I. Par exemple, p
peu près identique: « Il serait beaucoup plus sage de chercher à pénétrer dans le mécanisme des actes... Les biologistes feront toujours une meilleure besogne en cherchant des explications dans la chimie physique. Du point de vue de cette science..., quand un réaction quelconque de l'organisme se produit, il y a dépense de certaines substances actives de l'organisme ; quand cette réaction se répète un certain nombre de fois de suite, les substances s'épuisent peu à peu et l'appauvrissement, finalement, devient tel que la réaction se produit difficilement ou pas du tout. »
Je suis tout à fait de l'avis de l'auteur quand il dit qu'il faut chercher, dans la chimie physique, l'explication des phénomènes vitaux, mais je redoute les explications trop simplistes ; je redoute surtout celles dans lesquelles la vie ne joue aucun rôle. Évidemment, je ne nie pas que, chez un être vivant, il se produise quelquefois des phénomènes dans lesquels n'intervient pas le fait que cet être est vivant ; mais je me défie des explications qui font comparer l'être vivant à une locomotive ou à une autre machine industrielle quelconque. L'usure des substances de réserve est sans doute un phénomène important, comme l'usure du charbon du tender, mais cette usure résulte, chez l'animal, de réactions desquelles sa substance vivante constractive est sortie modifiée, tandis que la locomotive qui a brûlé du charbon n'en conserve pas la trace. Et cette modification de la substance vi-
RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS fM
vante constructive des êtres, la chimie physique, n'est pas assez avancée pour la constater direct* ment aujourd'hui, de sorte que l'explication des phénomènes vitaux par la chimie physique menace de laisser précisément de côté le phénomène vital lui-même. Aussi sans oser nier absolument la valeur de l'explication donnée par Lœb et Bohn pour expliquer « ce fait très général que la répétition d'une certaine réaction aboutit à l'extinction de celle-ci », je me défie d'un retour déguisé à la « destruction fonctionnelle » de Claude Bernard1, c'est-à-dire, au fond, à la négation des fondements mêmes du lamarckisme. Il peut y avoir des habitudes acquises passivement, mais il y en a surtout d'autres qui sont acquises « activement » et ce sont celles-ci qui construisent les êtres et les espèces.
J'arrive maintenant à une querelle bien plus importante, quoiqu'elle soit vraisemblablement une simple querelle de mots; elle est relative à la phrase même qui termine le volume de Bohn : « L'intelligence serait l'apanage des vertébrés. »
Déjà, dans son premier livre, l'auteur s'était plu à mettre à part la raison de l'homme au milieu des intelligences des mammifères ; maintenant, il met
i. Bohn ne parle que de la destruction des réserves, mais il néglige la construction concomitante des protoplasmas, et c'est là ce que je lui reproche.
à part l'intelligence des vertébrés au milieu des activités organiques des autres animaux. C'est encore un résultat de son goût pour la discontinuité, pour la classification nette de choses qui ne se distinguent que par des nuances et des degrés. Evidemment, si M. Bohn a réellement une tendance à classer les êtres dans des compartiments étanches, il a plus de mérite que moi à se déclarer transformiste, car moi, j'ai au contraire le goût extrême de la continuité. Il y a plus de mérite, c'est entendu, mais je me demande si le transformisme n'a pas acquis en lui un adepte dangereux.
Quand il s'est agi de placer la vie au milieu des autres phénomènes naturels, on a commencé par bien définir d'avance ce qu'on entendait par vivant ; du moins c'est ce que j'ai essayé de faire pour mon compte, de manière à savoir toujours ensuite de quoi il serait question dans les narrations de faits; mais, une fois cette précaution prise, rien n'empêchait plus de comparer sans danger les phénomènes qui sont comparables chez les corps vivants et chez les corps bruts. Par exemple, les faits de résonance, les faits d'activité diastasique m'ont paru tout à fait comparables aux phénomènes de digestion ou d'assimilation physique, et j'ai trouvé beaucoup de plaisir à constater que l'on peut raconter d'une manière unique toutes ces manifestations propres à des corps différents. Cela ne m'empêchait pas de me souvenir que, dans le phénomène vital, il y a autre
RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS IXi
chose; il y a une assimilation chimique qui ne se trouve jamais chez les corps bruts ; je considère le corps vivant comme distinct du corps brut en ce qu'il est le siège commun d'un grand nomln. d'activités diverses qui ne se trouvent superposées nulle part ailleurs en totalité, mais dont chacune, quelle qu'elle soit, peut être comparé* isolément à un phénomène connu, soit de la physique, soit de la chimie, soit de ce groupe d'a< tivités particulières que l'on appelle chimie physique, et dans lequel on voit des phénomènes physiques influencer des phénomènes chimiques. En d'autres termes, je crois qu'il est possible d'analyser entièrement le phénomène vital, et de le décomposer en une superposition de phénomènes plus simples. Mais alors, quand il s'agit d'un de ces phénomènes simples, on peut parler de la môme manière du phénomène observé chez le vivant et de son semblable observé chez les corps bruts. A cela, ceux qui ont le goût de la continuité ne peuvent manquer de trouver une grande satisfaction.
