‹ Contre la métaphysique; questions de méthodeChapitre 6 sur 70 · Traduction française, Paris · texte numérisé non relu

Traduction française, Paris

de Harvard avec la ferme intention de ne pas quitter le livre avant de l'avoir compris. De tous côtés, j'entendais parler de l'ouvrage de W. James comme de l'une des plus hautes manifestations de la pensée humaine, et seul ou presque seul, parmi les gens cultivés que je connais, je n'avais pas pénétré dans le sanctuaire. J'étais profondément humilié de cette constatation, et, cependant, le souvenir d'une mésaventure, qui m'arriva il y a trois ou quatre ans, me retint longtemps au seuil de l'ouvrage.

Cette fois-là, il s'agissait de l'Évolution créatrice de M. Bergson. M. Bergson est assurément le plus célèbre de tous les philosophes aujourd'hui vivants. Je me laissai donc persuader par des amis qui m'avaient vivement reproché d'ignorer son livre, et je me décidai à faire un effort ; mais mon effort n'alla pas jusqu'à la migraine renouvelée huit jours de suite ; je crus saisir certaines lueurs, et je renonçai à comprendre tout le reste. Au fond, j'avais piteusement échoué, même là où je croyais avoir à peu près compris. L'auteur me le fit bien voir \ et alla même jusqu'à supposer que j'avais parlé de son livre sans l'avoir lu.

Si cette mésaventure me fit hésiter devant l'ouvrage de W. James, ce fut son souvenir, qui, en fin de compte, triompha de mes dernières hésitations. Je me laissai dire, en effet, que le philosophe américain avait très clairement exposé, dans l'une de

i. Revue du Mois, septembre 1907.

ses leçons, l'œuvre scientifique de M. Bergson. Je pensai, en conséquence, que je ferais d'une pierre deux coups, et que l'effort consacré à l'un des auteurs me les ferait comprendre tous les deux. Je confesse cependant que je ne m'attendais pas à rencontrer autant de difficultés ; je dus m'armer d'un réel courage pour ne pas me laisser rebuter avant la fin. Je fus d'ailleurs soutenu dans mon exploration fatigante par quelques découvertes que je fis en cours de roule, découvertes parfois puériles, analogues le plus souvent à celles que fait l'honnête Stockmann au cours de ses mésaventures réitérées dans l'Ennemi du peuple d'Ibsen.

La première de mes découvertes fut de m'apercevoir que M. James se trouve, vis-à-vis de Hegel, dans une situation analogue à celle où je suis moi-même vis-à-vis de MM. James et Bergson. Voici une phrase que je copiai (p. 87) et qui me donna beaucoup à réfléchir :

« La seule chose certaine est que, quoi que vous puissiez dire de la méthode de Hegel, il y aura quelqu'un pour vous accuser de l'avoir mal comprise. Je n'ai pas la prétention de la comprendre, je l'interprète uniquement d'après mes propres impressions. »

J'avais toujours cru, dans mon invraisemblable ignorance, que les grands philosophes sont comparables aux grands savants, et qu'une étude approfondie doit permettre à un homme intelligent decomprendre toute leur œuvre, s'il s'y met de bonne

Le Dantec. — Contre la métaphysique. 2

foi et sans parti pris. Or voilà qu'un grand philosophe, M. James, déclare qu'il n'a pas la prétention d'avoir compris un autre grand philosophe, Hegel ! Cela ne rapprocherait-il pas lesphilosophes des artistes plutôt que des savants? Si intelligent qu'on soit, on peu rester fermé à l'œuvre d'un peintre ou d'un musicien, alors que cette œuvre est pleinement goûtée par d'autres hommes du même niveau intellectuel.

