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CHAPITRE XI

En passant de la Grèce à Rome, le faisceau

| de la connaissance humaine se rompt et se divise encore. La poésie cesse d’être l'instrument par excellence, le centre de la sagesse, la régu-

latrice de la vie et du développement des arts.

Dans cette littérature d'emprunt et de seconde

main, éclose artificiellement chez un peuple dépourvu des facultés spéculatives et né pour l’action, chez une race douée au plus haut point

du génie politique, mais brutale et sanguinaire,

on voit disparaitre de la poésie ces gracieux accessoires qui témoignaient del’antique union des arts sous la discipline de la parole. Les Muses cessent de se tenir par la main et leur ronde harmo nieuse se disperse dans cette cité violente où le goûtdesarts n’estguère quelafantaisie desriches désœuvrés, au lieu d’être,comme dans Athènes, une religion commune et un lien social. Le poète jadis pontife et roi, plus tard général d'armée,

archonte, triomphateur aux jeux d’Olympie et couronné dans le temple des dieux est devenu dans Rome une sorte d'homme de lettres, parasite des hommes politiques. La lyre est tombée de la main des hommes libres dans celle des esclaves affranchis. L’antique Aëde est remplacé dans les festins par les mimes et les chanteurs de carrefours. Alors les poètes se glorifient de leur néant dans la république, Eschyle voulait que son épitaphe parlât de sa bravoure et de la sainte victoire de Marathon; Horace se vantait d’avoir jeté son bouclier à Philippes.

Hormis l'architecture, qu'il est impossible

de détourner de sa mission sociale et religieuse, les arts n'étaient plus à Rome que les serviteurs de l'orgueil individuel ou les auxiliaires de la volupté. De cet art, lui-même qui édifie avec les temples la conscience religieuse du citoyen le génie de cette race impitoyable avait tiré pour dernière merveille ce vaste abattoir de victimes humaines qu'on appelle le Colisée.

Quant à la musique à laquelle le divin Platon assignait un si noble emploi, conforme d’ailleurs à toutes les traditions de la Grèce, il ne parait pas qu'aux temps même de la vertu romaine elle ait joué un rôle considérable ou dans les armées, ou dans les temples, comme conseillère de l’héroïsme et de la piété envers les dieux. L’héroïsme chez les Romains n’a jamais eu cette élégance qu'il revêtit chez les Grecs. Peut-être avait-il des racines plus profondes dans le sentiment du devoir et dans l'énergie individuelle ; à coup sûr, il restait étranger à cet enthousiasme du beau qui donne à la vertu

hellénique je ne sais quelle auréole aimable et

g2 LA MUSIQUE CHEZ LES ROMAINS

| rayonnante, ainsi qu’à la vertu française. L'héroïsme était chez les Grecs comme une fleur de l'esprit ; il ne m'est pas prouvé que la vertu romaine fût quelque chosede mieux que la vigueur du tempérament, tant elle se trouve mêlée d’un sauvage orgueil. Au contraire de ce qui s’est passé en Grèce, la musique a été à Rome le plus avili de tous les arts. La prêtresse s’y fit courtisane.

Les arts en général, la poésie elle-même, dégradent les âmes dès qu'ils cessent de les ennoblir ; corruptio oplimi pessima. Cela est particulièrement vrai de la musique : sitôt qu'elle ne s'associe plus aux grands enthou-— siasmes pour les soutenir et leur imprimer un plus vaste essor, elle glisse vers les passions énervantes et malsaines. Elle n’habite guère la région moyenne; comme le système nerveux sur lequel elle agit plus directement que les autres arts, sitôt qu’elle prédomine et que l'équilibre de nos émotions se rompt en sa faveur, il faut

qu’elle nous exalte ou qu’elle nous amollisse.

ie

Les âmes délicates sont seules susceptibles de recevoir de la musique une excitation pure, intellectuelle et qui soit autre chose qu’une sorte de fureur. Le tempérament romain avait trop de farouche énergie pour qu’un stimulant de cette sorte pût rien ajouter à sa vertu militaire. Quoique forcément présente dans quelques céremonies religieuses, la musique à Rome n'eut d'importance que comme instrument de plaisir, Confiée aux esclaves, elle assaisonnait les monstrueuses débauches de l'empire ; elle eut le déshonneur d’être estimée et pratiquée par Néron. Ce grand artiste compromit tellement la musique qu'après sa mort les musiciens furent chassés de Rome. Quoique tombe bien bas sous la République, dans cette ville corrompue par un luxe à la fois raffiné et barbare, l’art sacré pouvait se dégrader encore ; il reçut sa suprême note d’infamie entre les mains d’un empereur. Il disparait dès lors de l’histoire du paganisme et descend pour se purifier

avec l’âme humaine dans les fertiles ténèbres

des catacombes. La musique y sommeille long— temps avec les germes des autres arts. Les débris de la peinture, de la statuaire, des mélopées antiques, servent aux premiers fidèles à ‘construire au sentiment religieux un abri, des

instruments provisoires.

