‹ Contre la musiqueChapitre 31 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Avant de continuer sur la musique et les beaux -arts cette controverse que mon illustre et cher interlocuteur a rendue si attrayante, je suis contraint de me demander quelle maladresse de ma plume a pu me faire accuser et convaincre d'être un trréconciliable ennemi de la musique. Le mot a été prononcé par un excellent critique, musicien de haute valeur,

ke écrivain aimable et sagace, M. L. Kreutzer,

qui vient de nous être enlevé. Il était intervenu dans le débat avec beaucoup d’impartialité, de sagesse et de compétence, et cependant il à porté contre moi cet arrêt sévère. Je sais de plus, et surtout je devine, que l'immense majo— rité de nos lecteurs a dû ratifier cet arrêt, et je suis tenu pour un barbare détracteur du plus séduisant des arts.

Par une singularité toute nouvelle, je m'empresse d’en appeler de la sentence des juges à mon contradicteur lui-même. Il m'aurait justifié des exagérations qu’on m'a prètées, en citant tout ce que j'ai dit de respectueux et de tendre pour la musique, s’il n’avait craint de me faire condamner pour inconséquence, ce qui semble pire que l'erreur. Il m'a répondu avec toute la justesse de son esprit et toute la bienveillance de son cœur.

Comment donc suis-je arrivé à me compromettre ainsi devant les amis du grand art de Mozart et de Beethoven, de Gluck et de Rossini,

c'est-à-dire devant tout le monde, et à me faire

appliquer ce vers de notre Molière, qui serait dans le monde d’aujourd’hui une sentence de

bannissement perpétuel:

Cet homme assurément n'aime pas la musique,

Qu'on me permette de l'expliquer d’abord par des exemples. Si j'avais écrit il y a un peu plus de cent ans que les classes ouvrières ne sont pas faites pour gouverner la nation, ou les femmes pour commander aux hommes, on m'aurait ri au nez et on m'aurait renvoyé à M. de ja Palisse. Si je me permettais de dire aujourd’hui que la direction de la société ne doit pas appartenir au peuple, ou que la femme n’a pas de supériorité native sur l’homme, je m'afficherais comme un ennemi du peuple et comme un sauvage oppresseur de la moitié la plus parfaite du genre humain, Je supplie mes lecteurs de ne pas supposer un instant que j'’admette deux assertions aussi hasardées; j'ai

sur les bras trop d’affaires avec les puissances

du jour. C’est par des témérités pareilles que me voilà noté comme un detracteur de l’art qui domine en ce moment, de l’art musical.

Et cependant, quelle est au fond l'injustice que j'ai commise à son égard? C'est tout simplement de ne l'avoir pas placé au-dessus de tous les autres arts ; c'est de l’avoir mis historiquement et moralement à la suite de l'archi-

tecture, de la statuaire, de la peinture et de la poésie. L'égalité ne lui aurait pas suffi; il réclame la primauté. Constatons ici, en passant, une loi commune à tous les faits de notre siècle égalitaire, Je suis convaincu plus que personne que l’égalite tend à se faire dans toutes les choses de ce monde; que, sur notre globe luimème, les grandes forêts seront rasées, les grandes montagnes s'abaisseront, et que, la veille de sa fin, notre terre se sera rapprochée autant que possible de l’ideal des politiques égalitaires ; elle sera plate et unie comme une table de cabaret, et notre société aussi. En attendant

que le niveau s’établisse, nous subissons d£s

oscillations qui poussent au sommet ce qui était en bas et en bas ce qui était au sommet. C'est ce qu'on appelle, je crois, en politique, la révolution. Tous ceux qui sont empressés de monter se trouvent opprimés quand ils ne dominent pas. Ils en est de même entre les sciences et les arts. La physique, par exemple, se déclare entravée par la science morale pour peu que cette science subsiste au-dessus, où même à côté d’elle. La musique se trouve insultée si on lui préfère la peinture, ou la statuaire, ou la poésie.

Je sais que j’ai donné de mes préférences des raisons sévères, trop sévères peut-être pour la musique. Profondément convaincu qu'il existe une hiérarchie dans les arts comme en toutes choses, j'aurais pu motiver plus doucement le rang que j'assignais à la musique. Je me suis laisse entrainer, je l'avoue, à lui parler comme à un despote, et comme un despote elle a été offensee de ce qui contredisait ses prétentions au

souverain pouvoir. G'est ainsi qu'il arrive

en toute chose dans notre temps et dans notre pays: on semble combattre pour la liberte, pour l'égalité, mais au fond c’est pour l’empire que l'on combat.

