I08, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, IOÎ
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SANl
J 'écria pour proposer mes idées à ceux qui cherchent la vérité. Quant aux personnes qui ont besoin, dans l'intérêt de leurs croyances, que je sois un ignorant, un esprit faux ou un homme de mauvaise foi, je n'ai pas la prétention de modifier leur avis.
Ernest Renan.
Je réunis dans ce volume un certain nombre d'études ayant pour objet diverses questions de méthode et d'enseignement. Quoique diverses, ces études tirent un caractère commun du fait que je les ai successivement entreprises pour montrer la nécessité de l'application de la méthode scientifique impersonnelle à tous les problèmes dont la solution nous intéresse réellement, pour montrer aussi la fragilité des solutions provisoires fournies à notre inquiétude par des méthodes dans lesquelles le sentiment tient beaucoup plus de place que la raison.
Lb Dantec. — Contre la métaphysique. i
t CONTRE LA MÉTAPHYSIQUE
Les essais que j'ai placés en tète du recueil, et qui lui ont fourni son titre, sont de véritables pamphlets contre la tendance de ces métaphysiciens, si religieusement écoutés aujourd'hui par la majorité des gens instruits, et qui ont la prétention de substituer, à la vérité impersonnelle des savants, des préférences sentimentales et des goûts individuels. Le succès prodigieux de ces philosophes n'est pas seulement imputable à leur talent de virtuoses ; il s'explique surtout par la similitude des hommes, qui tous, dans notre race, sauf de rares exceptions un peu monstrueuses, possèdent un fonds commun de croyances et de sympathies, héritage des siècles antérieurs à l'ère scientifique. Quand nous ne croyons plus à la valeur absolue des principes que nos pères nous ont transmis, nous ne pouvons nous empêcher de leur accorder néanmoins notre affection et notre respect ; ceux d'entre nous, qui osent entreprendre de les amoindrir en montrant leur origine historique, se considèrent eux-mêmes comme des iconoclastes, et déplorent la curiosité coupable qui les a poussés à scruter les recoins les plus vénérés de la conscience humaine. Ils ne s'étonnent donc pas d'être traités de blasphémateurs et de se voir préférer les merveilleux artistes dont l'œuvre, un peu nébuleuse il est vrai, mais d'autant plus sympathique peut-être qu'elle est plus obscure, affirme la solidité des principes que nous aimons tous. Et cependant, esclaves de leur méthode, les savants poursuivent leur enquête, avec le secret
espoir que, malgré les apparences actuelles, la vérité, lorsqu'elle sera complètement découverte, sera peut-être un jour aussi agréable que l'erreur.
On méprise ces chercheurs hardis qui font passer la raison avant le sentiment ; on les accable ordinairement en répétant cette phrase de manuel : « Ils se traînent péniblement dans les basfonds sans idéal d'un matérialisme grossier. » « Matérialisme grossier », « matérialisme abject », voilà des expressions peu flatteuses, et dans lesquelles on n'est pas fier de voir résumer l'effort de toute sa vie ! Les mots ont un prestige durable, et le seul fait de voir qualifier habituellement d'abjecte une certaine méthode de recherches suffit à déconsidérer les chercheurs qui l'emploient de préférence à toute autre; ces chercheurs mêmes sont quelquefois impressionnés par cette épithète désobligeante, et sont désolés d'apprendre qu'ils suivent une voie immonde, même lorsqu'ils sont persuadés que cette voie est la meilleure pour la découverte de la vérité. Ce qui me parait plus étrange, c'est que l'on déclare « dépourvus d'idéal » ces hommes qui consacrent toute leur existence à des études désintéressées. Il doit y avoir là-dessous une question de mots mal définis, comme cela alieu dans presque touteslesquerelles philosophiques.