La lecture des pages suivantes me confirma dans cette première opinion ; au milieu d'un grand nombre de phrases qui me paraissaient douloureusement obscures, j'en trouvais d'autres qui me consolaient de mon incompréhension, en me permettant de classer les métaphysiciens dans la catégorie des artistes :

« Non seulement les empiristes, mais aussi les partisans de l'absolu, écrit W. James (p. 116), confesseraient tous..., que la toute première chose dans leur philosophie, c'est leur vision d'une vérité possible, et qu'ils emploient ensuite leurs raisonnements à la convertir de leur mieux en une certitude ou en une possibilité. »

Cette idée de l'importance de la vision du philosophe, cette idée que sa vision est la chose qui donne de l'intérêt à son œuvre, se retrouve cent fois, sous des formes différentes, dans le livre de W. James. Je choisis un passage où cette opinion est exprimée avec beaucoup de clarté (p. 18):

« Permettez-moi de vous répéter une fois de plus que la vision d'un homme est chez lui le point

important. Qui se soucie des raisons de Carlyle, ou de celles de Schopenhauer, ou de celles de Spencer ? Une philosophie est l'expression du caractère d'un homme dans ce qu'il a de plus intime, et toute définition de l'Univers n'est que la réaction adoptée à son égard par une certaine personnalité. »

Mais alors la philosophie est personnelle comme l'art, et s'oppose absolument à la Science, dont le principal caractère est l'impersonnalité. Il en résulte que la philosophie n'est pas transmissible comme la science ; Il est donc tout naturel que Hegel, obscur pour M. James, soit fermé pour moi. M. James se rend compte assez souvent, d'ailleurs, de l'effort énorme qu'il demande à ses lecteurs : « je m'exprime, j'en ai peur, d'une façon terriblement obscure», dit-il à plusieurs reprises, et, particulièrement, page io,3. Ces petites phrases m'ont rempli de joie en me faisant penser que je ne suis peut-être pas aussi seul que je le croyais, dans mon incompréhension. Je serai d'ailleurs tout à fait consolé, si j'arrive à me démontrer que les philosophes sont des artistes.

Or voici une autre raison de le croire.

Jamais il n'arriverait à un savant de se livrer à des considérations esthétiques pour juger de la valeur d'une découverte, tandis que W. James écrit (p. 106):

« L'Univers du matérialisme mécaniste est intellectuellement le plus rationnel, car tous ses phénomènes se laissent soumettre au calcul ma-

thématique, mais le mécanisme est laid, comme l'arithmétique est laide, et il n'a rien de moral. »

Evidemment, ce sont là des opinions esthétiques, personnelles à W. James. Il peut y avoir des gens qui, incapables de goûter la Symphonie pastorale, éprouvent une émotion artistique profonde devant la synthèse que réalise la formule de Newton. Ce sont là des particularités individuelles qui, naturellement intransmissibles, ne présentent, par suite, aucun intérêt. J'ai cependant été très heureux de trouver à plusieurs reprises des affirmations analogues dans le livre de W. James, car ces affirmations m'ont persuadé de plus en plus que je ne me trompe pas en cataloguant les métaphysiciens parmi les artistes.

Or, qu'est-ce qu'un artiste ?

Un artiste est, à mon avis, un homme qui, ayant éprouvé une certaine émotion, la représente, d'une manière qui lui est personnelle, dans une œuvre où il la retrouve ensuite. Si, dans l'humanité, il existe des individus construits sur le même modèle que cet artiste et capables de vibrer à l'unisson avec lui1, ces individus privilégiés éprouveront, devant l'œuvre, une émotion de même ordre que celle qu'a éprouvée l'artiste créateur lui-même; ils seront des résonateurs de cet artiste, tandis que d'autres hommes, faits différemment, n'éprouveront, en présence de la même œuvre,

I. Voir mon livre Science et Conscience et l'Art et le Geste de Jean d'Udine (Librairie Félix Alcan).

aucune émotion. On dira, de ces derniers, qu'ils ne la comprennent pas.

L'œuvre d'art est donc un langage, mais pas un langage à l'usage de tous; ce langage n'est utilisable que pour quelques élus qui possèdent, dans leur structure personnelle, la possibilité de vibrer à l'unisson avec l'artiste créateur ; ceux-là, les élus, comprennent sans effort la « pensée » de l'artiste : elle leur apparaît sans voile dans l'œuvre, qui est ainsi simplement un hiéroglyphe dont ils ont la clef. L'éducation peut, sans doute, développer, chez ceux qui y sont prédisposés, la faculté de comprendre les productions d'un artiste donné, mais, chez ceux qui n'ont pas cette prédisposition antérieure, l'éducation la plus soignée ne donnera rien ; ils resteront devant un mur àjamais fermé.