La preuve que je n'exagere pas cette suscep tibilité de Ja muse régnante et l'intolérance de sa cour, c’est que dans le procès qui la concerne les juges et l'auditoire ont dépassé de beaucoup contre moi les conclusions de mon très gracieux et très aimé contradicteur. M. de Falloux a combattu mes erreurs ou mes jugements trop sévères sur la musique, mais ne m'a jamais accuse d’en être l’irréconciliable ennemi.

Avec un maître dont on aime à prendre les avis en toutes choses, comment discuteï sans se reprocher à soi-même son obstination ? et d'autre part comment céder sans faiblesse ? Si ma conscience me permet de faire amende honorable sur quelques points, il en est d’autres que je dois maintenir. Un de mes principaux arguments me semble d’ailleurs enleve

par la seule présence d’un homme d'Etat, d’un

homme de grand caractère, en tête des amis passionnés de la musique. Je vois à côté de lui les hommes que j'admire, que je vénère le plus parmi ceux qui n’ont jamais fléchi devant la force et devant le succès. J'avais dit que la musique amollit les âmes, qu’elle est médiocre ment goûtée par les hommes d'action et par les peuples virils. Ne suis-je pas réfuté d'avance quand M. de Falloux se lève pour me répondre? Quand cet autre héroïque lutteur! qui sur son lit de souffrance nous enseigne encore l’ardeur de la lutte et l’invincible courage, accepte les secours de la musique? Ne sais-je pas aussi que l’incomparable orateur *, le grand homme de bien et de genie que la France vient de perdre, ce type de l’inébranlable fidélité, faisait de la musique les délices de sa vie ?

Ces exemples prouvent d’abord qu'il y a dés

ames et des couragesau-dessus de toute atteinte.

i Montalembert.

? Berryer,

me

Pour avoir laisse ainsi intacts des caractères de cette trempe, la musique ne m'a pas démontré qu'elle soit une forte nourriture, un tonique de l’âme. Je n'ai jamais prétendu qu’elle fût un poison. Omnia munda mundis, toutest pur pour les purs. Quand on veut juger de l’influence d'une doctrine, d’un régime sur la masse des hommes, on doit mettre hors de cause les natures exceptionnelles. Je connais des athées irréprochablement vertueux. Les stoïciens ne croyaient pas à l’immortalité de l'âme. Mais il y a autre chose à répondre en face de ces exemples. Les grands caractères, les hommes d’action, les esprits politiques dont je fais moi-même un argument contre ma thèse recherchent la musique, l’écoutent avec infiniment de plaisir, mais ne sont pas des musiciens. Moi aussi, l'irréconciliable ennemi de la musique, je la désire, je l’entends avec bonheur et très souvent avec ivresse, Je ne prétends pas être un connaisseur et un juge; je

n’ai Jamais reçu d'éducation musicale, je sais

qu'il y a dans les grandes œuv res une foule de choses qui me restent inaccessibles. Je ne crois pas, cependant, qu’on m'ait jamais fait prendre de la mauvaise musique pour de la bonne, et goûter les vaudevilles français à côté des airs italiens ou des symphonies allemandes. Malgré mes théories et tout ce qu’on peut penser de moi, j'ose donc affirmer que j'aime la musique, je pourrais presque dire que je l’aime passionnément ; mais j'ajouterai aussitôt que je m'en défie, comme d’une foule d’autres choses que j'aime et que je redoute. Si j'ai avancé que la musique a souvent pour effet de détremper la volonté et d’amollir le cœur, ce n’est peut-être qu'un aveu inconscient de ma propre faiblesse. D’autres plus énergiques savent s'emparer de

de ces émotions qui me dominent et m’épuisent

et les faire tourner en ardeur et en résolutions

magnanimes, Mais, je le répète, c'est là le cas de quelques hommes rares et qui font d’ailleurs de la musique le délassement et non l’occupa -

tion de leur vie.

CNT

Ceci m'amène à la partie de ma thèse la plus scabreuse, parce qu'elle met en cause non plus les choses, mais les personnes, non plus l’art, mais les artistes eux-mêmes. Aussi j’aborde cette question la première, pour en être plus tôt quitte. Dieu me garde de discuter ici chez les musiciens de ce que l’on appelle aujourd’hui, sans souci du dictionnaire de l’Académie, l’onorabilité! Is n’ont ni plus ni moins de vertus personnelles que les autres artistes et que les poètes, ni plus ni moins de convictions morales: ils courent les mêmes dangers politiques et ne succombent pas plus souvent.

