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La symphonie telle qu'elle éclate sous la main de Beethoven est le triomphe de la musi-
affranchiede toute fonction déterminée, n'ayant plus d’objet qu'elle-même et l'émotion qu’elle produit. C'est dans l'édifice de la symphonie
__ tecture dans l'édifice du temple. C'est dans la __ symphonie par-dessus tout que se délectent les
initiés de la muse mystérieuse des sons et des
que la musique doit être jugée, comme l'archi-
accords. À mesure que l’education musicale s’est perfectionnée, la symphonie est parvenue à lutter, en France même, avec l'opéra ; elle a aujourd’hui, comme l'opéra, ses églises et ses chapelles populaires. La musique enfin, sous toutes ses formes, est devenue parmi nous une puissance, car elle satisfait à un véritable besoin. Le goût qu’elle inspire est si vif qu’on se . passerait volontiers de tous les autres arts. La preuve de sa royauté c’est l'immense liste civile qu'on lui consacre chaque année ; nous ne parlons pas ici des sommes exorbitantes que l’État et les grandes villes consacrent à la subvention des théâtres lyriques et qui dépassent de beaucoup tout ce que la France veut bien accorder chaque année à ses grands établisse ments scientifiques et littéraires, il s'agit des contributions volontaires, individuelles, que la masse du public paye chaque année aux concerts, à l'opéra, aux professeurs de chant où d'instruments.
La musique est sans contredit celui de tous
At ‘ LA SYMPHONIE INSTRUMENTALE
les arts qui remue le plus énorme budget. Les
quelques munificences que suscite la peinture
dans les ventes solennelles sont le fait de rares
amateurs, toujours les mêmes. Les traitements princiers des gosiers à rouladeet des jongleurs musicaux sont payés par le suffrage universel. L'ouvrier sur sa banquette du paradis y contribue pour sa part proportionnelle, comme le millionnaire dans sa loge d’avant-scène. Au-
jourd’hui que la statistiqne décide souveraine -
ment de toutes les questions morales, la préé-
minence de la musique ne saurait être dou-
teuse en présence des chiffres que cet art peut
invoquer.
La musique est cependant une discipline, mais tout autre qu'une discipline morale; elle fait marcher du même pas des milliers de gen$ qui sont très loin de penser du même esprit et de sentir du même cœur. La baguette du chef d'orchestre et la canne du tambour-major représentent assez bien le genre de direction que
cet art peut exercer entre les mains d'un gou-
tait
vernement qui voudrait s’en servir. L'histoire
est là pour démontrer l’action morale de la mu-
sique par ses alliances. Les despotes grands ou
petits l'ont instinctivement protégée. C’est l’art de prédilection des peuples asservis ; elle s’est développée dans la somnolence de l'Allemagne et dans la corruption de l'Italie. Le pays du monde le moins musical, c’est à coup sûr la libre Angleterre. Mettra-t-on sur le compte de l’art musical les prodiges opérés par la Marseillaise? Et d'abord la poésie en revendiquerait sa bonne part, l’autre est à la musique du canon. Il suffit d'avoirune fois entendu les patriotiques hurlements de la furie française pour lui rendre cette justice de reconnaître que son ressort n'est pas le sentiment musical. Les Français ont chante faux à toutes les grandes époques de leur histoire ; qu'importe, s'ils pen-
saient juste et agissaient vaillamment! Depuis
nombre d'années nous sommes en voie de pro-
grès musical. L'esprit nouveau paraît étroite-
ment s’allier avec cet art importé d'Allemagne
Vs ”
et d'Italie. La musique déborde, même la bonne
musique : symptôme plus grave. C’est l’art de la
démocratie, nous a-t-on dit; alors son développement actuel est d’heureux présage pour la démocratie disciplinée. Faut-il augurer aussi bien de la raison et des mœurs sous le sceptre de la musique? Dans le palais qu’on lui bâtira germera-t-il de bien hautes idées ? ce temple si magnifique rendra-t-il des oracles et des conseils bien salutaires ? Dans tous les cas les sommes immenses que l’on consacre au nouvel Opéra prouvent l’importance attachée à l’art
dont il sera le sanctuaire. Un peuple ne fait
-d’aussi monstrueuses dépenses que pour les be-
soins de sa religion. C’est en effet une religion, c'est le culte aujourd’hui prépondérant qu’un théâtre lyrique doit desservir. Il faut édifier à tout prix un temple à la divinité nouvelle, un lieu de dévotion pour ces pèlerins de la volupté qui affluent dans Paris des quatre points du monde. Ce monument dont la France avait un si pres-
sant besoin, c’est la cathédrale du matérialisme.
