à de multiples points de vue, il peut se produire tel phénomène pathologique dans lequel l'individu soit de dimension cellulaire. Alors, l'homme est une colonie, un champ de bataille, et ce que je dis ici se rapporte au véritable individu, qui est la cellule.
mentalement par moi au milieu de tous les autres facteurs du milieu. Cette remarque faite, je reviens à mon sujet.
Nous avons vu que le mammifère, ayant digéré du lait de vache injecté dans son péritoine, a conservé la trace, le souvenir de cette lutte, a acquis l'expérience du lait de vache. De quelle nature est cette expérience acquise? Dans l'exemple du lait de vache, il serait difficile de le préciser, parce que le lait de vache, injecté à une dose assez restreinte, est inofïensif pour le mammifère qui le reçoit; mais des expériences analogues ont été faites par injection, dans le corps de certains animaux, de colloïdes, vivants ou non vivants (microbes ou toxines), nuisibles, pathogènes pour ces animaux. Sauf des cas particuliers que l'on appelle cas d'anap/u/laxie et qui, je l'ai montré ailleurs1, ne constituent qu'une exception apparente à la loi générale, le résultat de la maladie causée par l'injection d'un colloïde pathogène est, pour l'animal qui a subi cette injection, une immunité plus ou moins complète contre une nouvelle injection du même produit. Ainsi donc, X expérience acquise par la lutte contre un ennemi donné est un aguerrissement en vue d'une nouvelle lutte contre un ennemi de même nature. L'animal, attaqué par un ennemi et ayant résisté à cet ennemi, s'est habitué à résister plus aisément à un ennemi semblable.
C'est dans cet ordre de recherches patholo-
i. V. La stabilité de lavie, §§ Itô et 46. Librairie Félix Alcan.
giques que la loi générale d'assimilation fonctionnelle trouve sa plus éclatante vérification. Je considère par exemple les chevaux que l'on prépare à l'Institut Pasteur de manière à en faire des producteurs de sérum antidiphtérique. L'un quelconque de ces animaux, recevant une injection de toxine diphtérique, fonctionne en tant qu'organe de la lutte contre la toxine diphtérique ; c'est donc en tant qu'organe de cette lutte spécifique qu'il assimile pendant la durée de la lutte ; cette lutte a d'abord pour effet de définir l'organe correspondant, mais, si elle dure assez longtemps, elle crée petit à petit, par assimilation fonctionnelle, l'organe ainsi défini. La fonction et l'organe ont primitivement, nous l'avons vu, la même définition ; on peut donc dire que la fonction définit l'organe. Si les conditions font durer le fonctionnement, la fonction crée l'organe. Et en effet, le cheval ayant digéré lentement la toxine diphtérique est devenue, au bout de ce temps, l'organe de la digestion de cette toxine. Il digère cette toxine en produisant dans son milieu intérieur une modification spéciale, ce qu'on appelle sécrétion d'une diastase ou antitoxine ; mais, une fois la digestion terminée, il continue à sécréter longtemps la même antitoxine, et c'est pour cela que son sérum permet de sauver, par sérothérapie, les enfants attaqués par la toxine mortelle.
L'animal a donc conservé dans sa structure la trace, le souvenir, l'expérience de la lutte dont il est sorti victorieux, et, par conséquent, sa vie-
toire n'a pas été absolue. Une assimilation absolue aurait triomphé de l'ennemi sans en laisser de trace; ici il y a, au contraire, défaite partielle; l'animal attaqué a continué de vivre, et c'est là qu'est sa victoire, mais il n'est pas resté identique à lui-même, et c'est là qu'est sa défaite. En réalité, la défaite est minime ; l'animal a peu changé ; un mouton qui a guéri du charbon ressemble tellement à un mouton ordinaire que nous ne savons pas reconnaître la modification qu'il a subie, à moins d'employer comme réactif une nouvelle injection de virus charbonneux grâce à laquelle nous vérifions son immunité.
Toutes ces considérations paraissent bien éloignées de l'objet de notre étude actuelle ; on peut se demander comment l'observation des réactions pathologiques peut nous conduire à établir un rapport entre (3(oç et ÇoWj. Nous sommes cependant bien près du port, et nous allons y arriver dans un instant.
Quoi qu'en puissent penser les partisans de la fantastique théorie d'Ehrlich, qui place dans chaque cellule de l'animal un chimiste de génie, les toxines et les colloïdes en général doivent leur activité spécifique, non pas à leur structure atomique ou chimique, mais bien à un état physique de dimension particulière, et que l'on peut appeler le rythme1
i. V. De l'Homme à la Science. Paris, Flammarion, 1908.
!ii CONTRE LA MÉTAPHYSIQUE
du colloïde ou de la toxine. Dans le protoplasma vivant, les activités chimiques sont si intimement liées aux activités physiques par des relations de réciprocité, qu'il est difficile de les séparer les unes des autres. Une série de déductions, partant à la fois d'un grand nombre de faits biologiques différents, m'a conduit à comprendre que malgré le substratum chimique inséparable des toxines, la digestion de ces toxines par le protoplasma est un phénomène physique et non chimique. J'ai été amené à considérer le protoplasma vivant comme un orchestre, et à envisager sa lutte avec une toxine comme résultant d'une dissonance entre l'être vivant et son ennemi colloïde. La résistance du protoplasma à la toxine revient à la production d'un rythme nouveau qui désarme en l'annihilant le rythme agressif de la toxine. Et cette manière de voir fait comprendre que le sérum porteur de ce rythme défensif ait, par rapport à la toxine ennemie, une spécificité rigoureuse, mais non exclusive1. Par exemple le sérum préparé contre le tétanos est capable de désarmer le venin des serpents, parce que le venin des serpents a le même rythme nocif que la toxine tétanique.