M. de Falloux m'avait fort intéressé au caractère de Grétry en nous citant de lui une réponse à Napoléon I”. Le savant critique Léon Kreutzer, en prenant contre moi le parti de la musique, traite fort rudement dans Grétry l'homme et le musicien; il nous le montre avare, jaloux, vindicatif, circonspect, et mélangeant les plus fausses doctrines philo -

sophiques avec ce que l’art peut entasser

de non-sens el de billevesées. Je ne suis pas en état de juger cette question; je fais même l’aveu que je connais très sommairement la biographie des musiciens illustres, Je ne les discuterai pas dans leur valeur morale et personnelle. Mais sans posséder sur ces grands génies de la musique et sur ceux de la peinture d’autres détails biographiques que ceux qui se trouvent partout, je défie les avocats de la musique de mettre en comparaison des trois peintres que je vais citer trois compositeurs qui, pourlapuissance des facultés en général, pour l'étendue de l'esprit, l’universalité des aptitudes, la profondeur philosophique des conceptions, en un mot pour tout ce qui fait dire : voila un homme, puissent un instant soutenir le

parallele.

Je nomme d’abord Léonard de Vinci, peintre, sculpteur, architecte, ingenieur, savant mathématicien et physicien, écrivain et penseur profond, qui peint la Cène et la Joconde, cons-

truit les admirables canaux de la Lombardie et

régularise le système d'irrigation de ce pays, le premier du monde pour cette partie de la science agricole. Il fait des découvertes en chimie, invente des instruments de musique, fond des statues de bronze, écrit des traités de peinture et des études de philosophie.

Quel peintre, quel sculpteur et quel architecte fut Michel-Ange, tout le monde le sait, Si bien qu’on oublie qu’il fut un poète éminent et qu'il a laissé un volume de sonnets qui égalent ceux de Pétrarque. C’est avec Léonard un des plus grands types de l’universalité de l'esprit non seulement parmi les artistes, mais parmi les hommes. Je n’ai pas parlé de son rôle politique et des fortifications de Florence.

Ce n’est pas l’idée de l’universalité et des hautes conceptions de la philosophie qui s’attache d’abord au nom de Raphaël; c'est l’idée de la perfection dans la beaute et dans la grâce, d’un exquis mélange de la nature et de l'idéal, d’une facilité d'exécution sûre d'elle-même et qui produit des chefs-d’œuvre comme un arbre produit

ses fleurs, en un mot, de toutes les qualités d’un génie élégant et ferme qui, transportées dans un art différent, ont fait dire de Mozart qu'il est le Raphaël de la musique. Ce fut certes une imagination riche et variée que celle d’où jaillirent, avec tant d’autres merveilles, Don Juan, la Flute enchantée, les Noces de Figaro et le Requiem. Mais la puissance de cet esprit ne s’est en somme exercée que dans la stricte enceinte des idées musicales. Pour écrirela Flüte enchantée et le Requiem, il faut être un très grand musicien, mais il n’est pas nécessaire d'être jamais sorti de ses propres émotions, de ses douleurs ou de ses joies personnelles, d’avoir embrassé un seul instant les choses de l’histoire et de la religion, de la politique ou de la philosophie. À la rigueur, il est permis à un grand musicien de tout ignorer, hormis les procèdes de son art, et je crois que les plus illustres comme les plus humbles ont largement usé de cette permission. Cherchez quelle masse d’idées

en dehors de la peinture elle-même, il a fallu à

ce divin jeune homme, mort comme Mozart, à trente-six ans, pour peindre l’Æcoled’'Alhènes, la Dispute du Saint-Sacrement, \'ITistoire de Psyché.Que Raphaël ait puisé dans une éru dition acquise aux sources les notions nécessaires pour figurer ainsi le monde de la philosophie antique, celui du paganisme grec, celui de la théologie chrétienne, qu’il se soit rendu un compte profondémentphilosophique detoutesles idées qu'il mettait en présence, nous ne le prétendonspas. Ilvivait au milieu des plus brillants érudits, des plus ingénieux penseurs de la Renaissance, et son éducation historique, philosophique, littéraire, pouvait se faire dans les causeries charmantes d’un Décameron de grands hommes. Mais quelle étonnante vigueur intellectuelle ne fallait-il pas pour saisir et s'approprier tant d'ordres d'idées si divers, pour les exprimer avec tant de justesse et avec une interprétation si originale! Où sont les chefsd'œuvre de la musique qui supposent de pa-

reils trésors de la pensée, une pareille connais-

sance de toutes les choses humaines ? J'admets sans peine que tel opéra, telle symphonie nous révèlent des abîmes de passions, d'émotions, de sentiments personnels, mais jamais rien de ce qui ressemble à une idée. Le musicien nous a prouvé sa sensibilité, sa propre énergie, dans les limites de son art, mais ne nous a rien dit, absolument rien, d’étranger au monde musical,