En revanche, ceux qui, par nature, sont d'accord avec le peintre ou le musicien dont une œuvre leur est soumise, comprendront immédiatement sans avoir besoin d'études préalables. Ceux-là seront les adeptes fervents, mais, par là même qu'ils ont très facilement compris, ils ne comprendront pas que d'autres ne comprennent pas ; peutêtre même ne pourront-ils pas croire à là bonne foi de ceux qui avouent leur incompréhension !

Je ferme la parenthèse, et je reviens « à la philosophie de l'expérience».

W. James avoue, nous l'avons vu, qu'il n'a pas la prétention de pénétrer entièrement la pensée de Hegel. Je ferai à mon tour le même aveu rela-

tivement à la sienne, quoiqu'il m'ait donné cette consolation, en me montrant que les philosophes sont des artistes, de ne plus éprouver trop d'humiliation en constatant mon inaptitude à les comprendre.

J'ai été assez tardivement guéri d'une cause d'humiliation du même ordre ; elle provenait de mon peu d'aptitude à apprécier certaines peintures très célèbres.

Quand, après avoir lu, dans une revue ou un journal, des dithyrambes extravagants au sujet d'un tableau, j'allais, plein d'enthousiasme préconçu, plein du désir de m'extasier, admirer le chef-d'œuvre tant vanté, j'éprouvais, toujours hélas ! la même déception. Je ne retrouvais dans la corntemplation de la peinture aucune des émotions surhumaines que m'avait promises la littérature emphatique du critique d'arl. Et je le traitais in petto de charlatan. Je sais aujourd'hui que j'avais tort, au moins dans une certaine mesure, car j'admettrai difficilement qu'il n'y ait pas quelque exagération dans cette phrase d'un admirateur d'une symphonie moderne : « Jamais il ne s'en est fallu de si peu que le mystère entier des mondes nous fût révélé ! »

Depuis que j'ai lu « la philosophie de l'expérience » je ne m'étonne plus de ne pas partager toujours l'enthousiasme des critiques philosophes, de même que je ne partageais pas toujours celui des critiques artistes. Il s'agit, dans l'un comme dans l'autre cas, de convictions personnelles in-

transmissibles ; c'est pour moi un grand soulagement d'avoir compris cela.

Du fait que les systèmes philosophiques sont des œuvres d'art, je tire immédiatement deux conclusions qui me paraissent fort raisonnables :

D'abord, il n'est pas étonnant de voir que les philosophes les plus subtils ont tant d'admirateurs parmi les gens d'une culture générale assez restreinte. Il n'est pas nécessaire d'être instruit pour admirer la Symphonie pastorale ou la Joconde. Il suffît de se trouver à l'unisson avec l'auteur. Tout au plus peut-on penser qu'une éducation appropriée développera la faculté de vibrer, pourvu qu'elle existe déjà. Mais il est inutile de connaître aucune science pour pénétrer une œuvre méthaphysique : et en effet, W. James ne fait pas allusion dans son livre à un seul fait qui ne soit connu de tout le monde. Je ne m'étonne plus, par conséquent, qu'il soit admiré et presque déifié par des gens qui n'ont pas consacré six semaines de leur existence à l'étude de la nature, alors que moi qui y ai dépensé plus de vingt ans, je ne le comprends pas.

Ma seconde conclusion me fera traiter d'iconoclaste ; mais j'ai déjà été traité de philistin parce que je n'aime, en fait d'œuvres d'art, que celles qui me font plaisir ; et je suis vraiment à ce point de vue un philistin incurable!

Cette conclusion, c'est que la métaphysique, qui n'a aucun besoin de la science, ne peut non plus lui être d'aucune utilité. L'œuvre de M. Bergson ne sera pas plus utile à la conquête scientifique

du monde, que ne l'a été celle de Phidias ou celle de Beethoven. Et me voilà consolé de ne pas comprendre la métaphysique !