Pour le grand public, le mot « matérialiste » est ordinairement synonyme du mot « jouisseur » ; il sert à désigner ceux qui réduisent leur vie aux
actes de la nutrition. Quand on dit qu'une personne a une vie purement matérielle, cela veut dire qu'elle méprise les choses de l'esprit et met au premier plan l'accomplissement des fonctions de la table, du lit, voire de la garde-robe. Bien entendu, c'est le grand public qui juge ainsi ; les philosophes attachent un tout autre sens aux mots en iste qu'ils emploient, mais, cependant, les spiritualistes ne sont pas fâchés de profiter du succès facile que leur procure l'équivoque. Des milliers de gens se disent spiritualistes pour qu'on soit bien convaincu que leurs sentiments sont très nobles, que leur idéal est très élevé ; et ils méprisent le terre-à-terre de ceux qui ne croient pas à l'existence indépendante de l'esprit ; ils s'en voudraient, dans leur délicatesse infinie, d'avoir quelque chose de commun avec des malheureux auxquels on applique sans cesse les épithètes de « grossier » et d' « abject », de même qu'il y a des hommes qui ne peuvent pas s'empêcher d'être antisémites, parce que, dans leur entourage, ils ont toujours entendu dire « sale juif ». La magie des mots est pour beaucoup dans le succès du spiritualisme. Les prodigieuses découvertes de la physique moderne n'ont pas réussi à guérir nos contemporains de cette idée quetout ce qui est matériel est grossier. Les croyances enfantines de nos ancêtres du moyen âge sont encore, pourbeaucoup de nos congénères, infiniment plus subtiles que les merveilleux phénomènes de l'optique physique et de l'électricité. Contre cette puissance du verbe,
il ne faut pas s'entôter ; il faut rechercher la vérité pour soi-même, avec la méthode que l'on juge la meilleure, sans se préoccuper de savoir si la foule des gens cultivés aimera un jour cette vérité malgré de vieilles et chères habitudes. Pendant bien longtemps encore, on s'étonnera sans doute qu'un savant qui n'est pas spiritualiste puisse être néanmoins un homme vertueux ; on ne comprendra pas qu'un biologiste ne nie pas l'importance des choses de l'esprit, parce qu'il croit que la pensée de l'homme résulte de changements qui se produisent dans la structure matérielle du corps humain. On ne voudra pas voir que seule une question de méthode divise des chercheurs également altérés de vérité; et l'on continuera de dire que ceux qui dénigrent la méthode des métaphysiciens sont des gens dépourvus d'idéal.
L'idéal ! aucun mot n'a plus de prestige ! Pour chacun de nous il représente sans doute des choses différentes, mais, d'une façon générale, il indique toujours un but indépendant de notre intérêt immédiat, un but désintéressé, et qui est d'autant plus désintéressé qu'on est plus sûr de ne jamais l'atteindre. Si nous croyons que la vérité est triste, il sera bon de ne pas la voir trop clairement ; il sera bon de poursuivre une chimère, avec la certitude que cette chimère fuira sans cesse devant nous, car, si nous l'atteignions, elle deviendrait la vérité et serait laide comme elle. Quelles que soient les définitions que chacun se donne de l'idéal, il y a sans doute toujours un point corn-
m un dans toutes ces définitions, c'est que l'idéal est quelque chose que l'on poursuit indéfiniment, mais que l'on n'atteindra jamais. Ainsi, la beauté d'une recherche viendrait de la certitude que cette recherche est vaine !
Un esprit scientifique acceptera difficilement cette manière de voir. Celui qui aime la vérité sera tellement heureux de l'avoir trouvée, qu'il se consolera de toutes les ruines accumulées au cours de sa poursuite ; l'amour de la vérité remplacera pour lui tous les vieux principes aimés, que la découverte de la vérité aura fait évanouir.
« Gardons-nous, dit Bersot1, de confondre l'idéal et la chimère ; la chimère est une fantaisie, une imagination sans raison, une conception contre nature; les anciens en donnaient bien l'idée quand ils formaient leurs chimères de parties qui ne peuvent aller ensemble, le corps d'une chèvre, la tête d'un lion et la queue d'un dragon ; l'idéal n'est point cela ; il n'est rien de monstrueux ; c'est proprement une chose existante prise dans sa perfection: sans doute cette perfection n'est pas actuellement réalisée, mais la réalité y tend; c'est sa destinée, sa règle, l'ordre le meilleur où elle puisse être, et où elle s'efforce de se placer; c'est, dans la vie privée, la sainteté, dans la vie publique, la justice et la fraternité la plus complète, c'est-àdire la perfection ; et il est également sur que l'homme y tend, et qu'il n'y arrivera jamais. »
i. Journal des Débats, 22 octobre i864.
