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froidement égoiste ; pleine de respect pour ellemême, elle tàcherait d'imposer le respect de soi à toutes les heures et dans tous les actes de ]a vie, mais elle n’aurait pas besoin pour cela de détruire l'atelier de Nadar, la salle de Pasdeloup et la machine à coudre.
Toute chance de malentendu étant ainsi con-jurée, examinons enfin si la musique est bien cet instrument sans conscienee de lui-même, cet organe inerte et stupide, incapable de prendre part dans aucun combat de la volonté.
Si la musique ne rendait à l’homme d'autre service que de le porter à la rêverie, je croirais qu'il faut la ranger encore parmi les agents et les conseillers d’un ordre élevé. Rêver n’accomplit et ne termine rien, mais commence beaucoup de choses ; rêver ce n’est pas encore le bien, mais ce n’est déjà plus le mal dans son action impérieuse et grossière ; rêver c’est le premier acte de l'imagination en conflit avec de vulgaires réalités. C’est l’état intermédiaire
entre l'attrait et le dégoût. C’est le déclin de
l’orgie et l’aurore de l’amour. Rêve-t-il, celui qui ne connaît encore que les aiguillons de la chair? Rêve-t-il celui qui se précipite dans toutes les frénésies du jeu et dans tous les sentiments de la sensualité? Non, et vous soule veriez son dédain, probablement sa colère, si vous lui parliez de ces deux horizons indécis qui ne sont plus la terre et qui ne sont pas encore le ciel, de ces pensées incertaines et flot tantes qu’on peut nommer lassitude ou regret, mais pas encore remords ou repentir. Combien de temps saint Augustin a-t-il rêvé avant de croire, avant des’incliner et de rire ? Demandezle aux larmes de sainte Monique ! elles seules pourraient vous répondre. Mais si, par malheur, vous enleviez au pauvre cœur humain cette halte passagère entre le mal et le bien, qui s'appelle la rêverie, vous auriez rompu le pont entre les deux mondes invisibles que presque tout homme doit traverser pour arriver à sa propre valeur et s'établir dans son état défini-
tif. Bénie soit donc la musique, car elle ne
peut nous faire rêver sans nous détacher de nous-mêmes, sans nous entrainer dans cette sphère de l'idéal qui, pour beaucoup d’âmes ou faibles ou délaissées, n’est point encore le sanctuaire, mais au moins le parvis.
Cependant l'expérience et l'experience la plus générale nous apprend que la musique ne se borne pas à plonger l’homme dans de poétiques extases : elle sait aussi prendre énergiquement parti dans les luttes humaines, et c'est alors dans le sens spiritualiste qu’elle exerce toujours son influence. Il suffit de rappeler à cetégard la musique nationale, la musique mi litaire, la musique religieuse. La musique nationale ne mérite et ne justifie pas ce beau titre seulement lorsqu'elle rappelle un de ces chants qui personnifient la patrie, comme en Angleterre, en France, en Suisse, pour ne citer quetrois peuples absolument divers de ca
ractère, de mœurs et d'institutions : elle est
aussi nationale et populaire parce qu’elle est,
dans toute l’acception de ce mot, un efficace
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moyen de civilisation, et elle est un moyen de civilisation parce qu’elle est un ingénieux ennemi de l'oisiveté. La musique est, en effet, à la fois un délassement et une science, un travail et un repos, et la jouissance ne vient qu'après l'étude. « La musique, dit équitablement M. de Laprade, confine aux mathématiques et se rattache à la géométrie. » Oui, elle peut paraître le jeu frivole des esprits sérieux, mais elle est aussi l'occupation sérieuse et utile des esprits qui sans elle seraient pires que frivoles. La musique peut sembler du temps perdu si elle détourne du barreau, de la médecine, de l’industrie; mais quel temps bien em ployé que celui des orphéons de ville ou de village, si vous mettez en regard tout ce qui ne manquerait pas d'envahir la place restée vide ! La musique civilise l'individu etles masses, non seulement par tout ce qu'elle retranche, mais par tout ce qu’elle impose, par des habitudes et des qualités qui sont presque des
vertus, par l'exactitude, par l’esprit d’associa -
tion, par la politesse, par l'obligation de se tenir en grand nombre sous la surveillance de
tous les regards, sous la direction d’un maitre,
avec l'indispensable lien du concours commun.
Sans entrer absolument dans la rhétorique des professeurs de M. Jourdain, on peut remarquer que les mots empruntés à la musique sont synonymes d'un bienfait lorsqu'on les transporte dans l’ordre politique ou social. Lé monde n’est jamais plus heu eux que quand le concert
existe entre les peuples, l'harmonie entre Les
rois, et, pour employer un argument qui res- .
semble moins à un Jeu de mots, la statistique morale donne la même réponse que la philosophie du langage : partout où une véritable organisation musicale est entrée dans le tempérament des classes laborieuses, on peut être sûr de rencontrer les mœurs les plus douces, les plus graves, et relativement les plus pures.
La musique militaire est autre chosé qu'une suite incohérente de fanfares accélérées et so -
uores: elle occupe une place réfléchie dans la
Ye OPINION DE M. DE FALLOUX
RE SRE Es = et * ————
pensée des chefs et dans la disposition d’un plan de défense ou d'attaque. Assurément elle n'intervient pas dans un litige spécial entre deux armées qui vont en venir aux mains, ou dans une délimitation de frontières ; elle ne se prononce pas sur la justice ou l'injustice d’une cause qui va faire couler des flots de sang.