GHAPITRE XII

Dès l'aube du christianisme triomphant, la musique rentre dans sa fonction sacrée. Ce art, comme l'architecture moderne, a eu l’Église pour berceau. Les quelques chants de guerre conservés par les barbares devenus chretiens, la musique dont les troubadours accompagnaient leur poésie sur des instruments très imparfaits ne comptent presque pour rien dans les origines de l’art. Comme objet d'une étude

sérieuse et susceptible de perfectionnement,

l'art musicalest né, il s’est formé dans le sanc tuaire. Tout ce que l'instinct et les besoins éternels de l'imagination produisirent d’abord autour de la musique sacrée, tout ce qui précède le chant religieux dans l’Europe chrétienne est comparable aux essais qui ont entouré, précédé et préparé, si l’on veut, l’architecture des cathédrales. Avant la première église originale, on bâtissait, sans doute, chez les nations chrétiennes avec plus ou moins de solidité ou d'élégance, mais il n'existait pas encore un art proprement dit, des règles fixes, des styles divers, un ordre nouveau. La science de la musique, comme celle de l’architecture, eut donc chez nous comme dans l’antiquité le temple et la divinité pour objet. L'invention de l'orgue, cet instrument architectural, appendice des murs de l’église, uniquement destiné à des fonctions sacrées, est, dans le monde moderne, le point de départ dela musique.

Le plain-chant qui fut d’abord l’art tout en-

tier chez les nations chrétiennes, nous redit

l'écho, un peu modifié par le mysticisme, de la mélopée antique. On sait que plusieurs hymnes de l'Église se chantent sur des airs dérivés des mélodies païennes, comme plusieurs de ses rites se rattachent à des rites antérieurs. Ces mélodies étaient nobles, simples, solennelles. Le moyen âge essaya d'introduire dans la musique sacrée un élément de fantaisie et même de gaieté populaire. A certaines fêtes, des cérémonies et des chansons bouffonnes envahissaient la cathédrale. Comme il est de l'essence de la musique de chercher à plaire et à divertir avant tout, on alla si loin dans la voie du chant grotesque, qu'un pape, vers 1300, fut contraint de chasser des églises la musique populaire. Sa bulle fut moins puissante que les habitudes invétérées des fidèles, et le scandale des bouffonneries musicales admises dans les sanctuaires dura jusqu’au concile de Trente 1545-1563. Les excés des mélodies et chan-sons vulgaires, mêlées aux rites sacrés,

étaient tels encore au. milieu du seizième

siècle, que le pape Pie IV était sur le point d'interdire toute espèce de musique dans les églises, lorsque Palestrina parut et sauva la musique religieuse. Il écrivit la fameuse messe dite du Pape Marcel, qui frappa d'admiration tous les chefs de l’Église ; le chant fut réhabilité et les œuvres du puissant compositeur servirent désormais de modèle pour la musique sacrée,

Cette réforme consacrait l’union de la musique au culte chrétien, en la disciplinant, en la subordonnant aux rites et à la pensée religieuse, comme les arts doivent lui être subor-donnés pour être admis dans le temple. Mais en même temps, une grande révolution s’accomplissait : le passage de l’art à sa période libre et séculière. Devenu majeur il s'émancipait à son tour, après la poésie, la statuaire et la peinture, de la tutelle de l'autorité religieuse. Du vivant de Palestrina la musique profane se fondait comme un art sérieux et supérieur aux

boutades melodiques de la poésie populaire,

par la création de l'opéra. La musique n’a réellement pris possession d'elle-même, n’est entrée dans sa vie personnelle et dans son plein développement, que du jour où, rompant avec les sanctuaires, elle s’est donné son temple à elle, le theàtre.