Voici, au contraire, un passage qui prouve l'existence chez Bohn du goût opposé1 :
« Les animaux inférieurs sont-ils capables d'apprendre ? Avant de répondre, demandons-nous, avec Margaret Washburn, ce qu'il faut entendre par ce mot « apprendre ». Voilà un mot qui signifie bien des choses différentes. On sait que le bois
i. La nouvelle psychologie animale, p. (\i. Paris, F. Alcan.
d'un violon dont on a joué beaucoup résonne mieux qu'au début ; à la longue il s'est produit un arrangement moléculaire favorable au phénomène de résonance; on pourrait dire que le bois du violon a « appris » à vibrer à l'unisson des cordes; dans ce phénomène, remarque l'auteur, il n'y a évidemment rien de psychique. »
Non, évidemment, si vous décidez d'avance que tout ce qui se manifeste chez les animaux supérieurs est à part de ce qui se manifeste chez les corps bruts. Mais moi qui ne vois pas où commence et où finit ce que vous appelez le psychisme, je renverserai votre raisonnement, et je dirai après avoir constaté ce phénomène chez le violon, qu'il y a, vraisemblablement, dans le psychisme des animaux, un élément comparable à celui qui produit cette accoutumance du bois sonore.
« Certes, à chaque instant, dit l'auteur un peu plus loin, il nous semble que les animaux inférieurs apprennent. Mais, dans chaque cas particulier, nous devons nous demander quel est le mécanisme de l'apprentissage. » Evidemment, je ne prétends pas qu'un homme soit un protozoaire ; mais si je suis amené à raconter de la même manière un phénomène de protozoaire et un phénomène d'homme, je croirai qu'il y a, dans l'activité infiniment plus complexe de l'homme, quelque chose de comparable à l'activité simple du protozoaire. Et si je conviens d'appliquer le mot intelligence à cette particularité commune, il sera bien entendu que le mot en question représente
l'activité élémentaire commune à tous les êtres intelligents, et non la manifestation très compliquée de ce qui résulte de cette activité élémentaire dans le mécanisme prodigieux de l'homme. De même, dès le début de mes études biologiques, j'ai été amené à définir le mot vie, que nous employons indistinctement pour tous les êtres vivants, en réduisant la signification de ce mot à ce qui est commun dans tous les êtres vivants. Si j'avais représenté par le mot vie l'activité de l'homme adulte, ou même celle d'un mammifère, je n'aurais jamais trouvé de langage applicable à l'ensemble des êtres vivants, et j'aurais dû déclarer comme le fait Bohn pour l'intelligence, que « la vie est 'l'apanage des mammifères ! »
Un vertébré est un vertébré; un mollusque est un mollusque ; un insecte est un insecte. Ce qui estl'apanage des vertébrés, c'estla « vertébralité », ce qui est l'apanage des mollusques, c'est la « mollusquité »; les insectes ont « l'insectéité »! Le transformisme s'est efforcé de trouver des éléments constitutifs communs à la vertébralité, à la mollusquité, à l'insectéité, mais il n'a jamais prétendu qu'on trouverait de la vertébralité chez les insectes; il a même affirmé tout le contraire ! L'impossibilité bien connue de l'évolution rétrograde empêche que deux êtres dont les lignées ont divergé depuis longtemps arrivent jamais à se ressembler quoique descendant d'un ancêtre commun; les phénomènes de convergence par adaptation à un même genre de vie ne pourront jamais
que masquer superficiellement, chez ces deux êtres, des différences profondes, fondamentales. Il est donc bien certain que l'insecte ne conduira jamais à l'homme, et que, si on étudie, dans le détail, le mécanisme des insectes, on y trouvera tout autre chose que dans le mécanisme d'un chien.
« L'homme, dit Bohn (p. 128), ne saurait guère nous être utile pour comprendre l'insecte. » D'accord; je crois aussi que, réciproquement, l'étude de détail des activités d'insectes ne nous est guère utile pour comprendre l'homme, et c'est même pour cela que je considère les recherches de psychologie animale comme ayant la valeur de simples amusettes.
