CHAPITRE VII
Le Examinons ce qui se passe dans la musique ; es en dehors de l'élément exact qu’elle possède en = commun avec l'architecture et la science des nombres, et à partir de ce point où l'artiste, ayant satisfait aux lois générales de la matière
qu’il emploie, devient libre dans l'expression
de sa pensée. Prenons cet art dans son œuvre
SA la plus indépendante et partant la plus caracté-
nes ‘ ristique : voyons-le complètement affranchi de
la poésie et de la mimique et marchant souverainement, sansle secours de la parole humaine.
La symphonie instrumentale dont Beethoven
nous offre le type le plus élevé, estle genre où la musique se déploie dans sa plus extrème liberté. Une symphonie est libre, maitresse de ses allures, complete et se suffisant à elle -même comme un temple. Si, dans l’œuvre du tem ple, l'architecture efface les autres arts en les | forçant à servir humblement ses intentions, la symphonie les efface plus pleinement encore, car elle se passe d’eux ; elle n’a besoin ni du poète ni du peintre. Contrairement à l’architecture, elle peut subsister sur les ruines et après l’anéantissement absolu de tous les au tres arts. Ici commencent ces rapports inverses de la musique et de l'architecture, ces ana- | | logies par difference qui font de ces deux arts | les plus dissemblables, les plus opposés de tous dans leur histoire et dans leur effet, quoiqu'ils aient tous les deux leur racine commune et
leurs premiers principes en dehors del’homme,
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Is se manifestent tous deux, dans le monde extérieur, la nature, avant d'exprimer l'âme humaine. Voilà ce qu’ils ont de pareil. Le temple est un abrégé du vaste univers, esprit et corps. Tous les êtres et tous les principes de la nature, tous les arts y apparaissent dans leur légitime hiérarchie; la pensée, l'âme des choses, c'est- à-dire Dieu, y domine ouvertement.
Comme l’idée de Dieu est ce qu'il y a de plus nécessaire à l’homme, le temple est l’œuvre la plus ancienne de l'architecture et la plus excellente. Chez tous les peuples, l'architecture, comme art, a été créée pour le temple et par le temple. L'homme, auparavant, se construisait des abris ; il n’édifiait pas de monuments. L'architecture civile est née partout dans le sein de l’art religieux.
Dans la musique, au contraire, l'œuvre la plus indépendante, la plus parfaite, l'œuvre
caractéristique, la symphonie, s’est produite la
dernière dans l’ordre des temps. Tout part du
temple dans l'histoire de l'architecture; tout
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gravite vers la symphonie dans l'histoire de l’art musical. Qu'est-ce donc que la symphonie dans l'inspiration qui l’engendre et dans
les effets qu’elle suscite chez les auditeurs ?
C'est d'après la symphonie qu'on doit juger la valeur morale de la musique. Nous de-
vons, pour cela, prendre cette œuvre telle
qu’elle se pose elle-même la plupart du temps, c'est-à-dire absolument libre de la pensée et de tout sujet exprimé par la parole, sans destination civique ou religieuse et dépourvue de
ces titres emphatiques dont la prétention,des
contemporains l’affuble parfois, telle enfin
qu’elle nous apparaît dans le grand Beetho-
ven, simplement désignée par le ton qu’elle
affecte : symphonie en {a, symphonie en wt mineur.
Dans un lieu sans caractère particulier, au premier endroit venu, en plein air, sans que l’action de l’homme apparaisse (et le mieux serait que l'orchestre fût caché), une harmonie
s'élève et se déploie, une harmonie sans pa-
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roles, comme au bord d’une forêt touchée par
la brise invisible. Pareille aux souffles mélo-
dieux qui traversent en tout sens la nature,
elle berce l'esprit sur lui-même ou l'emporte
vers les horizons lointains et dans les direc-
tions les plus variées. Le musicien a-t-ilprévu réglé, voulu d'avance la route que suivront les sentiments dans cet essor que suscite au cœur de tout homme la mélodie enchanteresse ? S'il avait lui-même dans l’âme, au moment de produire, autre chose que la pure idée musicale, autre chose qu'une conception harmonique réduite à elle-même, s’il avait une passion déterminée, une pensée, une intention de l’ordre de celles qui peuvent s'exprimer par des mots, engendrer une volonté et un acte, s'il a souhaité répandre dans son auditoire l’émo— tion qui l’agite lui-même et faire passer dans les cœurs un désir pareil au sien, quelles que soient la puissance, la clarté de son génie et la sympathique intelligence de-son public, l'artiste
court le risque d'être singulièrement déçu.
Demandez, non pas à des millions d’assistants divers d'opinions, de tempéraments et d’âges, mais à douze auditeurs choisis et tous confor-mes d'inclinations et de goût le chemin qu'ils ont suivi à travers les espaces où se dévelop pent la sensibilité et la rêverie, depuis le moment où la musique les a pris sur ses ailes jusqu'à celui où les derniers accords expirants les ont laissés retomber dans le monde positif! Oserait-on affirmer qu'il y en a seulement deux qui aient parcouru les mêmes contrées, dont les idées, les volontés, les émotions mêmes, aient été semblables pendant la moitié du chemin? Suppliez-les de vous traduire ces émotions, autrement que par des larmes, des soupirs et d'ardentes interjections ; ou, s’ils sont eux-mêmes des adeptes de la science musicale, par une analyse technique des savantes com binaisons, par une admiration stupéfaite de la beauté, de la hardiesse des combinaisons de l'artiste. Demandez à ces deux esprits, naïfs
ou cultivés, de vous exprimer par des pensées,
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