Je rappelle la nature physique de l'acte digestif pour pouvoir passer du cas où le facteur choisi dans le milieu était un corps colloïde transportable, au cas où ce facteur sera un phénomène physique
i. V. Introduction à la Pathologie générale. Paris, librairie Félix Vieil n, It)o5.
qui n'emporte pas son substratum avec lui. La généralisation que je veux faire ici de l'expérience de Bordet pourrait en effet, sans cette précaution, paraître inacceptable à bien des lecteurs. Nous sommes trop habitués à l'aire immédiatement une distinction profonde entre un corps comme le lait, et un phénomène physique, comme la lumière ou le son, pour ne pas être tentés d'établir entre ces deux catégories d'objets une ligne infranchissable de démarcation ; les uns sont transportables avec toutes leurs propriétés, les autres se propagent à travers des corps divers qui, envisagés seuls, ne peuvent transporter avec eux le phénomène dont ils sont le siège momentané. Un corps éclairé par un rayon de lumière bleue ne reste pas bleu si on le transporte hors du rayon, tandis que de la toxine tétanique, établie dans un bouillon, se transporte avec le bouillon. Cependant, si la lumière bleue et la toxine tétanique agissent par leur rythme sur un protoplasma vivant, nous pourrons raconter de la même manière l'activité par laquelle le protoplasma résiste à l'attaque de ces deux facteurs si différents en apparence.
Il y a d'ailleurs des corps qui agissent sur les protoplasmas, non à l'échelle particulaire comme les colloïdes, mais directement à l'échelle atomique; ce sont les poisons chimiques ; la réaction des corps vivants à leur attaque est également de dimension chimique ; or tout le monde sait qu'il n'y a pas fabrication de sérum spécifique contre les alcaloïdes. Mais entre les colloïdes comme le
Le Daistec. — Contre la métaphysique. 10
lait,. comme les toxines, comme les microbes, et les phénomènes physiques rythmés comme le son et la lumière, la différence est insignifiante au point de vue de leur action sur les protoplasmas, puisque cette action est, dans tous les cas, d'ordre physique.
Donc, puisque la narration du phénomène de Bordet nous a paru d'une généralité absolue, toutes les fois qu'il s'est agi d'un colloïde à l'attaque duquel résistait le corps vivant étudié, nous pouvons, provisoirement au moins, et sous bénéfice d'inventaire, appliquer la même narration à tous les agents naturels qui interviennent dans la vie d'un individu. Cela revient à affirmer, contrairement à ce que disait M. Lalande dans le passage cité en tête de cet article, que l'assimilation fonctionnelle rend compte de tout ce que fait un être vivant, aussi bien s'il s'agit des phénomènes catalogués sous la dénomination de pteçi que s'il s'agit des activités composant la vie végétative ou ÇgWJ. Une telle affirmation doit être étayée de raisonnements sérieux ; nous allons nous y arrêter maintenant.
A un moment donné de sa vie individuelle, un corps vivant A se trouve plongé dans un milieu B. Ce milieu B comprend tout ce qui, an monde, n'est pas A ; la plupart des corps du milieu ainsi défini n'interviennent en aucune façon dans l'histoire de A; seuls compteront pour nous les corps
et les phénomènes qui se trouveront dans ce qu'on peut appeler la sphère d'influence ou d'activité du corps A. Les corps colloïdes comme les toxines n'agiront sur A que par contact immédiat1, parce que leur rythme spécifique ne se transporte pas en dehors d'eux par l'air ou l'éther ; mais d'autres corps pourront agir à distance par leur rayonnement lumineux ou sonore 2. Au moment précis considéré le fonctionnement de A, ce qu'on appelle sa vie dans le langage courant, sera déterminé par la structure de A et par tous les agents tant colloïdes que physiques qui, du milieu ambiant, agissent sur lui à ce moment. Je représente parB' cet ensemble complet. Le fonctionnement correspondant sera représenté parla formule (A X B') laquelle est équivalente à (AxB), puisque B' comprend tous les facteurs de B qui agissent effectivement sur A. J'applique à l'ensemble B' la loi d'assimilation fonctionnelle ; le corps A fonctionnera, au moment considéré, en tant qu'organe de la fonction (AxB'). Si les facteurs B' restent assez longtemps semblables à eux-mêmes, l'assimilation que subira l'être vivant en tant qu'organe de cette fonction en fera l'organe créé par cette fonction suivant la loi de Lamarck.
J'ai, tout à l'heure, en racontant les expériences de Bordet, séparé de l'ensemble B' un colloïde
I. Il faudra même qu'il y ait pénétration si l'animal a une peau.
a. Les cellules vivant dans un milieu liquide peuvent agir aussi à distance dans ce liquide en y introduisant une répercussion de leur rythme, ce qu'on appelle une diaslase.
expérimentalement choisi. Je pourrais faire maintenant la môme chose, non plus pour un facteur qui soit un corps défini et transportable, mais pour un phénomène physique faisant partie de B'. Sauf les actions violentes causées par les chocs brusques et qui déterminent généralement des accidents purement destructeurs des substances vivantes, les seuls phénomènes vraiment physiques qui peuvent agir sur les substances vivantes sont des mouvements vibratoires, calorifiques, lumineux, sonores, etc. Or un rythme qui se transmet conquiert le milieu à moins qu'il ne soit conquis par lui ; il y a lutte entre les radiations et l'être vivant comme entre l'être vivant et les colloïdes. Il faut que l'être vivant assimile ou soit assimilé. Quand il continue de vivre, quand il ne meurt pas de l'action de l agent physique considéré, il est victorieux dans la lutte, mais, ici encore, ce n'est pas une assimilation absolue, c'est une assimilation fonctionnelle, c'est-à-dire que l'organisme, tout en assimilant la radiation qui le frappe, subit de la part de celte radiation une certaine transformation. Il triomphe, mais incomplètement, et le souvenir, la trace de la radiation assimilée restent gravés en. lui. Un organisme qui serait doué de vie au sens absolu du mot imposerait son état personnel, sans subir lui-même aucune modification, à une portion croissante du milieu. Un organisme réel, doué de la vie réelle, ne conquiert le milieu qu'en se pliant à ses exigences, en s'adaptant à ses divers facteurs.