Mais là où je ne suis plus d'accord avec mon ami Bohn, c'est quand, prenant des mots qui ont servi autrefois, avant l'aurore de la biologie scientifique, à représenter tant bien que mal des éléments différents de l'activité de l'homme, il veut que l'un de ces mots représente un apanage des mammifères, l'autre un apanage des insectes. Voici, par exemple, ce qu'il dit dans son introduction (p. 6), en commençant par citer un passage de M. Bergson :
« Un coup d'œil jeté sur le système nerveux des arthropodes et sur celui des vertébrés nous avertit des différences. Chez les premiers, le corps est formé d'une série plus ou moins longue d'anneaux juxtaposés ; l'activité motrice se répartit alors entre un nombre variable, parfois considé-
REPONSE A QUELQUES OliJECTIONS 237
rable, d'appendices dont chacun a sa spécialité ; chez les autres, l'activité se concentre sur deux paires de membres seulement, et les organes accomplissent des fonctions qui dépendent moins étroitement de leur forme... » Par des chemins différents, conclut Bohn après cette citation, on arriverait ainsi, d'une part à la fourmi, d'autre part à l'homme. Mais la fourmi, c'est l'instinct le plus typique, l'homme c'est l'intelligence dans son plus net épanouissement. Et Bergson est conduit à nous montrer d'une façon saisissante les deux directions de l'évolution dont les aboutissants seraient l'instinct et l'intelligence. »
Ces aboutissants seraient simplement à mon avis, et sont déjà d'ailleurs, Vinsectéité et Vhumanitè\ de même que les poulpes ont poussé la mollusquité à son plus haut point de perfection. On ne saurait refuser une part d'intelligence à un être vivant qui continue de vivre; en d'autres termes, tout être vivant fait fatalement, dans des conditions nouvelles, acte d'initiative personnelle1 ; on ne saurait refuser, non plus, à l'être le plus intelligent un grand nombre d'instincts, c'est-à-dire de mécanismes adultes, acquis par ses ancêtres, et dont son intelligence fait usage. Mais il est bien certain que si l'on appelle intelligence l'intelligence de l'homme et instinct l'activité de
I. Ce langage trop concis prend une apparence vilaliste. Il faut entendre seulement que l'animal réagit aux circonstances nouvelles au moyen de sa structure actuelle qui porte la irace de l'expérience passée.
la fourmi, on ne trouvera jamais d'instinct chez l'homme ni d'intelligence chez la fourmi ; il faudra raconter l'activité spécifique de chaque espèce vivante avec des mots spécifiques; la biologie se propose un but exactement opposé en recherchant ce qui est commun à tous les animaux et à tous les végétaux.
Une dernière remarque avant de finir ce plaidoyer, dans lequel on le voit sans peine, il est surtout question d'une affaire de mots. Une phrase m'a particulièrement frappé dans l'introduction de la troisième partie du livre de Bohn:
« Chez les vertébrés, l'activité psychique acquiert, grâce au cerveau, une complexité très grande. Il devient inutile, dès lors, de parler des tropismes et des formes élémentaires de la sensibilité différentielle, car on ne peut plus isoler ces éléments de l'activité totale1. La mémoire a pris un développement considérable (p. 128).
J'ai souligné la phrase qui me paraît, dans cette citation, particulièrement importante. « La mémoire a pris un développement considérable. » Pourquoi ?
Il y a sans doute, à cela, de nombreuses raisons, mais il y en a une qui me paraît prépondérante ; c'est que les vertébrés naissent jeunes et vivent longtemps avant de devenir adultes. De sorte que,
I. Mais alors, pour ceuic qui comme moi cherchent surtout dans les sciences naturelles l'explication de l'activité humaine, les études de psychologie des invertébrés ne présentent plus aucun intérêt.
fournissant une longue carrière individuelle, avec un organisme vraiment malléable, ils acquièrent une expérience personnelle qui joue un grand rôle dans leur activité ultérieure ; c'est pour cela que l'intelligence « qui consiste à tirer parti de son expérience » se manifeste beaucoup chez eux. Au contraire, les insectes parfaits, si j'ose m'exprimer ainsi, naissent adultes. Le papillon est si différent de la chenille que l'expérience acquise à l'état de chenille ne peut plus lui servir quand, pourvu d'ailes, il doit se servir d'outils, d'instincts entièrement nouveaux pour lui. Et sa vie à l'état d'imago est assez courte pour qu'il n'ait pas le temps d'acquérir beaucoup d'expérience personnelle ; son anatomie adulte ne le lui permettrait d'ailleurs peut-être pas. Je suis convaincu, pour ma part, que si Ion faisait des expériences comparatives, en mettant d'un côté les insectes parfaits à métamorphoses complètes, d'un autre côté les chenilles, les vers blancs et les insectes à métamorphoses incomplètes, on trouverait, dans le second groupe, beaucoup plus de manifestations intellectuelles que dans le premier. Mais j'oublie que les nouveaux psychologues répudient la définition que Romanes a donnée de l'intelligence ! Ils lui en substituent d'ailleurs une autre qui, je l'ai montré moi-même il y a deux ans, me paraît équivalente; mais il parait aussi que je n'y ai rien compris ! Le tout est de s'entendre sur les mots; jusque-là, il sera inutile de discuter.
