‹ Contre la musiqueChapitre 15 sur 56 · DURE · texte numérisé non relu

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teur lui-même. Je ne veux pas lui poser cette question stupide : qu’avez-vous prétendu prouver, ou même raconter, ou décrire, ou simplement exprimer de ce qui est intelligible à l'esprit? Je n'oserai même pas lui demander :

Quelle passion déterminée vouliez-vous pein—

dre, quel sentiment vouliez-vous faire naïtre

dans l’auditoire, quelle direction vouliez-vous inprimer aux plus mobiles, aux plus vagues désirs ?

Je me bornerai à lui dire : Quel genre d’émotion ressentait votre propre cœur, quel état, non pas même de l'intelligence, mais de l'âme confuse, mais de la pure sensibilité, a été chez vous le principe de cette œuvre musicale ? A quel besoin traduisible en paroles vouliez-vous satisfaire en écrivant cette mélodie ? J’admets que la réponse soit d’un cœur profond et d’un esprit éclairé et sincère, et que le musicien n’ait pas seulement à me répondre, dans sa franchise, qu’il a saisi au vol cette mélodie et

ces accords pour le seul charme intrinsèque et

la perfection technique qu'il y trouvait, comme un peintre de paysage saisit un effet de lumière ou une harmonie de couleurs. Je suppose une âme haute, passionnée, religieuse, un artiste qui tire ses inspirations du fond de sesentrailles, comme Beethoven, et non pas de sa mobile fantaisie et des mobiles apparitions qui traversent le monde extérieur. Interrogé sur l’état de son cœur, sur la direction de son esprit qu’il a cherché à peindre, ses réponses, voulûtil les compliquer de philosophie et de subtile analyse, se résumeront toujours dans un de ces deux mots : tristesse ou joie. Ajoutons un troisième terme, qui n’est guère qu'une combinaison des deux premiers : exaltation, fureur sacrée, ivresse de la colère qui appelle la bataille, ivresse du désir qui appelle la volupté, ivresse plus haute et plus calme qui emporte l'âme vers quelque chose d'innommé. Cet innommé sera l'infini, sera Dieu, si vous le roulez ; mais ce Dieu et cet infini prendront

autant de noms et autant de figures qu'il y aura

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dans l’auditoire de passions, de fantaisies et de tempéramerts divers.

Gaieté ou mélancolie, plaisir ou peine, le monde immense de la musique se meut entre ces deux pôles. Avec toutes ses mille ressources sans cesse accrues, cet art est incapable d'exprimer d’une façon claire, indiscutable, intelligible à tous, d'autres sentiments que ces deux-là. Toutes les fois que plusieurs hommes réunis en viendront à s'interroger sur leur impression commune à l'audition du même morceau, ils ne pourront jamais la déterminer nettement que par ceci : Je jouis ou je souffre, je souris ou je pleure. À quoi quelques-uns pourront ajouter : Je demande la bataille, et quelques autres : Je rêve. Mais quelle bataille cet quel rêve ? Sera-ce le combat du bien contre le mal, ou celui du mal contre le bien ? La musique toute seule ne vous le dira jamais ; c'est le combat du lion qui se jette sur sa proie, Je combat d'Ajax furieux qui frappe sur les

Grecs comme sur les Troyens dans la mêlée,

c’est une détente foudroyante du système nerveux chargé d’une électricité héroïque. Vous-

rêvez ! le rêve est l’état le plus fecond de l’âme humaine, n'en déplaise à ceux qui s’agitent et qui prétendent agir. Mais où va votre rêve ?

S'il va quelque part où l'intelligence et la vo lonté puissent le suivre, s’il est quelque chose de plus qu'une sorte d'ivresse, d’extase indescriptible, de sublime hébétement, pareil à l'effet de l’opium et du haschich, si ce rêve, sans objet sur la terre, sans but précis dans la volonté et l’action, s’élance au moins dans ce vague infini au bout duquel on peut quelquefois rencontrer l’idée de Dieu ; si ce rève enfin aboutit à un sentiment déterminé, à une idée, à une intention, c'est qu’en dehors de la musique elle-même, vous aurez trouvé le sentiment, l'intention et l’idée ; c’est que dans vos croyances déjà formées, dans votre cœur déjà dressé aux nobles mouvements, dans votre imagination déjà peuplée par les autres arts de

glorieux modèles, vous aurez puisé le seul en-

HONTE D 74 At

seignement qui soit capable de se traduire en acte. C'est que la poësie, c’est que la peinture, truchements plus fidèles et plus clairs de la religion ou de la philosophie, auront déposé dans votre âme le germe sacré. La musique vous a communiqué la douce chaleur qui le ST éclore; mais, comme la chaleur, elle ignore ce qu’elle produit, et des mêmes rayons elle féconde l'œuf du cygne et celui de la vipère.

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