ÉTUDE OBJECTIVE TOTALE DES PHÉNOMÈNES VITAUX iii)
J'étudierai plus complètement, tout à l'heure, les phénomènes d'imitation auxquels donne lieu chez les êtres vivants la pénétration en eux des radiations extérieures, phénomènes que j'ai résumés ailleurs1 dans cette formule: « l'imitation est la revanche du milieu sur le vivant ». Je m'en tiens pour le moment à une première approximation qui nous suffira pour comprendre le rôle du milieu dans l'évolution tant individuelle que spécifique. Un être doué de vie absolue n'aurait pas d'histoire, puisque sa structure actuelle se conserverait indéfiniment dans son corps grossi; un être doué de vie réelle a une histoire que l'on appelle son éducation. Les formules symboliques de tout à l'heure nous permettent de parler de cette éducation d'une manière très synthétique.
L'état d'un corps vivant étant représenté par A, à un moment donné, et le milieu actuel par B15 le fonctionnement correspondant est donné par la formule symbolique (A, x Bj). De ce fonctionnement le corps vivant sort transformé en A2. Le corps A2 rencontre des circonstances nouvelles dans le milieu, lui-même modifié, et qui est devenu B2 ; d'où nouveau fonctionnement représenté par le symbole (A2 x B2) ; le corps devient A3 par suite de ce nouveau fonctionnement et ainsi de suite.
i. V . De l'Homme à la Science, op. cit. et Science et Conscience,
J'ai proposé ' de représenter cette histoire individuelle par la série des formules symboliques :
A1-r-(A1xB1) = Aa;
A5 + (A2xB2) = A3;
La forme An provient donc de Aj par l'intermédiaire des formes A2, A3,... etc., qui résultent ellesmêmes des fonctionnements occasionnés par les milieux B,, B2... B„,. La série de ces fonctionnements successifs est l'histoire de l'individu A; elle est dirigée, d'une part, par la structure de l'être initial A,, que nous appelons, au sens large, hérédité, et d'autre part, par la série des milieux rencontrés successivement, B1} B2,... Bn t. Ce second facteur de l'évolution, cette série des circonstances ambiantes, c'est Y éducation, au sens large, de l'individu considéré. Tous les fonctionnements successifs ont donc laissé des traces plus ou moins durables dans l'individu ; et, par l'intermédiaire de ces fonctionnements, les événements du milieu, Bj, B2,... B„, ont, eux aussi, laissé leur souvenir dans la structure même de l'être vivant. Si l'un de ces fonctionnements a été prolongé longtemps sous l'influence d'un phénomène extérieur de longue durée, le résultat aura été, dans l'organisme, la création durable d'un organe correspondant. On
i. V. Eléments de philosophie biologique. Librairie Félix Alcan.
ne peut donc pas dire que l'hérédité détermine tout ; on ne peut pas dire en toute rigueur que A„ est fils de A4 ; il faut corriger cette formule en disant : A„ dérive de A, et du milieu qu'il a traversé depuis qu'il avait la forme At. On donne à proprement parler le nom à' expérience acquise à l'ensemble des caractères gravés dans la structure de l'être A par l'influence des phénomènes du milieu. Aucun de nous ne peut vieillir sans acquérir de l'expérience, ce qui n'aurait pas lieu, je le répète, si nous étions doués de vie absolue.
L'expérience acquise est gravée dans notre structure actuelle ; or, au moment présent, nous agissons en vertu de notre structure actuelle et des relations établies entre nous et l'ambiance. Nous avons donc le droit de dire, en toute rigueur, que, par l'intermédiaire de notre structure, les événements passés auxquels nous avons été mêlés jouent un rôle dans nos déterminations de chaque jour; du moins cela est-il vrai pour les événements passés qui se sont prolongés assez longtemps dans notre ambiance et ont laissé dans notre structure une trace durable. Or, dans nos activités tant passées que présentes, qu'y a-t-il eu sinon, à chaque instant, assimilation fonctionnelle ? L'assimilation fonctionnelle résume toute notre activité présente et prépare les structures qui interviendront dans les assimilations fonctionnelles futures. Depuis l'œuf jusqu'à la mort, tout ce qui se passe dans l'homme est assimilation fonctionnelle. L'homme est le produit de son hérédité
l.ii CONTRE LA MËTAPHYSIOUE
et de son éducation, mais, à chaque instant, l'assimilation fonctionnelle représente précisément le résultat de la coïncidence établie à ce moment entre sa structure actuelle (hérédité au sens large) et le facteur B actuel (éducation au sens large).
Les particularités de structure résultant des fonctionnements passés jouent un rôle dans les déterminations présentes; ces déterminations présentes, quand l'homme continue à vivre, sont favorables à sa conservation ; c'est ce que l'on exprime en disant que l'homme est intelligent, et, en effet, l'intelligence a été définie par Romanes « la faculté qu'a l'individu de tirer parti de son expérience ». En ce sens, tout être vivant est intelligent; je n'ai jamais pu, pour ma part, séparer l'idée d'intelligence de l'idée de vie ; une racine d'arbre qui se dirige vers un corps nutritif ayant déjà été utile à son espèce agit intelligemment; elle agit intelligemment quand elle s'écarte d'une substance nuisible ; et cependant il n'y a là que des phénomènes physiques appelés tropismes ; mais ces tropismes résultent d'une particularité inscrite dans la structure actuelle par l'expérience passée, ils répondent donc à la définition de Romanes.