Dans cette citation, empruntée à un homme que tous ceux qui l'ont connu ont considéré comme l'un des plus nobles échantillons de l'espèce humaine, je relève d'abord cette affirmation dernière que l'un des caractères de l'idéal est l'impossibilité d'y parvenir. Je remarque ensuite que tout homme, fut-il un esprit de premier ordre, ne peut s'empêcher de considérer, comme étant « l'Idéal » en général, ce qu'il a adopté, d'après sa nature, comme idéal particulier. Pour Bersot, qui fut un juste et un saint, l'idéal réside dans la sainteté et la justice. Mais il reconnaîtque l'homme n'y parviendra jamais ; en regardant de près l'histoire des hommes, il aurait pu ajouter que nous ne nous en sommes pas sensiblement approchés depuis les temps historiques ; il y avait déjà, avant l'ère chrétienne, des Socrate et des Aristide ; les sages et les justes ne sont, à notre époque, ni plus nombreux ni plus parfaits. Rien ne nous permet de croire que la fraternité et la justice régneront de plus en plus dans l'espèce humaine, et, par conséquent, ceux qui ont pour idéal l'avènement de la justice et de la fraternité doivent prévoir que cet idéal ne sera jamais atteint. De plus, Bersot a tiré de sa belle nature et non de l'examen impartial des faits, l'affirmation que l'homme tend fatalement vers cette perfection sociale et qu'il s'en approche petit à petit.
Mais alors, si nous poursuivons cet idéal depuis toujours, sans nous en être sensiblement approchés après tant de siècles de « progrès » (!!), ne
serait-ce pas qu'il est incompatible avec la nature de l'homme ? Cet idéal ne serait-il pas, quoi qu'en pense Bersot, une chimère d'autant plus séduisante poumons que nous sommes plus sûrs de ne jamais l'atteindre tant que nous serons des hommes? La puissance de l'habitude et de la tradition est si grande parmi nous, que nous ne nous révoltons pas à l'idée de poursuivre sans cesse un mirage décevant ; nos pères se sont entêtés à le prendre comme but; nous imitons nos pères; nous aimons ce qu'ils ont aimé ; nous désirons ce qu'ils ont désiré ; il n'y a aucune raison pour que cela change jamais !
Voici une anecdote, qui se colporta dans la marine de l'Etat, il y a quelque trente ans, et qui illustre assez convenablement la controverse entre l'idéal et la logique :
Le commandant d'un navire était en mauvais termes avec l'officier de quart (o fraternité humaine ! on isole quatre hommes sur une coque de noix, et ils se haïssent !). Ce commandant, montant un soir sur le pont après son dîner, vit à l'horizon une grande lueur rouge, et dit à son subordonné : « Mettez le cap sur ce bateau qui brûle », puis il redescendit dans sa cabine. L'officier obéit sans mot dire, riant intérieurement du bon tour qu'il allait jouer à un chef détesté, car il avait reconnu dans ce prétendu incendie les signes avantcoureurs du lever de la lune. Quelque temps après, le commandant fit demander par un timonier si l'on s'était sensiblement rapproché du lieu du si-
nistre. Le lieutenant répondit négativement. Le capitaine de vaisseau, impatienté, remonta enfin sur le pont, et l'officier lui désigna silencieusement la lune déjà haute dans le ciel. « Remettez en route ! » dit le chef, furieux d'avoir été berné. Et, à la fin de son quart, le subalterne écrivit consciencieusement sur le journal de bord :
« A huit heures, mis le cap sur la lune; à neuf heures et demie, comme on ne s'en rapprochait pas sensiblement, on a remis en route. »
Après avoir, pendant tant de siècles, « mis le cap sur la lune », l'humanité peut-elle encore reconnaître son erreur, se ressaisir, et « remettre en route » ? Nos pères l'ont cru d'abord, quand ils ont constaté les premiers miracles de la Science. Dans cette voie où l'on ne pouvait nier un progrès réel, où le mot progrès prenait une signification précise, alors qu'il est si difficile de le définir quand il s'agit d'art ou de morale, on a espéré que l'on allait enfin réaliser une véritable marche en avant, et se rapprocher du but si lointainement entrevu pendant des milliers d'années. Naturellement, par une inconséquence qui trouve son explication dans la loi biologique d'habitude, on demanda aux méthodes nouvelles de conduire là où les anciennes croyances avaient inspiré le désir d'arriver ; on ne supposa pas que ces méthodes nouvelles étaient susceptibles de mener dans une direction différente, et que la Science pouvait découvrir une vérité antre que celle qu'on avait rêvée avant l'ère scientifique. Nous aurions aimé la
Science, si elle avait démontré le bien fondé de nos anciennes et chères illusions ; du moment qu'elle s'écarta de la vieille ornière, on déclara qu'elle était impuissante, et que tout ce qu'elle découvrirait n'entamerait aucunement la foi ancestrale.