Vers 1580, quelques jeunes patriciens de Florence eurent la première idée du drame lyrique. L'indépendance de la musique est dès lors fondée, malgré son association avec la poésie qu’elle arrivera plus tard à subordonner, puis à effacer complètement. Mais l’art était trop voisin de sa période sacrée pour ne pas rester encore, même sur le théâtre, grave, savant, solennel. Les longues études faites sur les vieux thèmes grégoriens avaient imprégné l'esprit des artistes d’habitudes sévères et religieuses. Longtemps après sa sécularisation la musique profane se ressentit du voisinage du plainchant et de la majesté des temples où elle avait été nourrie. C’est par les Scarlatti et le grand Hændel (1659-1759), que s’opéra au milieu des

chefs-d’œuvre, le passage de l’église au théâtre. Dès lors la musique déborde; après l'Italie, l'Allemagne se couvre d'exécutants. La France, que son génie actifet militant devait préserver jusqu’à nos jours de l'empire de la musique, eut peur de cette invasion. Nos pères avaient imaginé un singulier moyen d’endiguement de cetart, et qui prouve en quelle médiocre estime il était tenu. On exigeait des musiciens, avant de leur accorder le droit d'exercer librement, qu'ils se fissent recevoir maîtres à danser. Les temps sont-ils assez changés ? De nos jours les compositeurs de musique partagent avec les rois le privilège d'obtenir de leur vivant les honneurs de la statue.

Après les génies créateurs qui relèvent en: core de l'inspiration sacrée en fondant la musique profane, l’art s’achemine à travers le drame lyrique vers l’affranchissement complet de la musique par la suppression de la parole et de toute indication de sentiment étrangère à

la musique elle-même, Voici venir la sym-—

phonie instrumentale, monument suprême de la liberté de l’art. L'expression dramatique et lyrique se développe et s'achève par Pergolèse et Gluck ; la mélodie éclate de Cimarosa à Rossini, et la symphonie triomphe de Bach et de Haydn à Beethoven. Mozart, comme un autre Raphaël, semble au milieu de tous réunir toutes les qualités tempérées, posséder la perfeçtion. Ainsi, quand la Révolution française éclate, la musique est parvenue à sa grande époque : une alliance va se faire entre ces deux génies pour changer de fond en comble le monde moral.

Les faits surabondent pour établir la domination qu'exerce aujourd'hui la musique. Lequel des autres arts ferait surgir au premier appel des armées d'exécutants, comme ces myriades d'orphéonistes sortis par bandes des derniers villages pour ces concours solennels, les fêtes les plus libres et les plus franchement populaires que nous ayons vues? Toutes les dissidences, toutes les opinions s’y effacent,

dit-on, sous l'influence pacifique de l'harmonie ; car il est dans la nature de la musique de voiler la conscience morale, d’éteindre ou de faire oublier les idées, et de forcer Ja raison au silence le plus absolu. Les nerfs sont en feu, et les nerfs n'ont pas d'opinion. Une mélodie, la couleur d'un paysage, l'odeur d’une rose, sont les mêmes pour un républicain et pour un monarchiste, pour un chrétien et pour un athée, si leurs nerfs sont montés au même diapason.

C'est ainsi que la musique rapproche les âmes. Elle rend aux salons les mêmes services qu'aux places publiques ; elle écarte les médi sances, les discussions passionnées, les fausses nouvelles en supprimant la conversation. L'autorité politique et religieuse ont également à s’en louer. Un piano tient lieu d’esprit à ses habitués ; sa présence quelque part évite au gou-vernement bien des frais de surveillance. La musique n’est pas frondeuse. Si j'étais chargé de rétablir dans un pays le principe d'autorité,

j'y propagerais de toutes mes forces la musique

de chambre : j'y multiplierais les cafés-concerts les théâtres lyriques et les sociétés chorales.

Sous le règne de la musique, les autres arts s’effacent plus ou moins, selon la part qu'ils font à la pensée. La peinture supporte facilement le voisinage de l’art dominateur ; elle décore le long des boulevards les temples de l'harmonie comme elle décorait les églises du Dieu fait homme. Quand la poésie a fourni aux compositeurs des situations et quelques rimes que per sonne ne discerne, elle doit s’effacer devant ces plaisirs de l'oreille qui coûtent si peu d'efforts à l'intelligence.

La littérature dramatique elle-même, celle qui lutte avec le plus d'avantage contre l'invasion musicale, a vu sa place singuliérement réduite depuis un demi-siècle. Autrefois le principal théâtre de chacune de nos grandes villes de province était consacré à la tragédie, à la comédie, au répertoire classique. L’opéra est d’abord entré en partage avec les pièces littéraires ; il

règne exclusivement aujourd'hui sur nos prin-

cipales scènes. La comédie et la tragédie dans leurs rares apparitions en province sont reléguées sur le théâtre du vaudeville et du mélodrame. Voulez-vous connaître un des fruits que ce changement a portés dans l'éducation popu-laire ? on rencontre dans nos villes de com-merce des vieillards dont l'enfance fut peu cultivée et l’âge mür absorbé par les affaires, et qui récitent de mémoire devant leurs petits-fils ébahis des scènes entières de Corneille, de Racine et de Molière. Ce sont d'anciennes habitudes du théâtre d'autrefois. Ceux d’aujourd'hui fredonnent à leurs neveux des airs de Robert-le-Diäble et de la Favorite. Merveilleux aliment pour l'esprit et le sens moral, bien digne de faire oublier les vers de Polyeucte et du Misanthrope!