Malgré l'influence indéniable de l'éducation individuelle sur le développement de chaque être vivant, on ne peut oublier que l'hérédité de l'œuf joue un rôle directeur bien plus considérable sur l'évolution embryologique; les variations appor
ÉTUDE OBJECTIVE TOTALE DES PHENOMENES VITAUX i;i3
tées à chaque instant par les circonstances ambiantes sont toujours faibles, sous peine de mort ; les limites entre lesquelles peut varier un être cloué d'une hérédité donnée et qui continue de vivre ne sont jamais bien écartées l'une de l'autre. L'éducation brode une série de petits dessins sur le canevas tracé par l'hérédité, mais à la longue, l'ensemble de tous ces petits dessins dont chacun joue un rôle dans la fabrication des petits dessins ultérieurs finit par créer des divergences assez appréciables entre deux hommes de même hérédité, comme deux jumeaux. Dans assimilation fonctionnelle, il y a assimilation, nous ne devons pas l'oublier, et cela veut dire que l'hérédité joue dans toute l'évolution individuelle un rôle de premier ordre ; c'est pour cela qu'un être qui sort d'un œuf de poule ne devient jamais un canard ; un enfant peut apprendre le chinois, devenir boiteux ou manchot, mais il reste toujours de l'espèce humaine. L'hérédité de l'œuf joue un rôle primordial dans l'histoire de l'individu qui en sort.
Mais qu'est-ce que l'hérédité de l'œuf?
L'œuf est l'aboutissant d'une lignée prodigieusement longue dans laquelle tous les phénomènes se sont passés, depuis le début, suivant la loi d'assimilation fonctionnelle. L'hérédité de l'œuf contient le résultat de l'expérience ancestrale ou du moins d'une partie de l'expérience ancestrale. Une lignée en effet n'est pas un individu, mais une succession d'individus. Or l'expérience individuelle laisse sa trace dans la structure de l'indi-
vidu, trace plus ou moins durable qui se conserve quelquefois jusqu'à la mort, mais qui, résultant des circonstances de l'éducation, n'était pas prévue dans l'hérédité de l'individu considéré. Si donc les individus transmettaient exactement à leurs descendants, comme on l'a cru longtemps, l'hérédité rigoureuse qu'ils ont reçue de leurs parents, les espèces n'évolueraient pas; l'expérience ancestrale ne jouerait aucun rôle, sauf parle moyen de la tradition, dans la vie des jeunes générations; un poussin qui sort de l'œuf, armé de pied en cap pour l'existence, ne pourrait descendre que d'individus qui sont sortis de l'œuf à l'état de poussin. Le transformisme a rendu insoutenable cette manière de voir. Quelques-unes des particularités de structure acquises par l'individu au cours de son expérience individuelle, peuvent peu à peu, si elles sont acquises de la même manière pendant plusieurs générations, influencer le patrimoine héréditaire de la lignée au point de devenir ce qu'on appelle des caractères transmissibles; c'està-dire que le patrimoine héréditaire portera une trace de ces particularités structurales, et, par une réciprocité admirable, dirigera ensuite, chez les générations ultérieures, la formation de ces mécanismes structuraux, en dehors même des conditions qui avaient présidé à leur apparition. J'ai longuement étudié dans de nombreux ouvrages1
i. V. en particulier Le Chaos et l'Harmonie universelle. Librairie Félix Alcan, 191 1.
cette question fondamentale de l'hérédité des caractères acquis. Grâce à elle, on comprend que certains acquêts de l'expérience ancestrale puissent se transmettre à la lignée par pure hérédité. Et par conséquent, cette hérédité même qui, aujourd'hui, lutte en chacun de nous contre les hasards de l'éducation, cette hérédité conservatrice, que l'assimilation respecte, porte en elle-même la trace des éducations passées. Parmi les mécanismes qui se transmettent héréditairement quoique ayant été acquis par l'éducation, il faut signaler ce qu'on appelle les instincts et surtout, le plus important de tous et qui les synthétise tous, la logique, résumé de l'expérience ancestrale.
La logique ne comprend pas toute l'expérience ancestrale. Des ancêtres à moi ont su des choses que je ne sais pas, mais je recueille par hérédité le fruit des expériences assez prolongées dans ma lignée pour n'avoir pas disparu avec les individus et s'être inscrites dans le patrimoine héréditaire qui m'a été transmis. Le fait que la logique est inscrite dans l'œuf suffirait à empêcher de s'étonner que l'assimilation fonctionnelle explique les phénomènes de (3(oç aussi bien que les phénomènes de ÇaWj. Mais il ne faut pas oublier que la logique est spécifique comme l'hérédité. Il n'y a pas d'être sans logique, puisqu'il n'y a pas d'être sans expérience ancestrale ; et quand nous divisons la vie humaine en vie intellectuelle et vie végétative, nous nous laissons aller à cette vieille erreur, conservée encore par les néo-Darwiniens, et qui
r,6 CONTRE LA MÉTAPHYSIQUE
veut que l'homme soit composé de parties disparates juxtaposées. Il ne faut pas croire qu'il y a en nous des parties analogues à celles des végétaux et auxquelles sont superposées des facultés supérieures. L'homme est homme dans son foie et dans son rein aussi bien que dans son cerveau et dans ses mains; et les végétaux ont leur logique comme nous et s'en servent comme nous, ce qui nous force à dire qu'ils sont intelligents.
Une lignée peut être considérée comme un être unique, qui aurait acquis de l'expérience pendant une vie mille fois centenaire, mais qui aurait oublié, de cette expérience, tout ce qui n'aurait pas correspondu à des fonctionnements assez prolongés ; chaque génération dans cette lignée amènerait d'une part, l'oubli de tous les faits d'expérience individuelle qui ne se sont pas fixés dans le patrimoine héréditaire, d'autre part, la récupération d'une jeunesse nouvelle, d'une nouvelle plasticité autorisant l'acquisition d'une nouvelle somme d'expérience. Mais dans cette longue histoire, tout est assimilation fonctionnelle et uniquement assimilation fonctionnelle.