Ainsi, après un premier engouement qui a peu duré, on est arrivé bien vite à limiter le champ des investigations de la Science. Les plus grands savants, qui étaient des hommes et des hommes de tradition, ont tracé un fossé infranchissable entre le domaine de l'idéal et le domaine ouvert aux recherches scientifiques. La science pouvait étudier les lois de la physique et de la chimie ; elle pouvait amener les hommes à construire ces machines merveilleuses qui lui assurent la domination incontestée du monde ; elle pouvait encore, à la rigueur, entreprendre l'étude des parties inférieures et matérielles des phénomènes vitaux; mais Claude Bernard lui-même lui défendit de monter plus haut. Sutor, ne ultra crepidam ! Biologiste, tu pourras connaître la nature des aliments et des excréments de l'homme; tu pourras évaluer la quantité de travail que fournit un cheval après avoir mangé tant de litres d'avoine; mais il y aura toujours un domaine dans lequel tu ne pénétreras pas ; la construction de la forme des êtres vivants sera pour toi un mystère inaccessible ; la genèse de leur pensée, qui est une forme d'un autre ordre, te restera cachée à jamais !
Victime de l'autorité de la tradition, Claude Ber-
IDÉAL ET MÉTHODE il
nard lui a apporté l'appoint de son génie. Son nom est désormais, entre les mains des traditionalistes, une arme puissante contre ceux qui osent entreprendre l'étude complète de la vie, contre ceux qui osent affirmer que la science, créée par l'homme, peut étudier l'homme tout entier et soulever un coin du voile qui cache ses destinées. Pasteur, qui faisait table rase de la tradition quand il s'agissait des idées relatives à la fermentation et aux maladies, refusait délibérément d'adopter la même attitude vis-à-vis des croyances ancestrales sur la nature de l'homme.
Les plus hardis des chercheurs hésitent à avouer qu'ils entrevoient la possibilité d'offrir à l'humanité un idéal différent de celui que nos ancêtres se sont vainement efforcés d'atteindre. Nous aimons la vérité, c'est entendu, mais à condition que cette vérité ne gêne pas certaines croyances que nous aimons plus que la vérité. Ayant mis, pendant des siècles, « le cap sur la lune », nous refusons de nous soumettre aux affirmations de la Science, quand elle nous enseigne qu'en suivant notre route, nous arriverons seulement à New- York ou à Rio-de-Janeiro. Ainsi, quoi qu'en pense Bersot, l'idéal que les hommes s'entêtent à poursuivre, et dont, depuis des siècles, ils n'ont pu se rapprocher, est vraisemblablement une chimère, mais une chimère très aimée ; et nos congénères, continuant nécessairement à marcher sur la Terre, fixeront sans cesse les yeux sur une étoile inaccessible, ce qui les exposera à tomber dans des
i-2 CONTRE LA MÉTAPHYSIQUE
trous, comme l'astrologue du fabuliste. Peut-être serait-il plus sage de regarder sa route, tout simplement ; mais alors, où serait le charme du voyage ? La science peut-elle fournir à l'homme, dans sa marche vers la vérité toute nue, un idéal qui ait autant d'attraits que les anciennes croyances ? Je le crois pour ma part, et depuis longtemps ; mais je ne puis m'empêcher, malgré tout, de chérir les vieilles chimères auxquelles se sont dévouées tant de générations de la race mystique dont je suis issu. Et par ainsi, je ne m'étonne pas de voir d'autres gens, qui n'ont pas comme moi l'amour maladif de la méthode scientifique, lutter de toutes leurs forces, et en employant toutes les armes que leur fournit la passion, contre l'établissement d'une biologie positive.