Ce sont là de bien petits faits, mais qui, rassemblés, forment de grands symptômes. La musique est l’art de notre temps : il y a unanimité sur ce point entre les penseurs les plus

divergents. Ecoutez un célèbre critique adver-

saire du spiritualisme chrétien et fataliste absolu. Il constate, comme nous, cette suprématie actuelle de la musique, et juge cet art sévère ment. Après avoir peint sous les couleurs les plus affligeantes l'état de la société depuis le dix-huitième siècle, M. Taine continue ainsi : « La musique devient cosmopolite, universelle, aux approches de ce grand ébranlement des âmes qu’on nomme la Révolution française, comme autrefois la peinture sous la secousse de cette grande rénovation des esprits qu’on appelle la Renaissance. Rien d'étonnant dans l’apparition de ce nouvel art ; car il correspond à l'apparition d’un nouveau génie, celui du personnage régnant, de ce malade inquiet et ardent que j'ai tâché de vous peindre; c’est à cette âme que Beethoven, Mendelssohn, Weber, ont parlé ; c’est pour elle aujourd’hui que Meyer ber, Berlioz et Verdi essayent d'écrire; c’est à sa sensiblité outrée et raffinée, c’est à ses inspirations indéterminées et démesurées que la

musique s'adresse. Elle est toute faite pour cet

office, il n’y a aucun art qui réussisse aussi bien qu’elle à le remplir. Car d’une part elle est constituée par l’imitation plus ou moins éloignée du cri, qui est l'expression directe, naturelle et complète dela passion et qui, agissant sur nous par un ébranlement corporel, éveille à l'instant, notre sympathie invelontaire; en sorte que la délicatesse frémissante de tout l’être nerveux trouve en elle son excitation, son écho et son emploi. D'autre part étant fondée sur des rapports de sons qui n’imitent aucune forme vivante, et qui, surtout dans la musique instrumentale, semblent les rêves d’une âme incorporelle, elle convient mieux que tout autre pour exprimer les pensées flottantes, les songes sans formes, les désirs sans objets et sans limites, le pêle-mèêle douloureux et grandiose d’un cœur troublé qui aspire à tout et ne s'attache à rien. C’est pourquoi avec les agitations, les mécon tentements et les espérances de la démocratie moderne, elle est sortie de ses contrées natales

pour se répandre sur toute l'Europe; et vous

voyez aujourd'hui les symphonies les plus compliquées attirer la foule dans cette France où la musique nationale s'était jusqu'ici réduite au vaudeville et à la chanson ! ».

Nous n’aurions pas dit aussi bien et nous ne pensons pas autrement; mais, à la différence du philosophe fataliste, nous éprouvons le besoin de couclure, car nous admettons que l’homme est

* libre de choisir. Est-il vrai que ‘âme moderne soit un malade, la démocratie une maladie et la musique le eri de douleur qui s’exhale de la société décomposée ? Nous sommes tenté dele croire en lisant les pages éloquentes de M.Taine, mais, sans admettre avec lui que la révolution et la musique soient la maladie et le cri du malade, nous croyons du moins que ni l’une n; l’autre ne sont le remède, et qu’il n’y a aucun bien à tirer de-la musique pour l'éducation li-bérale de la démocratie. Les âmes souffrent de

désirs sans objets et sans limite, d'agitations

1 Taine. Philosophie de l'Art.

de mécontentements et d’espérances vagues :

est-ce en les nourrissant d'émotions vagues qu'on les guérira? Nous avons écrit un mot qui nous a été beaucoup reproché : « La mu-sique est un dissolvant. » Nous ne complète rons pas ce blasphème en ajoutant : la démocratie est une dissolution ; nous espérons mieux d'elle, et c’est précisément pour cela que nous cherchons à savoir si ce déluge de musique effrénée répandu sur la nation peut agir dans les âmes d’une autre manière qu'un dissolvant.

Que la musique sache réunir dans un élan commun des âmes qui ontune pensée commune, cela est certain ; mais là où cette pensée n’existe pas, la musique, incapable de la produire, lance les esprits et les disperse sur toutes les voies de la fantaisie personnelle, En face d’une statue, d'un tableau d'histoire, dans l’enceinte d'un monument, à l’audition d’une pièce de vers, toutes les intelligsnces, clairement solli-

citées, convergent vers une idée semblable. Au

KL Rep se sont volées à Etie lieues les unes des autres, dans les espaces illimités. : Cette dispersion des âmes à tous les vents,

faut-il l'appeler une communion ?

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