L'expérience ancestrale ne se transmet pas seulement par hérédité, au moins chez les espèces sociales ou chez les espèces dont les jeunes sont élevés par leurs parents. Certaines particularités de cette expérience se transmettent par tradition lorsqu'elles ne sont pas susceptibles de se fixer dans le patrimoine héréditaire. On donne le nom <¥ éducation au sens étroit, ou d'éducation familiale,
à la transmission aux enfants, après leur naissance, de l'expérience acquise par les parents. Allons-nous trouver dans ces phénomènes d'éducation au sens étroit quelque chose qui ne soit pas justiciable de la loi d'assimilation (onction nelle ? En aucune façon; l'éducation familiale se fait par imitation, et l'imitation est précisément un des faits les plus saillants du rôle du milieu dans la direction des actes des individus; c'est ce que j'ai exprimé ailleurs en disant : L'imitation est la revanche du milieu sur le vivant. Elle est en effet un phénomène par lequel le milieu impose au vivant, sinon sa forme même, du moins un reflet de sa forme; elle est donc l'un des antagonistes les plus parfaits de l'assimilation absolue, mais elle entre dans le cadre de l'assimilation fonctionnelle.
Les êtres vivants imitent des sons, des formes, des mouvements; nous verrons qu'ils imitent aussi des rythmes colloïdes, et que le phénomène de Bordet entre dans le cadre des phénomènes d'imitation; arrêtons-nous d'abord à l'imitation qui se fait par l'intermédiaire des vibrations sonores ou lumineuses.
Un corps sonore, vibrant clans un milieu élastique, assimile physiquement ce milieu, qu'il met à l'unisson avec lui-même, de telle manière qu'un phonographe, placé dans ce milieu élastique, dessine sur son cylindre enregistreur une courbe
sinueuse qui est la traduction fidèle de la phrase sonore exécutée par le corps vibrant.
De même, un corps éclairé par de la lumière bleue par exemple, assimile physiquement le milieu, puisque sa couleur bleue peut être perçue en un point de ce milieu, même fort loin du corps éclairé. En outre, la forme de ce corps est également reproduite dans l'espace par des vibrations lumineuses, puisqu'un appareil photographique, placé en un point quelconque du milieu, nous fournit une image du corps en question, observé du point où est placé l'appareil photographique. Ainsi, le milieu où nous vivons est rempli d'images, tant sonores que lumineuses, des objets placés dans ce milieu. Pouvons-nous traverser ce milieu sans être gêné par ces images, sans être dérangé par elles de la ligne de conduite que nous impose notre hérédité ? Certains êtres sont, à cet égard, beaucoup plus libres que nous, quoique le son et la lumière impressionnent vraisemblablement, plus ou moins, la plupart des êtres vivants. Nous savons d'ailleurs nous mettre à l'abri de ces images en fermant les fenêtres par lesquelles elles peuvent nous impressionner. Un fakir, qui vit les yeux clos et les oreilles bouchées avec de la cire, est plus près de la vie absolue que l'occidental agité; mais pour vivre les yeux clos et les oreilles bouchées, il faut se résigner à rester immobile dans un Heu où aucun danger physique n'est à redouter, car les images visuelles et auditives que nous imposent les objets du milieu ont précisément
pour effet de nous renseigner à leur sujet et de nous permettre d'acquérir une expérience utile. Quand je me promène dans une rue sur l'impériale d'un tramway, je perçois des images nombreuses par mes yeux et par mes oreilles; je subis sans cesse l'influence d'un milieu sur lequel je n'agis guère, et cela est humiliant pour ma fierté d'assimilateur. Je m'en console en me disant que grâce à cette défaite provisoire, dans laquelle le milieu me force à accepter son image, j'acquiers une expérience au moyen de laquelle je pourrai ensuite prendre ma revanche sur le milieu et, en particulier, construire des tramways. Le fait que je connais le milieu m'empêche de me croire indépendant de lui et doué de vie absolue, mais il me permet aussi d'agir sur le milieu, au mieux des intérêts de l'être vivant imparfait que je suis.
Je viens d'employer une expression du langage subjectif en disant que je connais le milieu ; jusqu'à présent je m'étais borné à constater objectivement les relations établies entre les êtres et le milieu ; je dois me prendre moi-même pour objet et profiter de ce que je suis conscient, pour analyser les phénomènes d'imitation. Je prendrai un seul exemple d'imitation, et je le prendrai aussi simple que possible, dans le domaine de l'acoustique ; j'ai étudié longuement ailleurs1 l'imitation des couleurs et des formes, je n'y reviens pas ici.
i. V. Science et Conscience, loc. cit.
Une phrase sonore étant prononcée par des corps vibrants, par un orchestre si vous voulez, est répétée par chaque molécule des milieux élastiques environnants ; c'est ce que j'exprimais tout à l'heure en disant que le corps vibrant assimile physiquement le milieu ; il impose aussi son rythme à la plaque d'un phonographe dont le stylet inscrit sur le cylindre enregistreur la traduction de la phrase sonore considérée; je puis m'en assurer en faisant répéter la phrase par le phonographe. Mon oreille est impressionnée, comme la plaque du phonographe, par les vibrations qui traversent mon ambiance, et, là encore, il y a une traduction très précise de la phrase prononcée par l'orchestre. Cette traduction, je ne saurais pas la lire objectivement dans les influx nerveux qui traversent le système auditif central d'un étranger, mais je la lis subjectivement dans mes propres centres nerveux, et je puis m'assurer par conséquent de la fidélité extraordinaire de la traduction; la phrase prononcée par l'orchestre se chante en moi ; devrai-je donc confesser que, à un certain point de vue, je suis assimilé par l'orchestre ? ce serait un échec à mes prétentions de parfait assimilateur.