En me faisant le très grand honneur de m'inviter à prendre la parole dans cette belle cérémonie, l'Université libre de Bruxelles a sans doute voulu montrer en quelle estime elle tient la science à laquelle je me suis consacré depuis vingt ans. C'est donc de la biologie que je dois vous entretenir aujourd'hui.
Je voudrais vous faire partager la sérénité que j'ai retirée de son étude, mais je ne vous dissimulerai pas, non plus, les dangers que cette étude présente ; ceux qui s'adonnent à la biologie ne sauraient plus trouver d'attrait aux autres sciences, à moins que les autres sciences leur fournissent le moyen de pénétrer plus avant dans l'intimité des phénomènes vitaux. La biologie, en un mot, possède, à mes yeux, tout l'attrait, mais aussi tout le despotisme d'une religion.
Je suis issu d'une race pour laquelle, pendant
i. Conférence faite à Bruxelles à l'occasion du Jubilé de l'Université, et publiée d;ms la Revue de l'Université de Bruxelles, 191 1.
des siècles, les préoccupations religieuses ont primé toutes les autres préoccupations. Les croyances simplistes qui ont sufïi à mes ancêtres n'ont plus aucune valeur pour le raisonneur que je suis devenu, mais j'ai conservé néanmoins cet impérieux besoin de savoir, dont les anciens Bretons trouvaient la satisfaction dans une religion toute laite, et ma principale raison de vivre a été de chercher le sens de la vie.
Si cette tendance provient réellement de mes origines celtiques, j'ai le droit de penser qu'elle est fort répandue aussi dans l'auditoire d'élite qui m'entoure en ce moment. Les Belges de César étaient, personne n'en peut douter, les frères continentaux de ces habitants de la Grande Bretagne, qui, six siècles plus tard, chassés de leur pays par les Saxons, vinrent peupler les solitudes de YArmorique. Et, malgré les invasions, le fond de la population de la Belgique a sûrement conservé une quantité suffisante du sang de la tribu libre des valeureux Nerviens, pour que je puisse me considérer aujourd'hui, sans trop d'outrecuidance, comme un cousin germain convié à une fête de famille.
Quoi qu'il en soit de cette parenté si audacieusement revendiquée, et peut-être un peu « archaïque », l'œuvre de vos penseurs et de vos poètes m'autorise à espérer que vous ne considérerez pas la biologie comme amoindrie, parce que je lui aurai attribué un intérêt d'ordre religieux.
Le Dantec. — Contre la métaphysique. 16
Bien des savants, Messieurs, et non des moindres, refusent à toutes les sciences, quelles qu'elles soient, le droit de pénétrer dans le domaine des religions. Malgré l'autorité de ceux qui ont le plus contribué à répandre cette opinion dans le monde, je n'ai jamais pu, pour ma part, me résoudre à l'accepter. Elle repose, à mon avis, sur un simple jeu de mots.
Laissez-moi vous rappeler, à ce sujet, cette journée, pour moi à jamais mémorable, et qui mit aux prises, dans un tournoi académique, les deux hommes que j'ai le plus aimés et le plus admirés Renan et Pasteur, ces deux génies sublimes et contraires dont j'ai eu le rare bonheur de suivre de très près les admirables enseignements.