Mais dans ces heures pénibles que tout le monde a connues, lorsque le cœur hésite entre la mollesse et l'énergie, entre l’égoisme et le dévouement, que le clairon vienne à retentir, que l'hymne de la patrie ou le refrain favori du soldat vienne à se faire entendre, toute delibération cesse : la mollesse est vaincue, l’egoïsme et la prudence s’évanouissent : le soldat s’élance à la suite du drapeau redevenu toutpuissant, et aucune voix, si éloquente qu'on la suppose, n'aurait exercé une action si universelle, si persuasive et si rapide. M. de Laprade assure que les hommes qui entendent la même musique ne lui accordent jamais la même si-
gnification : eh bien ! voilà des hommes par mil-
liers nonchalamment étendus sur le sol, murmurant contre le général, contre la guerre, regrettant le foyer natal, la liberté ravie, le bonheur entrevu ; la musique vient à parler : nul ne s'y trompe, tous ont compris ce qu'ils viennent d'entendre au même instant et de la même façon : tous se lèvent, non seulement pour obëir à la discipline, mais avec la même émotion dans l'âme, le même feu dans les yeux, le même cri dans la bouche : Aux armes! Estce là manquer de clarté pour les esprits et d'empire sur les volontés ?
Des phénomènes moins visibles, mais aussi réels se produisent avec lamusique religieuse : un homme hésite entre le doute et la foi, entre la révolte et la soumission ; un grand sacrifice lui est demandé, tout son être gémit ou s’indigne ; il prend un livre, son esprit reste distrait; il interroge un ami, sa raison où sa passion sont intarissables en allégations spécieuses ou en paroles enflammées,; il entre dans une
église, il veut prier, ses lèvres restent muettes: | | 10.
mais bientôt des sons mystérieux, tantôt suaves, tantôt foudroyants, s'emparent de sa pensee, la détendent, la dominent : il pleure, il se prosterne, il sanglote. Il était entré froid ou rebelle, il sort un des heros du sacritice ou de l’abnégation ; Le trésor de force dont il n'avait jamais soupçonné l'existence en lui-même, s’est tout à coup révélé à ses propres yeux; c’est la musique qui a opéré ce prodige : n'estce pas là agir aussi sur la volonté?
La musique ne suffira pas, j'en conviens, pour soutenir, à elle seule,les sublimes résolu tions du premier mouvement ; mais elle les a éveillées, elle en a fait goûter les premiers charmes, la première fierte, Ja première consolation. Ceux qui viendront après elle n’auront plus qu'à continuer son œuvre, et cette œuvre a fait des prêtres comme des soldats.
Il n’est pas de jour où ce drame du cœur humain nese renouvelle dans nos églises. Puis, contemplez-y la foule dans son ensemble, cha-
que assistant apporte les préoccupations et les
tendances les plus diverses. Mais aux heures 60lennelles du culte, toutes les âmes se pénètrent du même sentiment, comme tous les corps flechissent dans la même attitude. La musique n’emploie pas pour chacun le même mot, mais pourtant elle présente à tous la même idée, foi, détachement, courage, et c'est avec ce peu de mots que le christianisme a transformé le mon-de. N'’opposons donc pas les arts les uns aux autres, et n’imputons à aucun d’être l'allié nécessaire ou le complice des bas instincts et des mauvais gouvernements.
Les arts sont, avec des caractères differents, des forces de même nature et des puissances de droit divin; tous par conséquent portent ombrage au materialisme et à la tyrannie; la peinture et la sculpture s'adressent surtout à l'intelligence et à la raison ; la musique S’adresse à l'imagination et au cœur : toutes les trois rejettent également les jougs trop durs et les freins trop étroits; la sculpture et la pein-
ture se meuvent dans une sphère illimitée,
mais ne nous entretiennent que du sujet dèter-
miné sur lequel il leur a plu de se fixer: la
musique nous parle de nous-mêmes, elle pe-
nêtre au fond de nos âmes et, comme l'ami le
plus intime, s’unit à nos souvenirs ou à nos angoisses secrètes; la peinture et la sculpture impliquent l'étude de l’anatornie, et sont surtout pratiquées par les hommes; la musique,
qui n’exige que l'anatomie des sons, est l’étude
favorite des femmes ; la sculpture et la peinture
sont proches parentes de l’histoire, la musique estsœur de la poésie. Toutes les relations des arts entre eux et des arts avec le cœur humain appartiennent essentiellement aux sentiments indépendants et délicats : les peuples en sont avec raison fiers et jaloux. Tout despote le sait, et quand il ne peut eétouffer ni les arts ni les lettres, 11 s'applique à les corrompre pour les énerver. Assurément il serait à
souhaiter que l’homme pût atteindre d’un seul
vol les sommets voisins du ciel et y demeurer.
Mais puisqu'il ne s’élève que de degrés en de-
D ce.
- dé fréquentes chutes, ne lui disputons rien de
à , pas à pe pas, : avec dis n Hated et
ce qui lui aide à gravir les hauteurs et à s’y 3 É
maintenir. Que mon cher contradicteur y ré-.
fléchisse encore, il ne lui siérait pas de couper l'aile à des muses qui peuvent quelquefois devenir des anges gardiens.