Revue du mois, loe. cit
donc, avant M. Le Dantec, a jamais eu l'idée de cette méthode extraordinaire?... M. Le Dantec veut que je m'amuse, toutes les fois que je vois un mobile courir, à réinstaller dans ce mobile par la pensée et à courir avec lui. »
Celte dernière phrase n'est-elle pas précisément celle par laquelle je terminais tout à l'heure la citation dans laquelle W. James résume les enseignements de M. Bergson ? « Installez-vous au sein du mouvement des phénomènes. » Pour ma part je suis impuissant à saisir la différence ; mais cela tient à ce que je suis un philistin et un esprit « terre à terre ». Quelques pages plus haut (p. 2,4o), M. James répèle à peu près la même chose en d'autres termes : « La pensée n'opère que sur des surfaces. A ce qui fait la consistance de la réalité, elle peut donner un nom ; mais elle ne saurait y pénétrer aucunement, et son impuissance à cet égard n'est pas momentanée, mais définitive. La seule manière de saisir en profondeur la réalité est, ou bien d'en avoir l'impression directe parce qu'on fait soi-même parlie de cette réalité, ou bien de l'évoquer en imagination, grâce à une sympathie capable de deviner la vie intérieure d'un autre être. » Cette sympathie capable..., etc., me parait bien invraisemblable. Je ne me crois pas capable de pénétrer, en imagination, ni même par sympathie, dans la vie intérieure d'un escargot ou d'un oursin. Je ne puis même pas pénétrer dans la pensée de M. W. James ou de M. Bergson, quoiqu'ils soient beaucoup plus
voisins de moi que les escargots ou les oursins, puisque, malgré nos dissemblances évidentes, nous sommes tous trois de la même espèce animale. Vouloir étendre la connaissance subjective à des faits que l'on ne peut connaître qu'objectivement, cela me parait absolument illogique, mais M. James nous enseigne que « nous pouvons, à toutes les récriminations de la logique, faire la sourde oreille ».
« Cette résolution de faire ici la sourde oreille est, ajoute-t-il (p. 26/i), la crise ou catastrophe intérieure dont parlait le disciple de Bergson que j'ai cité plus haut. Nous sommes tellement assujettis à la tradition philosophique qui considère généralement le logos ou la pensée discursive comme Tunique chemin conduisant à la vérité, qu'il nous est on ne peut plus pénible de redescendre, d'en revenir à la vie réelle, de la reprendre sous sa forme brute non encore réduite à des termes, forme qui est plus instructive que l'autre, — et de ne plus voir dans les concepts que des choses d'un intérêt exclusivement pratique, suivant le mot de Bergson. Faire cela, c'est renoncer à cette maturité d'esprit dont nous sommes si fiers ; c'est, aux yeux de l'entendement, redevenir de petits enfants à qui manque la raison 1 Néanmoins, quelque difficulté que présente une telle révolution, je crois qu'il n'existe aucun autre moyen pour se mettre en possession de la réalité. »
Evidemment, par suite même de notre manière de connaître, nous ne connaîtrons jamais du
monde que les relations du inonde avec nous ; si nous voulons connaître autre chose, nous nous heurterons à une impossibilité, et nous n'y arriverons pas, même en nous astreignant (comme me semble le demander le passage souligné de la citation précédente), à reprendre la vie réelle « non encore réduite à des termes », c'est-à-dire, si je comprends bien, à penser sans paroles, ce qui me paraît prodigieusement difïicile. Si quelqu'un essaie de vivre, dans sa pensée, toute la vie de l'univers, en admettant même que ce soit par une ardente sympathie, je crois qu'il ne trouvera jamais, dans les replis de son cerveau, autre chose que sa propre vie personnelle. Et d'ailleurs, si un génie surhumain arrivait à ce résultat fantastique, il ne pourrait pas nous communiquer son extase, puisque les communications entre hommes se font au moyen de mots, et que les mots représentent uniquement Y apparence des choses. Le rêve d'un pur métaphysicien serait, me semble-t-ilen résumé, d'être plongé dans un inpace parfaitement noir, et de s'y trouver suspendu, sans contact avec les parois du cachot. Là, sans être troublé dans sa méditation, par la vue, l'audition ou le contact, qui nous donnent des objets extérieurs une notion fausse et superficielle, le philosophe, enfin dégagé de toutes les entraves de la nature, vivrait, dans sa pensée profonde, la vie totale de l'Univers !