Élu membre de l'Académie française en remplacement de Littré, Pasteur crut devoir mêler à l'éloge de son illustre prédécesseur une violente critique du système positiviste d'Auguste Comte:
« La grande et visible lacune du système consiste, affirma-t-il, en ce que, dans la conception positive du monde, il ne tient pas compte de la plus importante des notions positives, celle de l'Infini ! Au delà de cette voûte étoilée, qu'y a-t-il ? De nouveaux cieux étoiles. Soit! Et au delà? L'esprit humain, poussé par une force invincible, ne cessera jamais de se demander : Qu'y a-t-il au delà?... Il ne sert à rien de répondre: Au delà
HIOLOGIE ET SOCIOLOGIE 2'«3
sont des espaces, des temps ou des grandeurs sans limite. Nul ne comprend ces paroles. Celui qui proclame l'existence de l'Infini, et personne ne peut y échapper, accumule dans celte affirmation plus de surnaturel qu'il n'y en a dans tous les miracles de toutes les religions ; car la notion de l'Infini a ce double caractère de s'imposer et d'être incompréhensible. Quand cette notion s'empare de l'entendement, il n'y a qu'à se prosterner. »
Je n'ai pas besoin de vous rappeler quel retentissement ont eu, il y a 25 ans, ces affirmations du plus grand savant du siècle, quel profit en ont tiré les hommes de parti qui avaient intérêt à les répandre, ceux que Littré avait coutume d'appeler les adversaires naturels de toutes les libertés.
Ils ont fait moins de bruit, et pour cause, autour de la réponse de Renan:
« Vous avez fait des réserves, Monsieur, dit celui-ci avec sa bonhomie pleine de malice, sur les doctrines philosophiques auxquelles M. Littré s'était attaché, et auxquelles il déclarait devoir le bonheur de sa vie. C'était votre droit. Je n'userai pas du droit semblable que j'aurais. »
Mais, malgré cette promesse de neutralité, il revint à la charge quelques minutes plus tard :
« Celui qui proclame, dites-vous, l'existence de l'infini, accumule dans cette affirmation plus de surnaturel qu'il n'y en a dans tous les miracles de toutes les religions. Vous allez, je crois, un peu loin, Monsieur; vous donnez là un certificat de crédibilité à des choses bien étranges. Permettez-
moi une distinction. Dans le champ de l'idéal,, oh! vous avez raison; là on peut évoluer durant toute l'éternité sans se rencontrer jamais.
« Mais l'idéal n'est pas le surnaturel particulier, qui est censé avoir fait son apparition à un point du temps et de l'espace.
« Celui-ci tombe sous le coup de la critique. L'ordre du possible, qui touche de près celui du rêve, n'est par l'ordre des faits. Les religions se donnent comme des faits et doivent être discutées comme des faits, c'est-à-dire par la critique historique. Or, les faits surnaturels du genre de ceux qui remplissent l'histoire religieuse, M. Littré excelle à montrer qu'ils n'arrivent pas ; et s'ils n'arrivent pas, n'est-ce point le cas de se poser la question de Gicéron : pourquoi ces forces secrètes ont-elles disparu ? Ne serait-ce pas parce que les hommes sont devenus moins crédules? »
Je ne veux retenir de cette longue citation qu'une affirmation inattaquable : les religions se donnent comme des faits et doivent être discutées comme des faits. Il n'est pas de meilleure réponse à faire à ceux qui vont répétant que « la science n'a rien à voir avec la foi », et qui prétendent nous imposer ensuite sans contrôle, sous le couvert de la foi, la croyance à des faits que la science a non seulement le droit, mais aussi le devoir de contrôler.
La biologie, plus que toute autre science, per-
met de discuter les affirmations fondamentales sur lesquelles sont basées les religions humaines ; c'est pour cela que, comme je le disais tout à l'heure, je lui attribue, avant tout, un intérêt religieux. La biologie est une religion négative, si vous voulez, en ce qu'elle démontre surtout l'inanité de bien des croyances ; mais, la négation de certains dogmes a une valeur positive. Il n'est pas sans importance, même au point de vue de notre conduite de chaque jour, que nous ayons repoussé, comme vide de sens, le dogme de l'immortalité individuelle.
Je dois vous l'avouer, d'ailleurs, ce n'est pas cette utilité des résultats que l'on peut tirer de l'étude de la vie, qui a fait de moi un biologiste.
Il existe deux biologies distinctes, Y une, pratique •ou appliquée, l'autre purement spéculative, et c'est vers la seconde, c'est vers la biologie pure que m'ont entraîné mes tendances personnelles.
La biologie appliquée est la science qui s'efforce de tirer, de toutes les connaissances humaines, le moyen, pour l'homme, de bien vivre. Elle met au service de l'homme les espèces sauvages animales et végétales ; elle nous apprend à transformer ces espèces par l'élevage et la culture, de manière à nous les rendre plus utiles.
Elle se propose aussi d'intervenir dans la vie de l'homme lui-même, en lui enseignant comment on évite les maladies, et ce qu'il faut faire pour en guérir, quand on les a contractées.