Puisque la phrase de l'orchestre se chante en moi, je dois dire, rigoureusement, que j'imite l'orchestre. Le fait d'entendre une phrase constitue à proprement parler une imitation, passive, il est vrai, de la phrase entendue (je laisse de côté l'imitation active qui peut être chez moi un résultat
ultérieur de mon imitation passive). Si la phrase se répète souvent près de moi, elle se chante souvent en moi et finit par se fixer dans ma mémoire; il reste donc en moi un caractère structural résultant de l'action sur mon oreille d'une phrase sonore prononcée par un orchestre extérieur à moi. C'est tout à fait le même cas que dans le phénomène de Bordet. Un colloïde de rythme donné est introduit dans un animal vivant ; si l'animal reste vivant, c'est qu'il a digéré le rythme du colloïde ; mais il en conserve la trace parce que sa lutte contre le rythme étranger a duré assez longtemps et a construit dans l'individu vivant l'organe défini par cette lutte. On peut, on doit employer le même langage quand on parle du souvenir, fixé en nous, d'une phrase sonore entendue. Notre vie individuelle, dirigée par notre hérédité, serait, au moment considéré, et sans l'influence de cette phrase extérieure, un ensemble donné de rythmes persounels ; la phrase extérieure, qui assimile les milieux élastiques, ne pourrait nous assimiler absolument sans ruiner notre vie; nous nous adaptons à elle, puisque nous n'en mourons pas, nous la digérons, mais nous en conservons une trace fidèle en vertu du phénomène de Bordet.
On pourra s'étonner de voir que je parle ici d'un son comme d'une toxine ; c'est précisément à cette unification de la narration des phénomènes vitaux que je me suis attaché dans cette étude, et il n'est pas étonnant que je sois conduit a compa-
Liî Dantec. — Contre la métaphysique. il
rer notre perception des sons avec notre digestion des toxines, puisque c'est la comparaison des toxines à des activités rythmiques qui m'a conduit à comprendre la digestion comme un phénomène d'assimilation physique. Un protoplasma attaqué par un colloïde à rythme différent du sien, désarme ce colloïde étranger en produisant des diastases rigoureusement appropriées à ce résultat, ce que les partisants de la théorie d'Ehrlich appellent des anticorps. Et, comme nous l'avons vu pour les chevaux qui fournissent le sérum antidiphtérique, les organes correspondant à la sécrétion de ces diastases, c'est-à-dire à la lutte contre le colloïde étranger, se construisent dans ces animaux. La même chose se produit en nous quand nous entendons un air de musique ; cet air, qui était nouveau pour nous, nous frappe d'abord; nous réagissons en luttant contre lui comme contre une toxine; nous créons par assimilation fonctionnelle un organe correspondant; puis, quand cet organe est créé en nous, nous pouvons entendre de nouveau cet air sans aucun déplaisir et même avec joie, parce qu'il se chante naturellement en nous.
Au lieu d'appliquer le langage du phénomène de Bordetà la narration de la perception des sons, nous pouvons aussi bien faire le contraire et appliquer le langage de l'imitation des sons ou des couleurs à la narration de la fabrication des anticorps. Cela rendra sans doute le phénomène de Bordet moins extraordinaire pour ceux qui considèrent l'imitation comme une chose simple, parce
qu'elle est familière. Nous pouvons dire rigoureusement que le cobaye qui a lutté contre le lait de vache et a acquis ainsi la propriété spécifique dont nous avons parlé plus haut relativement au lait de vache, a imité le lait de vache, de même que nous disons que nous imitons un air de Gluck quand cet air se chante en nous après que nous l'avons longtemps enlendu.
Peut-être trouvera-ton étrange que je donne le nom d'imitation à un phénomène dans lequel un organisme, au lieu de reproduire un rythme donné, fait au contraire ce qu'il faut pour détruire ce rythme, pour le désarmer. Mais quand nous moulons une statue, que faisons-nous, sinon détruire le creux du moule en le remplissant de bronze fondu ? La statue n'est pas la reproduction du moule; elle est tout le contraire, et cependant, nous trouvons qu'il y a là un exemple parlait d'imitation. Si, pour éviter l'envahissement de notre substance vivante par une phrase sonore, nous chantons en nous-même, synchroniquement, une phrase sonore complémentaire, c'est-à-dire une phrase qui, superposée à la première, interférerait absolument avec elle au point de supprimer toute vibration, ne devrons-nous pas dire que cette phrase complémentaire est la traduction rigoureuse de la première en ce sens qu'elle détermine rigoureusement la première et la première seulement ? Dans toute imitation, il y a traduction ; la seule chose que nous puissions exiger de la traduction, c'est qu'elle soit fidèle, c'est-à-dire que,
par un phénomène réciproque du phénomène même de la traduction, elle puisse restituer le rythme imité; c'est ce qui passe dans le phonographe ; c'est ce qui se passe en nous quand, ayant entendu une phrase, nous la répétons ; il y a encore d'autres traductions de la voix, l'écriture par exemple, dont nous savons faire, parla lecture, la traduction en sens inverse. Nous ne savons pas faire la réciproque du phénomène de Bordet, mais nous nous assurons de la fidélité de la traduction en constatant que le sérum de l'animal qui a été préparé avec le lait de vache donne ensuite un précipité avec le lait de vache, mais n'en donne pas avec le lait d'ànesse ou de jument.
Ces considérations, un peu synthétiques je l'avoue, suffiront à ceux qui veulent se rendre compte de la légitimité du langage de l'assimilation fonctionnelle dans la narration des phénomènes d'imitation passive, c'est-à-dire dans les fonctionnements déterminés en nous par un rythme extérieur à nous et qui tente de pénétrer dans notre organisme. Tout cela ne nous apprend pas sous quelle forme est enregistré en nous le souvenir de la phrase entendue; cela nous est indifférent pour le moment, la seule chose qui nous importe, c'est que l'enregistrement soit fidèle, et il l'est.