PRAGMATISME ET SCIENTISME1
Je n'ose croire que j'ai compris « le Pragmatisme » de William James. J'avais réservé ce livre pour les vacances, et je m'attendais à y rencontrer des difficultés analogues à celles qui m'avaient arrêté dans la « Philosophie de l'Expérience » du même auteur. A mon grand étonnement, j'ai lu presque sans effort le nouvel ouvrage du philosophe que l'Amérique vient de perdre; mais je me défie de moi quand il s'agit des œuvres des métaphysiciens ; j'ai appris à mes dépens que je ne parle pas la même langue qu'eux, et que M. Bergson, écrivant par hasard une phrase que j'écris moi-même de mon côté, exprime avec les mêmes mots une pensée toute différente de la mienne2. Je n'ose donc croire que j'ai compris W. James; je suis vraisemblablement, vis-à-vis du pragmatisme, dans l'état d'un explorateur désireux d'atteindre le pôle Sud, et qui, ayant tourné autour de la banquise sans pouvoir y pénétrer, s'imagi-
i. Grande Revue, a5 décembre 191 r.
a. V. Revue du Mois, septembre 1907.
PRAGMATISME ET SCIENTISME 41
nerait néanmoins en avoir sondé la mystérieuse profondeur.
Des amis, dans le jugement desquels j'ai la plus grande confiance, attribuent beaucoup de valeur au pragmalisme. Quelques-uns y voient môme un « outil » capable de jouer un rôle de premier ordre dans l'évolution de l'humanité. Ma surprise a donc été très grande, quand je me suis aperçu que cette œuvre magistrale me laissait une impression déconcertante d'insignifiance et de puérilité. Il faut évidemment que je n'en aie pas saisi toute la portée ; et cependant, quoique écrite par un métaphysicien, cette œuvre n'est pas à proprement parler une œuvre métaphysique. Le pragmatisme m'a paru être simplement une attitude, je dirais même volontiers une attitude sentimentale vis-à-vis des événements qui se passent, tant en nous qu'en dehors de nous. Il paraît que cette attitude constitue à elle seule tout un système, toute une doctrine; M. James l'affirme à plusieurs reprises, quoique, me semble-t-il, il ait précisément affirmé tout le contraire en d'autres endroits de son livre. Et ici encore je m'arrête pour faire un rrieâ culpâ: si je relève des contradictions aussi grossières chez un auteur dont la pénétration égale la bonne foi, c'est sans doute que je n'ai pas deviné sa pensée. Et d'ailleurs, je ne serais pas le seul, car un copieux appendice occupant les 3o dernières pages du livre, a pour objet de « défendre la notion pragmatiste de la vérité contre ceux qui ne la comprennent pas » ; feuil-
letez cet appendice et vous verrez combien sont nombreux ceux qui comme moi, ont cru comprendre et n'ont pas compris !