L'homme étant avant tout un animal social, la
recherche des conditions les plus favorables à la vie humaine ne peut se séparer de l'étude des lois qui régissent les sociétés. Duclaux a fait un pléonasme, volontaire, je le sais, quand il a donné comme titre à l'un de ses plus beaux livres : L'Hygiène sociale.
Il n'y a d'hygiène que sociale ! La constitution de la société retentit sur le sort de chacun ; la conduite de chacun intéresse la société tout entière. Je ne vois pas au nom de quel principe on pourrait tracer des limites séparant raisonnablement l'hygiène sociale de l'hygiène individuelle.
L'hygiène sociale, ou science du bien vivre, s'appelle aujourd'hui sociologie ; mais ce n'est pas à Bruxelles, ce n'est pas dans le pays des Solvay et des Waxweiler qu'il faut venir parler de sociologie ; autant vaudrait porter des chouettes à Athènes.
La biologie pure, la biologie spéculative donnera-t-elle naissance un jour à une sociologie qui soit une « hygiène sociale » parfaite ? Aujourd'hui, malgré tous les efforts tentés depuis 25 ans, elle ne fournit pas encore à Y hygiène individuelle des règles suffisantes.
La médecine scientifique qu'avait rêvée Claude Bernard reste à l'état de rêve séduisant, malgré le merveilleux essor que promet à la thérapeutique la loi générale énoncée par votre éminent compatriote Jules Bordet.
BIOLOGIE ET SOCIOLOGIE 2i7
Des milliers de chercheurs poursuivent dans les laboratoires les études de vaccination et de sérothérapie; ils cherchent surtout des méthodes nouvelles d'intervention, et c'est pour cet objet qu'ils demandent l'aide de la biologie proprement dite.
En attendant que ces nombreux pionniers aient remplacé l'empirisme actuel par une thérapeutique scientifique, nous pouvons cependant faire notre profit des découvertes récentes en nous efforçant d'éviter les causes de maladie que l'école de Pasteur nous a appris à connaître. Nous ne croyons plus que le courroux d'Apollon fils de Latone ait déterminé la peste des Grecs devant Troie. Quand une épidémie se déclare, nous lui cherchons, nous lui trouvons souvent une cause locale contre laquelle nous ne sommes pas désarmés.
Quand même les découvertes récentes n'auraient contribué à l'avancement de la médecine qu'en nous permettant cette intervention prophylactique, nous devrions nous louer grandement déjà du progrès accompli.
De fait, si bien des gens, pour avoir trop souvent constaté la faillite de l'empirisme, ne croient guère aujourd'hui à la thérapeutique, il n'est plus à notre époque un homme cultivé qui se refuse à accorder une haute valeur aux prescriptions de Y hygiène. Je prends ici le mot hygiène dans le sens restreint et, pour ainsi dire, négatif, qu'on lui accorde ordinairement, et qui représente l'ensemble des règles à suivre pour ne pas tomber malade quand on est bien portant ; l'hygiène ainsi
définie ne nous donne pas le moyen de redevenir bien portants quand nous sommes malades ; cela c'est le rôle de la thérapeutique ; ce sera la seconde partie de l'hygiène de l'avenir.
Ce rôle prophylactique, que joue aujourd'hui la biologie pure dans la médecine naissante, elle 1<> remplit au même titre en sociologie en dénonçant des erreurs dangereuses. Nous n'avons pas encore su tirer des découvertes biologiques une formule définitive de vie sociale parfaite, mais nous pouvons, grâce à elles, écarter déjà des fantômes qui ont joué un rôle néfaste dans l'histoire de nos ancêtres.
Les croyances religieuses ont été de tout temps un instrument redoutable entre les mains des conducteurs d'hommes.
Aujourd'hui, les moins avancés d'entre nous, s'ils admettent encore la possibilité des miracles, ne s'attendent plus à voir intervenir, à chaque instant, dans les événements quotidiens, les divinités capricieuses qu'adoraient les hommes d'autrefois; et cependant, les plus féroces divisions qui s'établissent dans l'humanité ont encore pour origine des dissentiments theologiques. Les meil leurs d'entre les croyants font passer leur foi avant leur intérêt. Ils semblent attacher d'autant plus de prix à leurs croyances que ces croyances ont pour eux moins d'utilité pratique immédiate.
Messieurs, le principal but des religions est d'apprendre à l'homme ce qu'il est, d'où il vient, où il va ! La biologie, qui a pour objet l'étude de la vie, doit satisfaire, plus que toute autre science, notre curiosité religieuse.
Mais, chose étrange, et qui cependant pouvait se prévoir, il s'est trouvé que la biologie, au lieu de répondre directement aux questions que se posaient les hommes avant l'ère scientifique, a montré le plus souvent l'inanité, l'absurdité de ces questions.