J'ai peur d'avoir dépassé ma pensée dans les lignes précédentes ; je regrette sincèrement d'être fermé à certaines émotions artistiques, et je donnerais beaucoup de ce que je sais pour en éprouver quelques-unes que j'ignore ; mais l'homme le moins doué au point de vue artistique n'est jamais entièrement nul; on a beau être mathématisé, on conserve des côtés personnels inexprimables et impénétrables ; je suis même peut-être, comme Hegel et W. James, un artiste producteur, car j'ai écrit sûrement des choses que j'ai été à peu près seul à comprendre. Ce n'est pas que j'en sois fier, et je n'ai pas envie de m'écrier, en paraphrasant la phrase du Gorrège : « Anch'io son' pittore ! ». J'aimerais mieux avoir été toujours clair.

Si la langue des métaphysiciens, comme celle des artistes producteurs, s'adresse à un public restreint formé uniquement de leurs résonateurs personnels, elle jouit encore d'une autre propriété qui la rend supérieure, pour un certain public, (inférieure, au contraire, à mon avis), à la langue éminemment impersonnelle des mathématiciens. Cette propriété remarquable, c'est que ceux qui la perçoivent, ceux qui vibrent à l'unisson du métaphysicien ou de l'artiste, ne sont pas ordinaire-

ment d'accord sur ce qu'ils comprennent ; ils sont agréablement émus, et c'est là leur seul point commun ; mais cela ne les empêche pas de conserver, par ailleurs, leurs attitudes premières, notamment vis-à-vis des questions religieuses ou sociales. Un catholique et un anarchiste, qui entendent en même temps la Symphonie en ut mineur, éprouvent en même temps des émotions, vraisemblablement différentes, et restent l'un anarchiste, l'autre catholique comme devant. Ils ne s'imaginent pas, je pense, que Beethoven ait exprimé, précisément, dans son œuvre, leur croyance religieuse ou sociale ; tandis que, quand ils communient en Bergson ou en James, chacun d'eux reconnaît, dans l'œuvre de ces subtils artistes, l'expression de sa propre pensée; tous deux tirent, de la lecture des ouvrages de métaphysique, de nouvelles raisons d'être, 1 un plus anarchiste, l'autre plus catholique que dans le passé.

Le langage scientifique ne saurait lutter, pour ce qui est de la popularité, avec un langage qui jouit de telles prérogatives ! Il faut apprendre longtemps des choses pénibles et laides, pour comprendre un langage scientifique qui nous montre ensuite l'absurdité, la vanité au moins de nos plus chères croyances ; tandis que le langage métaphysique, compris d'emblée et sans effort préalable par les élus auxquels il est accessible, s'accorde en outre, chez tous, avec les croyances préexistantes les plus diverses. Il y a pourtant eu, de tout temps, des querelles interminables entre

les diverses écoles de métaphysiciens; c'est que les chefs de ces écoles n'étaient pas des virtuoses suffisants. Notre époque semble avoir fourni enfin les merveilleux artistes qui mettront tout le monde d'accord.

L'une des leçons les plus instructives, pour les barbares comme moi, est celle que M. James consacre à Fechner. L'auteur ne dissimule pas son admiration profonde pour ce philosophe qui a eu, dit-il, une « vision passionnée » du monde, et d'ailleurs, quoique ayant discuté son œuvre dans quelques-uns de ses détails, il admet finalement (p. 298) « une probabilité décidément formidable en faveur d'une conception générale de l'Univers presque identique à celle de Fechner ». Or je ne sache pas qu'il soit possible de nier la nature purement poétique de l'œuvre de Fechner telle qu'elle est exposée par W. James. D'abord, le but de l'auteur est, non pas de chercher comment est le monde, mais bien d'imaginer un monde tel que l'intimité de l'homme avec Dieu y soit aussi parfaite que possible :

« Il y a place dans son univers pour tous les degrés d'êtres spirituels entre l'homme et le Dieu suprême qui renferme tout. Toutefois, en nous suggérant ce que peut être le contenu positif de tout ce monde surhumain, c'est à peine si l'auteur laisse son imagination s'envoler au delà des simples esprits de l'ordre planétaire. Il croit passionnément

à l'âme de la Terre : Il regarde la Terre comme notre ange gardien, comme un ange tout spécialement attaché à l'homme; et il pense que nous pouvons prier la Terre comme les hommes prient leurs saints » (p. i/»5).

