‹ Contre la musiqueChapitre 16 sur 56 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La musique est incapable par elle-même de | déterminet la formation d’une idée claire, d'une

intention morale. Sans le secours de la parole,

L elle peut signifier joie ou tristesse, mouvement E ou repos, violence ou affaissement, mais rien VS de plus. Un homme d'État de l'esprit le plus élevé et le plus charmant donne à notre thèse ‘202 un appui involontaire dans un éloquent plai- Ée

doyer en faveur de la musique : « Confiez,

26 . à . instruments sait Le St scènes d'opéra depuis Lulli jusqu’à Meyerbeer, | et vous obtiendrez sur l'âme des impressions ù et des émotions aussi salutaires, aussi vivifiantes qu'avec les morceaux les plus religieux de Palestrina, de Pergolèse et de Mozart.

= N'est-ce pas là une affirmation de l’impuissance de la musique à produire les idées sans aide de la poésie, à nous donner autre chose que de vagues émotions? Dans une âme religieuse, dans un grand et ferme caractère comme celui de l’éminent orateur que nous ci- | tons, ces émotions sont salutaires et vivifian-— tes, parce que l’homme lui-même est plein de sagesse et d'énergie et que son cœur est animé

par la foi, éclairé par une haute raison; mais sur un esprit non préparé, sur une âme à l'état neutre, cette admirable musique dépourvue des explications que la parole seule peut donner, produira le même effet, qu'elle soit

d’opéra ou d’Eglise, précisement parce que cet

be effet est vague et qu’il est impossible de le bien

caractériser. L’appellera-t-on religieuse, parce qu’elle est indéterminée et sans objet humain, celte émotion qu'engendre la symphonie sans paroles ? Elle sera religieuse pour les esprits religieux, sensuelle pour les voluptueux ; mais en elle-même et pour tout le monde, c’est une impression vague et indéfinie. Que cette impression Confine au sentiment religieux, au sentiment de l'infini, qu'elle le sollicite et l’exalte dans les âmes qui en sont capables, c’est ce qu'il est impossible de nier pour peu qu’on soit sensible à la grande harmonie. Mais ce sentiment de l'infini se développe en nous sous d’autres influences que l'éducation musicale, et, pour la foule des auditeurs non préparés, l'émotion qu'engendre la mélodie roule toujours entre ces deux termes : mélancolie ou gaieté, plaisir ou peine. Deux états que l’âme subit

sous l'influence musicale sans pouvoir ni se

les expliquer ni leur résister, et qui, par con-

séquent, ne sont rien de plus qu’une certaine .

modification du système nerveux sans rap-

port avec l'intelligence et la liberté morale. On ne calomniera donc pas la musique en l’appelant le plus sensuel de tous les arts. Elle possède, sans doute, un élément d'ordre, de proportion, de symétrie et de calcul qui s'adresse à la raison impersonnelle, comme la géométrie et l’algèbre, mais qui n’est pas un élément esthétique et moral, par cela même qu’il est nécessaire, fatal, et qu'il fait partie des lois de la nature, et non point du domaine propre à la conscience humaine, En dehors de cet élément abstrait, la musique ne possède que l'élément tout matériel qui s'adresse à la pure nervosité, et dont l'influence sur les sens n’est corrigée que par le vague qu'elle laisse subsister dans l'esprit.

L'illustre et cher écrivain que nous citions tout à l'heure a fait de la musique ce gracieux et profond éloge, « qu’elle est la seule langue universelle, la seule dans laquelle on ne puisse pas écrire de mauvais livres, et qui ne laisse

jamais dans la mémoire une image dange-

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reuse. » Nous verrons tout à l'heure ce qu'il faut penser de l'universalité de la musique ; mais nous admettons sans conteste qu'on ne peut pas écrire de mauvais livres dans cette langue. Il y a peut-être à cette heureuse im puissance une cause décisive et peu méritoire, c'est que la musique ne saurait être appelée une langue au même titre que les autres arts. Car sitôt qu’elle s'affranchit de la poésie parlée, c'est une langue sans articulations, et de la famille des cris et des chants que profèrent les animaux sous l'empire de leurs sensations. Elle indique certaines manières d’être; elle n’exprime pas des idées à la façon des autres arts ; elle ne peint pas des situations claires, précises, intelligibles ; elle n'a pas pour tous ceux qui l'entendent la même inflexible signification ; elle varie dans ses effets sur la même personne, d'âge en âge, d'années en années, d’un jour à l’autre. La musique ne laisse dans la mémoire aucune image dangereuse, parce

qu'elle n’y laisse aucune image déterminée, au-

cune idée proprement dite ; elle y laisse le sou— venir d’une impression qui se reproduit rarement sans être quelque peu modifiée et qui varie selon le tempérament de chacun. IL n’en est pas ainsi des autres arts, même de l’art le plus voisin de la musique, la peinture, et dans celui de ses genres qui comporte le moins de | signification morale et de précision, le paysage. La peinture est une langue, parce qu’elle exprime des idées ou tout au moins des situations parfaitement claires et sur lesquelles personne ne peut se méprendre. Chacun jouit plus ou moins du mérite d’un tableau, selon son tem pérament et son humeur; mais personne ne peut se tromper sur l’objet qu'il représente et éprouver devant {a Transfiguration, ou le Serment du Jeu de paume, ou Le Naufrage de la Méduse, ou devant un paysage, cette incertitude que laissent dans l'esprit, malgré le nom qui les caractérise, Ja symphonie héroïque, la symphonie pasto- . rale ou même l'ouverture de Guillaume Tell,

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