Ilest vrai que la musique entre pour bien peu
de chose dans les magnificences de l’o péra, Il se-
rait injuste de la rendre responsable des prodi-
galités dont elle est le prétexte. Pas une des neuf Muses n'est d'ailleurs plus intéressée
qu'elle à la construction de ce sanctuaire ; ilest
promis à d’autres déesses. Mais cet art, le plus
immatériel de tous en apparence, est au moins l'occasion de tout ce qui se déploie de luxe avilissant et de grossière sensualitité dans ces spectacles bâtards dont le bruyant éclat éloigne les vrais fidèles de la mélodie : c’est sous l’in-
fluence, sous la domination de l’art musical
que tous les autres arts se sont associés, pour
un effet moral aussi misérable. Le plaisir pris pour unique but, voilà le seul mobile de cette association et le dernier mot de la musique. Or le
plaisir tout seul, et sans mélange d'intention
plus haute, c’est, selon les temps, corruption
ou férocité. L'empire romain a fait le Colisée, notre siècle bâtit l'Opéra. Aux yeux de la philosophie et dans l’évolution de l’histoire, c’est
absolument la même chose : un appel aux barbares !.
Revenons à la musique en elle-même et pure de tout adultere avec ce luxe de décadence.
Arrière la fille de joie, salut à la Muse des incorruptibles extases. La musique à, plus que tous les autres arts, le privilège de nous arracher à nous-mêmes. Elle nous plonge dans le fleuve d’oubli ; elle nous élève au-dessus de notre moi et nous emporte dans l'infini. La personnalité, la volonté, la liberte, abdiquententre ses mains De là ses grandeurs et les périls dont elle nous menace. Nous communiquons par elle avec un ordre surhumain. Elle nous fait pour ainsi dire pénétrer au sein de Dieu et dans lintimite dela nature. Autour de nous se déploient les harmonies éternelles ; un monde parfait en
lui-même, inaccessible à toute souillure, inca-
1 Ceci était écrit en 1865. Après les épouvantables désastres de 1870 et 1871 au lendemain de la Commune et en face de Paris incendié, l’Assemblée nationale votait le prompt achèvemeut du nouvel Opéra, les cinq milliards de de notre rançon n’étant pas encore payés aux Prussiens.
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pable de dévier, réglé par des lois qui jamais n'ont été enfreintes, qu'aucune erreur de notre conscience, aucune prévarication de la volonté humaine ne saurait entraver.
À travers cet infini où nous montons sur les ailes de la musique, nous rencontrons Dieu et Ja nature, tous deux ensemble ou séparément, Pour peu que l'essor fléchisse, au lieu d’aborder dans l’immatériel et dans l’ineffable idéal, dans une sphère supérieure à l'humanité, nous tombons au-dessous de l’homme et dans cette région de la nécessité où s’accomplissent les phénomènes de l’aveugle et fatale matière.
C’est de la nature, du monde extra-humain, ce n'est pas de nous-mêmes que nous entretient la musique. Notre liberté n’a pas prise sur elle; mais elle a prise sur notre liberte par nos organes dont elle s'empare, par nos nerfs qu’elle exalte ou qu’elle stupéfie, comme le vin ou l’ether. La musique, en un mot, n’a pas sa racine dans le sens moral, dans la cons-
cience, mais dans le sentiment de la nature.
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