Et plus loin (p. i55) :

« Tous les éléments possèdent chacun en propre certains êtres vivants qui en sont comme les citoyens particuliers. L'océan céleste peut-il ne pas avoir les siens, — cet océan formé par l'éther, aux vagues faites de lumière, où flotte la Terre elle-même ? Peut-il ne pas avoir ses habitants, d'autant plus élevés qu'ils font partie d'un élément plus élevé ; êtres qui n'ont pas besoin de nageoires pour nager, ni d'ailes pour voler... Les hommes ont toujours inventé des fables sur les anges qui ont pour séjour la lumière, se passent de toute nourriture et de tout breuvage comme la Terre en donne, et qui servent de messagers entre Dieu et nous. Or voici des êtres réellement existants, ayant pour séjour la lumière, et qui se meuvent à travers le ciel, se passant de toute nourriture, de tout breuvage, et qui, servant d'intermédiaires entre Dieu et nous, obéissent à ses commandements. Si donc les cieux sont bien la demeure des anges, il faut que les corps célestes soient précisément ces anges eux-mêmes, car d'autres créatures dans les cieux, il n'en existe absolument pas. Oui la Terre est notre immense ange gardien à tous, l'ange qui veille sur tous nos intérêts étroitement solidaires. »

Si tout cela était signé Victor Hugo, j'admirerais volontiers, à condition que les vers fussent beaux, la langue sonore, l'expression puissante. Mais si c'est là ce que les métaphysiciens proposent à leurs adeptes comme nourriture philosophique, je me demande vraiment pourquoi on ne leur a pas réservé une place aux petites maisons. W. James n'est pas de mon avis, et pour cause :

« La puissance de cet homme (Fechner) tient entièrement à la profusion de son imagination concrète, à la multitude des points qu'il envisage successivement, à l'effet produit tout à la fois par son érudition, sa profondeur et son ingéniosité dans les détails, à l'admirable naturel de son style, à la sincérité qui éclate dans toutes ses pages, et enfin, à l'impression qu'il donne d'un homme qui ne vit pas d'une vie d'emprunt, mais qui voit, qui vraiment parle en homme ayant qualité pour parler, et non comme s'il appartenait au troupeau des scribes professionnels de la philosophie ! » (p. i46).

Je ne crois pas me tromper beaucoup en disant que les systèmes de Fechner et de James proviennent de leur désir de rencontrer le parfait, de montrer Dieu en intimité avec l'homme, etc. D'autres hommes, ayant les mêmes oésirs, sont satisfaits de trouver dans ces auteurs un aliment à leur sentimentalité.

Non seulement cela n'est pas de la science; c'est tout le contraire de la science! On ne se demande pas: Comment est fait le monde? Question à la-

quelle la science répond encore bien imparfaitement; voici plutôt le problème que Ton se pose: Gomment puis-je imaginer que soit le inonde pour que mes sentiments religieux et affectifs correspondent à des réalités ? Et cependant, W. James reproche à certains auteurs d'avoir trop accordé à la volonté de croire (p. 188) :

« Mon impression fut que, chez ces philosophes, la volonté de croire au monisme en prenait vraiment trop à son aise. Ma conscience à moi, ne m'avait pas permis de prendre d'aussi grandes libertés. »

Rien n'est à mon avis aussi peu scientifique que la volonté de croire ; et cependant cette volonté de croire s'est recontrée chez de grands hommes de science ; Pasteur voulait avoir une âme immortelle, mais en cela il n'était plus un savant; il n'était qu'un homme qui avait peur de la mort. Les philosophes veulent trouver une raison d'être à tout ce qui est ; il faut que tout ait un but ; ils ne veulent pas croire au néant de la vie. Et leurs systèmes sont destinés à ceux qui veulent la même chose qu'eux. Mon erreur fondamentale a été de penser qu'ils pouvaient être considérés comme des hommes de science ; ce sont des artistes.