Supposez un compositeur qui dépasse tout ce que Mozart et Beethoven nous font rêver:

imaginez qu'il produise deux symphonies au delà desquelles la perfection ne se puisse concevoir; croyez-vous que ces deux merveilles nous soient un témoignage de toutes les richesses, de toutes les grandeurs de lesprit humain en dehors de l'émotion musicale, comparable à ce que nous révèlent l'Ecole d'Athènes et la Dispule du Saint-Sacrement en dehors de l’émotionpittoresque? Si jemetrompe dans ce parallèle, si des esprits éminents comme ceux de mes contradicteurs affirment que l’au-

dition d'une symphonie, outre les larmes qu'elle

leur a fait verser, les mouvements de tristesse ou de joie, d'aspiration vague ou de fureur sacrée qu’elle a imprimés à leur cœur, leur a apporté autant de richesse intellectuelle qu’une des grandes fresques de Sanzio, je m'incline ; mais alors il se fait dans mes idées un tel bouleversement, je me méfie à tel point de tous les axiomes auxquels j'ai cru, que je renonce à raisonner et à penser.

En jugeant de la grandeur intellectuelle et morale comme on en a fait jusqu'ici — avant l'avènement de la musique et l'empire absolu qu’elle exerce — l'esprit humain, la haute dignité de l’homme paraissent autrement représentés par des personnages comme Léonard de Vinci, comme Michel-Ange, comme Raphaël que par Beethoven et Mozart et ceux que l’on peut adjoindre à ces dieux de la musique depuis Palestrina jusqu'à Rossini. Je ne parle pas ici des conditions plus ou moins élevées de l’existence sociale, ni même de la trempe du carac-

tère qui, chez les artistes comme chez les poëtes,

n’est pas toujours au niveau du talent; je parle de cet ensemble de facultés innées, de connaissances acquises, de déterminations morales en tous genres qui constituent l’homme et font de lui une puissance dans la création.

Il serait souverainement oiseux et injuste de fouiller dans la biographie des peintres et des musiciens pour mettre une des deux classes d'artistes, moralement ou socialement, au-des sus de l’autre, Ce n’est pas de politique et de caractère qu'il s’agit, Aucun des arts ne s’est montré depuis la Renaissance bien austère en morale et d’une indépendance bien farouche vis-à-vis des princes et des hauts seigneurs. On me citera en faveur des convictions de l’ombrageux et fantasque Beethoven l’histoire de la Symphonie héroïque, qui me touchera particulièrement, comme l'attitude de Grétry devant Napoléon. Mais ce n’est pas là que se place la question, Lequeldes deux arts, peinture ou musique, nous a fourni jusqu’à ce jour — l’homme

étant pris sous tous ses aspects — les plus

nobles échantillons de l'humanité ? Un esprit jaloux de grandeur intellectuelle, et impartial entre la peinture et la musique choisirait-il d'être Beethoven ou Mozart pouvant devenir Michel-Ange ou Léonard de Vinci? Je le demande aux hommes d’État, aux orateurs illustres dont l'opinion m’ébranle si fort en faveur de la musique.

N'ajouterais-je pas aux griefs des musiciens au lieu de me justifier, si je poursuivais cette comparaison devenue toute personnelle entre deux classes d'artistes ? J’oserai le faire, parce qu’elle m'amènera à reconnaître une des supériorités de la musique. Pour pratiquer la peinture, je parle de la grande peinture, il est ne-cessaire de posséder certaines connaissances étrangères ; un peintre n’est pas libre d'ignorer entièrement l’histoire et même la politique et la philosophie. Les peintres de paysages sont seuls exceptés de cette loi ; l’art qu’ils exercent se rapproche de l’art musical. Or la musique

a ce mérite d'exister indépendamment de toutes

les choses humaines, je dirai même de toutes les choses terrestres. Notre globe n'aurait pas êté créé, rien n’existerait encore de pondérable et de visible, que les rapports du nombre et de la mesure, que les harmonies éternelles planeraient sar Le chaos. La musique a un élément absolu comme la géométrie; je l'avais reconnu déjà. Mais je dois ajouter, puisque nous sommes dans le monde tel qu'il est et que je parle

ici à des humains, que ce tête-à-tête habituel

avec un élément placé en dehors du monde hu-

main et du monde moral, produit chez les musiciens quelques-uns des effets que l’on constate chez les géomètres. Je n’en indiquerai qu’un, sans pousser plus loin l’analyse : c’est une sorte de désintéressement des réalités sociales, d'inaptitude à la vie publique, de distraction et d'absorption en soi-même. Et cette distraction n'implique pas un plus grand détachement de la matière et des biens d’ici-bas. Dans tous les cas, ce désintéressement permet aux musiciens

comme aux géomètres, beaucoup plus qu'aux

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