J'ai exposé ailleurs1 comment, dans certains cas, nous pouvons passer de l'imitation passive à l'imitation active; comment, par exemple, nous arri-
i. Science et Conscience, op. cit.
vons à répéter avec notre voix ce que nous avons entendu dire par la voix d'un congénère. CVsl encore l'assimilation fonctionnelle qui intervient, au cours de l'évolution spécifique, pour créer, avec corrections successives, l'outil dont nous nous servons pour passer de l'imitation passive à l'imitation active. J'ai insisté sur la nécessité de faire intervenir, dans ce cas aussi, la notion de traduction plus ou moins fidèle; je n'y reviens pas ici. Enfin, j'ai montré comment on passe de l'imitation des sons à celle des couleurs (images de première espèce ou images dans le temps) et à celle des formes (images de deuxième espèce ou images dans l'espace). Les organes imitateurs, tant actifs que passifs, étant fixés petit à petit dans notre hérédité (caractères acquis), se reproduisent naturellement chez les jeunes enfants et leur permettent ainsi de recevoir, par imitation, l'éducation paternelle. De sorte que, non seulement dans la transmission des caractères par hérédité des caractères acquis, mais encore dans la tradition qui complète notre développement, c'est toujours l'assimilation fonctionnelle qui intervient. Et nous voilà bien incapables de distinguer Çwr, de (3(o; ! Il faudrait même se résigner à avouer que nous ne possédons pas de vie végétative équivalant à Çur,. Cette vie végétative correspondrait à une assimilation rigoureuse; elle ne se produit que vis-à-vis des corps ou des phénomènes auxquels nous sommes entièrement habitués. La moindre variation dans notre régime alimentaire ou dans les
phénomènes que nous rencontrons autour de nous substitue l'assimilation fonctionnelle à l'assimilation rigoureuse ; autant dire que l'assimilation rigoureuse ne se produit jamais !
Ceci posé, voici comment on peut raconter un fonctionnement quelconque se produisant à un moment donné chez un animal supérieur donné :
L'animal provient d'un œuf dans lequel se trouve l'hérédité actuelle de l'espèce, résultat de l'hérédité primitive et des acquêts tixés au cours de l'évolution spécifique. Cet œuf est soumis, dans des conditions convenables de milieu, à un développement qui reproduit le mécanisme spécifique. Aux outils composant le mécanisme spécifique s'ajoutent, pendant le jeune âge, les outils résultant de l'éducation par les parents et, d'une manière générale, de tous les fonctionnements successifs auxquels est soumis l'individu suivant les hasards du milieu. Tous les mécanismes acquis au cour de l'évolution individuelle constituent l'expérience personnelle de l'être ; cette expérience est représentée, soit par des déformations extérieures apparentes; soit par des modifications invisibles, inscrites dans le système nerveux, et s'ajoutant, sous forme de souvenirs, au mécanisme de la logique héréditaire.
Au moment où nous l'étudions, le mécanisme
animal1 vient d'exécuter son dernier fonctionnement; il est dans l'état précis où ce fontionnement Ta laissé; en particulier, son système nerveux est dans un état parfaitement déterminé. Le nouveau fonctionnement va dépendre des influx nerveux occasionnés par l'action de l'ambiance; ces influx nerveux vont se distribuer dans les centres, d'après l'état actuel des neurones, en suivant les lignes de moindre résistance. Le parcours, capicieux en apparence pour un étranger observateur, mais parfaitement déterminé en réalité par l'état des centres dans lesquels l'influx se propage, se traduit subjectivement, chez l'homme qui en est le sujet, parce qu'on appelle des associations d'idées, éveil successif d'images résultant de fonctionnements antérieurs. Quelques-uns des courants nerveux en question s'éteindront dans les centres nerveux en tendant des ressorts colloïdes (acquisition de souvenirs) ; d'autres sortiront des centres nerveux par des voies centrifuges et iront déterminer des mouvements musculaires ou des sécrétions (parole, locomotion, gestes, larmes, etc.). Et le mécanisme humain, résultant d'une évolution mille fois centenaire, est tellement admirable que les mouvements déterminés dans son mécanisme par cette distribution prodigieusement complexe d'influx nerveux, seront en général des mouve-
i. Bien entendu, il s'agit de cas où l'organisme étudié peut être considéré comme un individu-mécanisme. (V. plus haut la remarque faite p. i^o en note).
ments utiles à la conservation de sa vie, ou tout au moins des mouvements en rapport avec les exigences des conditions ambiantes. C'est pour cela que le finalisme s'impose presque fatalement à ceux qui étudient directement le fonctionnement humain au lieu de se familiariser d'abord avec les phénomènes vitaux des espèces à mécanisme simple. D'autre part, la conscience épiphénomène ne se trouvant éveillée par les phénomènes extérieurs que lorsque le reflet de ces phénomènes a passé dans l'intérieur de notre individu, nous avons naturellement l'illusion de faire naître en nous les ordres de mouvement qui mettent en jeu nos divers outils individuels ; nous croyons faire des commencements absolus, alors que nous sommes seulement de merveilleux transformateurs d'énergie, transformateurs qui se transforment eux-mêmes, par assimilation fonctionnelle, au cours de chacun de leurs nouveaux fonctionnements. Et ceci est vrai chez moi homme, aussi bien quand je mange du pain emprunté au milieu, que quand je me livre à une discussion relative à la dissolution opposée à l'évolution ; dans ce dernier cas, ce que j'emprunte au milieu, c'est simplement la forme des caractères d'imprimerie des écrits de mon ami Lalande, ou, si je cause avec lui, le retentissement de sa voix. La vision des lettres imprimées ou l'audition des phrases déterminent chez moi des assimilations fonctionnelles qui, grâce au mécanisme construit en moi par mes assimilations fonctionnelles antérieures
et par quelques-unes de celles de mes ancêtres, me raffermissent de plus en plus dans cette idée que l'assimilation fonctionnelle est le phénomène vital par excellence.