Lamarck est le père de la biologie ; il a ouvert une voie féconde, dans laquelle personne ne l'a suivi, malgré les réticences prudentes dont il accompagnait l'exposé de son système. Darwin, avec une œuvre beaucoup moins parfaite, a eu plus de succès ; il a fait accepter au public cultivé la théorie transformiste. Mais, dans le premier enthousiasme, on n'avait pas songé aux conséquences que devait entraîner fatalement, pour les croyances humaines, le développement logique de cette théorie.
Dès qu'on s'en est aperçu, on a fait machine arrière. Aujourd'hui les hommes ont peur du transformisme ; c'est une nouveauté trop dangereuse. L'histoire du vénérable J.-H. Fabre est bien
démonstrative à cet égard. Ce naturaliste, admirablement doué pour l'observation patiente, était loin d'avoir la même valeur au point de vue philosophique. La pauvreté de ses raisonnements est évidente, et c'est un jeu facile que de détruire point par point ses argumentations. Tant que le transformisme a été en honneur près du grand public, l'œuvre pourtant si intéressante de ce consciencieux observateur n'a été connue que des gens du métier. Or, depuis quelques années, Fabre est tout à coup devenu célèbre, parce que ses raisonnements l'ont conduit à nier le transformisme. On en a fait une autorité contre l'évolution. Et ce beau vieillard a connu, à plus de quatre-vingts ans, une gloire qu'il n'avait jamais cherchée ; la gloire lui est venue des parties les plus discutables de ses ouvrages, parce que, dans ses considérations philosophiques, il a nié la valeur d'un svstème que repousse aujourd'hui la passion de la multitude.
Le vrai savant n'est pas sensible à l'argument d'autorité ; il est plus impressionné par un bon raisonnement que par un grand nom ; et cela choque profondément les penseurs étrangers à la méthode scientifique. Ne voulant pas reconnaître que Lavoisier a ouvert une voie nouvelle dans laquelle on pourra tout étudier, les amoureux de la tradition accablent de leur dédain ceux qui, ayant consacré aux sciences toute leur activité, n'ont pas eu le temps ou même le désir d'entreprendre la lecture des œuvres philosophiques antérieures
à la naissance de la science. Presque tous les philosophes de métier ont reçu une éducation purement littéraire. La philosophie est, pour eux, l'histoire de la philosophie. Ne connaissant pas autre chose, ils considèrent comme des ignorants ceux qui ne savent pas ce qu'ils savent. C'est tout naturel; M. Josse est orfèvre! Je me consolerai de leur mépris en me disant que, si j'avais appris ce qu'ils enseigent, j'aurais été obligé de faire un grand effort pour essayer de l'oublier, quand j'ai voulu entreprendre, sans idée préconçue, l'étude de la nature vivante. Je n'ai pas eu cet effort à faire, et je m'en félicite ; je ne suis donc et ne serai jamais qu'un ignorant !
ARTISTES ET METAPHYSICIENS
Je crois bien que je viens de découvrir la Méditerranée 1 Et ce beau résultat, je ne l'ai pas obtenu sans un grand effort, sans un effort méritoire à coup sûr, car j'ai beaucoup peiné et beaucoup souffert. J'ai éprouvé, tous les soirs, depuis huit jours, un violent mal de tête, ayant entièrement consacré mesjournées à des lectures réitérées du livre de M. William James sur la Philosophie de l'Expérience '. Ne croyez pas, surtout, que je parle ici ironiquement, et que je mérite aucunement l'épithète de railleur dont le philosophe américain stigmatise les matérialistes ; j'avoue d'ailleurs humblement que je ne sais pas exactement ce que c'est que le matérialisme, et que, par conséquent, je n'ai aucune raison de me croire complètement inféodé à cette classe de penseurs. J'ai entrepris la lecture des huit leçons du célèbre professeur
i . Cette étude a paru dans la Grande Revue sous le titre : Réflexions d'un Philistin sur la métaphysique.