Je n'ai pas la prétention d'exposer ici ce que j'ai compris du système de W. James ; il est probable que je prêterais à rire si je me livrais à ce petit exercice, car je n'ai jamais songé à me demander, ce qui est, paraît-il, de la plus haute importance, « si l'Univers est ou n'est pas rationnel ». Je se-

rais d'ailleurs bien incapable, après huit jours d'efforts douloureux, d'expliquer, sans réciter des textes appris par cœur, en quoi le pluralisme diffère du monisme. Et j'en suis humilié, à cause du nombre de gens que je connais, et pour qui tout cela est merveilleusement clair; mais si j'en suis humilié, je n'en suis plus effrayé comme je l'aurais été, avant d'avoir compris que les métaphysiciens sont des artistes. Je lis sans terreur cette phrase de James (p. 3o5) :

« Il peut arriver en effet qu'une philosophie soit une réaction de l'Univers sur lui-même — et une réaction de la plus haute importance . La présence des philosophes et l'existence de leurs théories peuvent exercer une influence sur la manière dont l'univers prend conscience de lui-même et dont il se comporte. » Tout cela serait effrayant, si on pouvait le croire ; mais cela me paraît aussi absurde que d'admettre une influence de la pensée de Beethoven sur la marche de la comète de Halley !

W. James affirme à plusieurs reprises qu'il a tiré grand profit de l'œuvre de M. Bergson. Et je me suis particulièrement attaché aux passages dans lesquels il explique pourquoi et comment. C'est surtout, en effet, avec le désir de comprendre quelque chose au système du célèbre professeur du Collège de France que je me suis imposé la lecture très attentive de « La Philosophie de

l'Expérience ». Or voici ce que W. James écrit (p. 2o5) :

« C'est la lecture de ses ouvrages qui m'a enhardi. Si je n'avais pas lu Bergson, j'en serais encore, probablement, à noircir des pages et des pages pour moi tout seul dans l'espoir de faire se rejoindre des extrêmes qui n'ont jamais été faits pour se rencontrer ; j'en serais encore à tenter de découvrir, sur la manière dont se comporte la réalité, une conception telle que celte réalité puisse cesser d'être aucunement réfractaire aux lois qu'on accepte comme imposées par la logique de l'identité. »

Et un peu plus loin (p. 206) :

« La contribution essentielle de Bergson à la philosophie est sa critique de l'intellectualisme. Selon moi il a tué l'intellectualisme, définitivement et sans retour. »

Puis, M. James explique ce que c'est que l'intellectualisme. Ici, j'ai peur d'avoir mal compris; c'est trop clair ! (p. 207) :

« L'intellectualisme a sa source dans la faculté qui tait notre principale supériorité sur les animaux, c'est-à-dire, dans le pouvoir que nous avons de transformer le chaos informe de notre expérience sensible en une hiérarchie de concepts. Une expérience immédiate, non encore associée à un nom, ni classée, est un simple quelque chose que nous subissons et qui soulève cette question: « Quelle chose suis-je ? » Lorsqu'enfin nous la désignons par un mot et que nous la classons,

nous disons pour la première fois ce qu'elle est, et toutes ces désignations sont des noms abstraits, des concepts. Chaque concept représente une catégorie particulière d'objets; et, comme les choses semblent avoir été, une fois pour toutes, créées par catégories, une élaboration beaucoup plus effective commence pour telle portion de notre expérience dès que nous en avons classé les diverses parties. A une chose une fois classée, on peut appliquer la loi de sa classe. A cette possibilité sont attachés d'immenses avantages. »

Je vais encore m'attirer l'épithète de philistin, mais j'ai beau retourner cette citation en tous sens, j'y trouve exclusivement ceci, que le langage articulé est la grande différence entre l'homme et les animaux, et qu'il est bien commode de se servir de mots pour se faire comprendre. Encore n'y arrive-l-on pas toujours, car M. W. James s'est servi de mots, et je crains bien de ne l'avoir pas compris. Et cependant le contexte me parait confirmer mon interprétation (p. 208) :

« Théoriquement et pratiquement tout à la fois, cette faculté de former des concepts abstraits est une des plus sublimes de nos prérogatives... Il ne faut donc pas s'étonner si certains des penseurs d'autrefois, oubliant que les concepts ne sont que des extraits puisés par l'homme au flux du temps, ont fini par les considérer comme des types supérieurs de la réalité, types resplendissants, immuables, vrais, divins, et profondément opposés par leur nature au monde inférieur toujours en mou-

vement, toujours agité. Dans ce dernier ils ne virent plus alors, par rapport à de tels types, qu'une altération et une contrefaçon. »

Je pense instinctivement, en lisant ce passage, au vers de Victor Hugo .