Je ne me dissimule pas que mon langage extrêmement synthétique paraîtra incompréhensible à beaucoup de gens. Je ne suis d'ailleurs pas arrivé moi-même tout de suite à ce langage vraiment biologique ; j'ai commencé par appliquer à l'étude des phénomènes vitaux le langage analytique des sciences chimiques ; c'est ce que j'ai fait par exemple dans ma Théorie nouvelle de la vie et dans plusieurs autres ouvrages plus récents. Et je suis convaincu que ce langage analytique, facile à comprendre de tous les hommes instruits, n'est pas d'une grande fécondité. Les êtres vivants sont trop complexes, surtout quand ce sont des animaux supérieurs, pour que l'on puisse comprendre à la fois le détail de leur activité atomique et l'admirable adaptation de leur fonctionnement d'ensemble. L'étude des phénomènes pathologiques m'a tardivement mis sur la voie du langage synthétique dont je me sers maintenant ; c'est en écrivant mon introduction à la pathologie générale que j'ai compris que la biologie a une méthode propre ; cette méthode devrait s'appeler la méthode biologique ; je l'appelle cependant la méthode pathologique parce que c'est dans l'étude
des réactions pathologiques qu'elle s'est dévoilée d'abord. Le langage correspondant est le langage de la lutte universelle ' ; ce langage permet en effet de s'intéresser aux individus, tandis que le langage chimique ne le permet pas. Qu'est-ce, en effet, qu'un individu ? C'est quelque chose qui change à chaque instant sous l'influence de causes situées à la fois en lui et au dehors de lui. Si l'on veut qu'un mot représente une chose définie avec précision, comme on a l'habitude de l'exiger dans les sciences exactes, on ne pourra donc pas conserver le même nom à un individu pendant un laps de temps qui ne soit pas infiniment petit. Or, la biologie s'intéresse à l'histoire d'un individu qui dure, et les hommes ont l'habitude d'appliquer à cet individu une dénomination constante depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Les mathématiciens, me dira-t-on, conservent aussi le même nom à une fonction d'une variable, à travers toutes les modifications qu'entraîne pour cette fonction la variation delà variable.
est un symbole qui définit une fonction parfaitement précise f. Sans doute; mais la vie ne peut pas se désigner simplement comme une fonction du temps. On ne peut pas définir le corps d'un être par une équation.
i. V . La lutte universelle. Paris, Flammarion, 1906.
dans laquelle f aurait une forme fixe ; en effet l'avenir de l'individu considéré à un moment donné de son existence ne dépend pas seulement de son passé et de son état actuel, mais aussi de facteurs imprévus qui, issus du milieu ambiant, viennent sans cesse apporter leur contingent à son évolution. Et les formes successives d'un individu A,
formes que nous appelons A,,A2,A:!, \„, sont
liées l'une à l'autre par des équations symboliques :
A2 = A1 + (A,xB1), A3 = A2-h(A2xB2), ..., etc.,
équations dans lesquelles les symboles (A,xB,), (A2xB2), etc., représentent les assimilations fonctionnelles successives définies à chaque instant par la lutte du corps A contre le milieu correspondant B. Dans un corps vivant A, une infinité de réactions sont possibles à chaque instant, mais la vie de A ne continue que si la lutte (A X B) a pour résultat une assimilation fonctionnelle ; dans tout autre cas, ce serait la mort qui surviendrait.
La biologie diffère de la chimie par deux particularités essentielles :
i° Quand un corps vivant A réagit avec un milieu B, le biologiste ne s'intéresse qu'à ce que devient le corps A, tandis que le chimiste, étudiant une réaction d'un corps A avec un corps B s'occupe indifféremment de tous les produits de la réaction et ne se demande pas si l'un deux G est le prolongement de A plutôt que de B. C'est pour
cela qu'il n'y a pas, en chimie, de notion d'individualité ;
2° Si un corps vivant A réagit avec un milieu B, le biologiste ne s'intéresse au sort de A que si A continue de vivre. De sorte qu'une infinité de réactions possibles à chaque instant peuvent faire sortir des limites de la biologie le corps qui en est le siège ; nous ne nous intéressons au corps A2 qui résulte de A, que si A2 continue de vivre; s'il est mort, son histoire entre désormais dans le domaine delà chimie ordinaire. Ce qui nous intéresse en réalité, ce n'est pas le sort du corps A,, puisque ce corps A,, ne peut vivre qu'en se transformant clans un autre corps A2 ; ce que le biologiste étudie ce n'est ni Aj ni A2, mais le phénomène vie qui se continue de Aj à A2 ; le biologiste étudie un phénomène vital qui continue à travers des corps successifs A„ A2,... A2, et le seul lien qui unisse pour lui ces divers corps, c'est que le même phénomène vital s'est transmis sans discontinuité à travers toute la série. Ce qui l'intéresse en réalité, c'est donc le passage de Aj à A^ quand ce passage n'entraîne pas la mort ; or ce passage n'est un phénomène vital, que s'il se produit par assimilation fonctionnelle ; ainsi la biologie est l'étude des phénomènes d'assimilation fonctionnelle.
Je n'ai pas réussi à donner à la page que je viens d'écrire une clarté comparable à celle qui règne à ce sujet dans mon esprit ; c'est peut-être précisément parce que cela est trop clair pour moi
que je n'arrive pas à le l'aire bien comprendre aux autres. Je n'ai pas trouvé beaucoup de contradicteurs quand j'ai défini la fonction par une lutte eontre le milieu, chez les êtres unicellulaires simples ; tant qu'il s'est agi de vie élémentaire sans mécanisme coordonné très compliqué, j'ai pu faire admettre ma formule symbolique (AxB) ; mais l'objection de mon ami Lalande me prouve qu'il n'en est plus de même quand je veux employerle môme langage pour des êtres aussi complexes que l'homme. Or je suis convaincu que c'est là surtout que ce langage synthétique a une grande fécondité et une grande valeur philosophique. Sans doute, on peut toujours analyser l'activité humaine en la décomposant dans ses activités cellulaires; cela est même nécessaire au moment de l'anarchie histologique que caractérise la maladie, «t j'ai précisément montré, dans un livre récent1, que l'anaphylaxie, phénomène qui semble opposé au phénomène général de l'habitude, est simplement le résultat de cette anarchie pathologique qui permet à chaque cellule de vivre pour son propre compte, et d'acquérir, pour son propre compte, des habitudes quelquefois nuisibles à la santé de l'animal total. Parlant rigoureusement, on pourrait dire qu'un individu malade n'est plus un individu. Une agglomération pluricellulaire ne mérite le nom d'individu que si le langage synthétique de l'assimilation fonctionnelle peut