« La science, a dit Condillac, est une langue bien faite. » La biologie, langage correct et précis, ne permet pas de traduire l'énoncé, donné en langue vulgaire, de la plupart des problèmes religieux, car il existe, dans la langue vulgaire, des mots qui répondent aux vieilles croyances des hommes, et qui, lorsque nous voulons les définir, se dérobent à nos efforts ; nous ne pouvons pas 1rs définir, parce qu'ils ne signifient rien. Le biologiste ne rencontre pas sur sa route les plus angoissantes des questions que résolvaient les anciennes religions de l'humanité.
C'était là une grande difficulté pour l'établissement de la science de la vie ; il fallait avoir le courage de se débarrasser de toute idée préconçue ; il fallait, au sens le plus strict, renoncer au langage humain, qui est notre seul moyen de nous exprimer, et qui est dangereux, puisqu'il contient, dans son vocabulaire et jusque dans sa syntaxe, toutes les philosophies, toutes les religions du passé.
Les plus hardis novateurs ont reculé, au début, devant une nécessité aussi cruelle ; ils n'ont pas su, ou n'ont pas voulu faire table rase de l'héritage ancestral.
Claude Bernard, étudiant les rapports de l'être vivant et de son milieu, accordait bien que les échanges physico-chimiques sefont, entre l'homme et le milieu, suivant les lois de la physique et de la chimie; mais il ne pouvait se résigner à aller plus loin ; il faisait la part du feu en laissant à la vie un côté mystérieux, inaccessible à la recherche expérimentale.
Nous sommes plus résolus aujourd'hui; nous allons jusqu'au bout des nécessités de la méthode scientifique ; nous oublions volontairement ce qu'ont cru nos pères, et cela ne va pas sans un grand effort, étant donnés la puissance et le charme des traditions.
Nous ne constatons pas seulement que l'homme est en rapport avec la nature, nous voyons qu'il est dans la nature au même titre que les autres objets connus de nous; la vie est une forme de l'activité universelle; la biologie est un chapitre de la physique.
Nous ne retrouvons nulle part au cours de nos recherches objectives, le dualisme qui a encombré les croyances des générations éteintes. Rien de fixe dans l'animal, rien d'immuable dans l'homme!
L'homme n'existe pas par lui-même ; il est, à chaque instant, un mécanisme qui varie sous l'influence de tous les facteurs d'action du monde; un instant après, il est autre, il est différent !
La pensée elle-même nous apparaît comme un résultat du changement! Au lieu de faire de l'homme une entité, elle nous montre en lui un tourbillon sans cesse modifié.
Le fameux aphorisme de Descartes: « Je pense, donc je suis! » devient à la lumière de la biologie nouvelle :
Je pense, donc je change, donc, au sens absolu, je ne suis pas ?
A quoi se réduisent, dès lors, nos angoissantes préoccupations au sujet de l'immortalité individuelle ? L'âme humaine n'est plus que la synthèse actuelle d'un mécanisme qui varie à chaque instant; la question de son immortalité n'a plus de sens ! Toutes les entités actives, dont nous avons peuplé le monde en les calquant sur l'âme immortelle de l'homme, s'effondrent sous les coups de la biologie !
C'est la plus grande, c'est la plus terrible des révolutions qui se soient accomplies dans notre histoire ! Et cette révolution ne saurait s'imposer sans douleur, car l'homme est attaché au passé par les fibres les plus sensibles de son hérédité. Il chérit, dans l'ombre de son cœur, les vaines croyances de ses pères. Même nourri d'une science infinie, l'homme ne saurait devenir, du jour au lendemain, un animal scientifique.
On a souvent répété que « nos morts nous gui-
dent » ; cette expression est incorrecte et dangereuse. Nous sommes la continuation de nos parents morts ; notre existence est liée à ce qu'a été la leur, et nous ne pouvons renoncer en un jour à ce qu'ils ont aimé, même quand la science nous démontre qu'ils ont aimé des chimères !
Mais les variations que les découvertes scientifiques apportent dans nos croyances sont brusques et formidables, tandis que nos structures personnelles varient avec une infinie lenteur. Entre ma constitution individuelle et celle de mes ancêtres du temps de César, la différence est insensible ; il y a autant de disproportion entre mes connaissances scientifiques et les leurs, qu'il y a de distance de Y homme à Y ornithorhynque i !