« Car le mot c'est le Verbe, et le Verbe c'est Dieu ! »

De plus en plus, j'ai peur de me tromper lourdement! Mais, encore une fois, les phrases suivantes s'accordent, en apparence du moins, avec ma manière de voir :

« L'intellectualisme, dans le mauvais sens du mot, a commencé quand Socrate et Platon ont en seigné que la définition d'une chose nous révèle ce qu'est réellement cette chose. Depuis Socrate, on n'a pas cessé de nous enseigner que la réalité se compose d'essences et non d'apparences, et que nous connaissons les essences des choses quand nous connaissons leurs définitions. »

Ainsi, le grand mérite de M. Bergson, au dire de M. James (traduit par moi ignorant), serait d'avoir rappelé aux hommes que les mots ont une valeur relative et non une valeur absolue ; qu'e 1 appliquant aux choses le résultat de raisonnements faits sur les mots correspondants, on risque de se tromper ! Si ma traduction était exacte, je serais, au moins pour cette partie de la doctrine, plis Bergsonien que personne. J'ai essayé bien souvent de montrer le danger philosophique du langage courant ; j'ai insisté en particulier sur les erreurs qui résultent de ce qu'on a donné un nom immua-

Le Dantec. — Contre la métaphysique. 3

ble à un objet essentiellement variable comme un être vivant. Par exemple, en faisant d'un nom d'homme le sujet d'un verbe dans une phrase, on donne, par là même, à l'homme, une liberté évidente ; il devient ensuite illusoire de discuter sur la réalité de la liberté absolue1. De même, en disant: « Le cheval est mort », on dit une absurdité évidente, puisque le mot cheval s'applique à quelque chose qui, dans sa définition même, contient l'idée de vie. Il faut dire : « le cadavre de cheval est mort ! » J'ai été Bergsonien quand j'ai demandé qu'on dît, pour être moins incorrect, que le cheval chevale et que le poisson poissonne, car l'acte de vivre est différent chez un cheval de ce qu'il est chez un poisson ! Et même le langage ainsi modifié laisse encore beaucoup à désirer, car un cheval ne chevale pas deux fois de suite de la même manière.

Le langage a eu pour résultat de permettre aux hommes de s'entendre pratiquement au sujet des événements extérieurs; il ne saurait avoir d'autre signification. La seule langue vraiment correcte serait la langue, actuellement impossible, de la mécanique universelle. Encore ce langage n'aurait-il qu'une valeur objective (celle-là tout à fait parfaite en vérité), car il laisserait de côté la connaissance subjective que chaque être peut avoir de lui-même ; il raconterait tous les changements du monde

i. L'Individualité et l'erreur individualiste. Librairie Félix Alcan,

sans nous mettre jamais en face de l'âme de la Terre dont parle Fechner. C'est cette croyance, chez moi absolument enracinée, qui m'a rendu adepte de la théorie de la conscience épiphênomène , de laquelle M. Bergson écrit1 « qu'elle est fausse et de tout point ».

M. W. James recule devant le mot pratique et se déclare « prêt à fausser compagnie au professeur Bergson pour attribuer à notre entendement une fonction théorique primitive » (p. 239). Mais immédiatement il fait des réserves sur l'emploi du mot théorique.

« Je vous demande, dit-il, de me concéder que la connaissance théorique se réduit à des notions sur les choses, n'en atteint que la surface extérieure et demeure distincte de ce qui est la relation vivante, sympathique et directe avec la réalité. Cette surface, que couvre la connaissance théorique ainsi comprise, peut, il est vrai, avoir une énorme étendue... Mais une telle connaissance ne pénètre pas d'un millimètre dans le sens de la profondeur, de la consistance...; la pensée n'opère que sur des surfaces. A ce qui fait la consistance de la réalité, elle peut donner un nom, mais elle ne saurait y pénétrer aucunement. »

Je me rappelle avoir lu, dans le compte rendu d'un salon, que le maître portraitiste X... « va plus loin que la ressemblance », et cependant le peintre ne saurait pénétrer d'un millimètre dans

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