Dans une introduction écrite pour le public français, M. Bergson nous apprend (p. 16) que W. James a étudié toutes les sciences. Il faut donc, du moins, je me l'imagine, que, malgré son effort soutenu, il n'ait pas plus pénétré clans les sciences que je n'ai pénétré moi-même dans la métaphysique et dans le pragmatisme. Nombreux sont, de nos jours, ceux qui croient avoir sucé la « substantificque mouëlle » parce qu'ils ont pâli quelques années sur des traités de mathématiques ou fait quelques mesures dans des laboratoires. Combien de gens qui « savent des sciences » n'ont jamais eu l'idée de ce qu'est la nourriture scientifique ! L'attitude pragmatiste de W. James ne peut, à mon avis, se proposer qu'à un esprit entièrement étranger à la discipline des sciences exactes. Et c'est là sans doute qu'est le nœud du mystère ; c'est là peut-être aussi l'explication du grand succès du philosophe américain : le pragmatisme est la négation de la valeur de la science !
A mesure que la science fait des conquêtes, des milliers de mécréants se lèvent pour proclamer son impuissance. A mesure qu'elle étend son autorité sur des domaines de plus en plus étendus, les mêmes infidèles la déclarent en faillite et démontrent que son empire est limité ! Il faut bien l'avouer, l'esprit scientifique est rare ; il est rare
PRAGMATISME ET SCIENTISME 13
surtout parce que ceux qui en seraient doués naturellement ont le plus souvent négligé de le développer par une éducation appropriée. Et ceux qui vont proclamant les droits imprescriptibles des vieilles croyances humaines ont beau jeu devant la foule des « gens cultivés ». Ils ont beau jeu, parce que les hommes aiment les choses auxquelles ils sont habitués, et aussi parce que la science exige un effort considérable qui ne s'accorde pas avec notre paresse naturelle. W.James déclare que le pragmatisme lui fournit des « vacances morales » ! C'est un oreiller pour dormir! La Science est moins accommodante !
Si vous avez été soumis de bonne heure à la sévère discipline scientifique, comment ferez-vous pour accepter ce que propose l'auteur<lu pragmatisme dans les phrases suivantes ?:
« Admettez qu'il n'y ait dans les idées vraies rien qui soit bon pour la vie; admettez que la possession de ces idées soit un désavantage positif, et que les idées fausses soient seules avantageuses... Dans un monde où il en irait ainsi, notre devoir serait plutôt de fuir la vérité!... S'il y a bien une vie qu'il soit réellement bon de mener plutôt que toute autre; et s'il y a bien une idée qui, obtenant notre adhésion, puisse nous aider à vivre cette vie-là, eh bien ! il nous sera réellement meilleur de croire à cette idée, pourvu que la croyance s'y attachant ne soit pas, bien entendu, en opposition avec d'autres intérêts vitaux d'un intérêt supérieur. « Ce qui serait pour nous le meilleur à
croire », voilà qui ressemble assez à une définition de la vérité » (pp. 83-84)-
Il est vrai que ces lignes sont écrites par l'auteur d'un livre intitulé « la volonté de croire ». Mais que contiennent-elles, sinon une formule absolument vide de sens, pour un esprit habitué de bonne heure à se sentir écrasé par les vérités scientifiques ? Pour un homme de science, quelle attitude est possible devant la vérité, sinon l'attitude purement passive? Et y a-t-il une plus grande niaiserie que de proposer à cet homme de choisir la vérité pour des raisons de sentiment?
Certes, il y a des vérités qui sont terribles pour nos congénères. Je l'ai proclamé moi-même il y a quelques années1, et cet aveu m'a élé reproché amèrement par des gens qui se croient peut-être plus esclaves que je ne le suis moi-même de la méthode scientifique. Mais, si l'homme a découvert des vérités qui sont terribles pour lui-même, lequel de nous, gens de science, aurait l'idée ridicule de lui conseiller de nier l'évidence et de croire le contraire de ce qu'il a trouvé ? Quand une vérité s'est présentée à nous avec l'estampille scientifique, nous la subissons sans pouvoir nous révolter; il nous faut vivre avec elle, mal gré que nous en ayons! Bien plus, alors que le chat échaudé craint l'eau froide, le savant de race, même quand il a trouvé une vérité douloureuse, ne peut se retenir de fouiller sa plaie et de cher-