L'évolution structurale n'a pas suivi les conquêtes de l'esprit humain ; nourri des trésors du xixe siècle, je me sens un cerveau d'homme du moyen âge ; je suis dépaysé au milieu de toutes les merveilles modernes que j'admire cependant de toutes mes forces, et je trouve encore en moi mille raisons d'aimer ce que mes ancêtres ont aimé.
Les enseignements de la science, et surtout un besoin infini de clarté et de précision, ont lutté victorieusement, dans mon individu, contre les
I. On m'a reproché cette affirmation en me faisant remarquer que César était un grand génie; il y a eu de tout temps des hommes supérieurs aux autres hommes, et l'existence d'un homme supérieur ne prouve pas que la science soit développée. D'ailleurs les ancêtres dont je parle étaient des Bretons sauvages ; je ne descends pas, que '•" sache, du couquérant des Gaules.
tendances d'un mysticisme suranné; mais je comprends que beaucoup de mes contemporains combattent avec acharnement une biologie destructive, qui les fait souffrir, et qui ne leur apporte, peutêtre, aucune satisfaction !
La biologie destructive nous atteint jusque dans les recoins les plus cachés de notre amour-propre ; nous devons renoncer à être des hommes libres, si nous prenons le mot « libre » au sens absolu que lui donnaient les religions ; et c'est vraiment de cette liberté absolue que nous voulons être doués ; c'est d'elle que nous sommes fiers !
La biologie nous enseigne que le droit du plus fort, ou, si vous préférez, du plus apte, est la seule loi générale ; la vie même a un définition guerrière et conquérante, et cela impressionne péniblement notre générosité naturelle1.
Pour ma part, et je suis sûr d'être, à ce point de vue, semblable à la majorité des hommes, Vidée de justice m'est plus chère que toutes les idées ; je regarderais avec dégoût et mépris celui qui, même au nom de la science souveraine, heurterait le sentiment du «juste» que je porte en moi.
Les enfants apprennent à croire à la justice en apprenant à parler. Le nationaliste le plus fougueux ne pardonnerait pas à un chef d'Etat de sauver son pays par un acte injuste ; il essaierait du moins de se mentir à lui-même et de se per-
i. J'ai développé cette idée dans un livre récent l'Égoïsme, seul base de toute société.
suader que l'acte qui a satisfait son patriotisme était conforme aux règles de la plus scrupuleuse équité.
Nous avons tous de ces lâchetés quand il s'agit de sentiments qui nous tiennent fortement au cœur; nous sommes des hommes, et nous devons beaucoup pardonner aux hommes, qui cachent comme nous-mêmes, sous un vernis du xxe siècle, des cerveaux de troglodytes.
Il faut un véritable courage pour s'avouer que la justice est une notion relative. Nous croyons à la justice absolue, au bien et au mal absolus. La biologie nous enseigne que cette apparence absolue est le propre de tous les caractères acquis au cours de l'évolution de notre espèce ; c'est même la seule définition des caractères acquis ; ils persistent après qu'a disparu la cause qui les avait fait apparaître.
Toutes ces notions absolues, dont nous connaissons aujourd'hui l'humble origine, sont représentées dans notre langue par des mots qui jouissent d'un merveilleux prestige.
Ces mots répondent si parfaitement à des particularités héréditaires de notre structure, que nous ne pouvons les entendre sans ressentir aussitôt une émotion profonde. Les mots sont le grand obstacle à l'acceptation des conquêtes de la science révolutionnaire.
La sociologie, qui veut fournir à notre espèce des
règles pour bien vivre, devra tenir compte, à la fois, des conquêtes de la science et des résidus antagonistes qui subsistent, malgré ces conquêtes, dans l'hérédité et dans le langage de la pauvre espèce humaine. La cité nouvelle sera construite sur des ruines, et, ces ruines, beaucoup continueront à les chérir au fond de leur cœur; le rôle des sociologues de l'avenir sera plein de difficultés !
Je n'ai pas qualité pour prévoir ce que sera la cité nouvelle; votre ardeur dans la voie de la sociologie, votre méthode surtout, me font penser que, si cette cité se construit un jour, c'est chez vous, peut-être, qu'elle se construira.
La biologie à laquelle je reste attaché est destructive; elle ne remplace pas les dieux dont elle renverse les autels ! Mais, en attendant que vous éleviez sur ses données une hygiène scientifique vraiment utile à tous les hommes, je conserverai à la biologie destructive une grande reconnaissance, parce qu'elle a fait évanouir des fantômes dont nos pères s'effrayaient.
Elle a guéri l'homme de la peur !
Si elle ne m'apprend pas à bien vivre, elle m'empêche de redouter la mort ; et nous ne devons pas considérer comme vaine une science qui nous apprend à bien mourir.