‹ Contre la musiqueChapitre 33 sur 56 · EE ———— · texte numérisé non relu

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servis mes contradicteurs, quoiqu'ils ne soient pas toujours identiques à ceux que j'avais employés.

J'ai accusé la musique d'être complice de toutes les décadences sociales et de {ous les abus politiques, d'être le délassement corrupteur des peuples corrompus; j’ai méconnu ainsi la sanction que l’Église donne à cet art et les bienfaits que lui attribue la tradition humaine tout entière, en nous la montrant au début des sociètés comme l’art civilisateur par excellence. J'ai contesté à la musique d’être une langue au même titre que la peinture et la poésie, et une langue plus universelle que les autres arts; enfin, et c’est la thèse qui demande le plus d’explications et de ménagement, au lieu de reconnaître dans la musique l’art le plus détache de la matière, comme il en a l’apparence, je l'ai appelé le plus sensuel de tous les arts.

Je reprends un à un ces arguments. J’ai eu tort, si j'ai présenté la musique comme com-

plice nécessaire de l’abaissement des nations,

du despotisme et de la corruption des mœurs.

Dans ces termes exagérés, j'aurais pu dire la même chose de tous les arts, y compris la poésie. Un de mes contradicteurs, qui n’est plus là malheureusement pourrecevoir mon amende honorable, me rappelle à l’exactitude par cette épigraphe de son bel article : « Non, la musique ne corrompt pointles mœurs ;ce sontles mœurs qui corrompent la musique. » Étendons cette vérité à tous les arts : oui, tcus les arts ont été corrompus par les mauvaises passions de l’homme avant de servir à corrompre l’humanité. Tous les arts sont d'origine céleste, purs, divins, spiritualistes par essence; tous sont nécessaires à la grandeur, à la beaute, à la moralité des sociétés humaines, voilà le principe : voyons les faits et l’histoire. En accusant la musique de s’amollir plus facilement que les autres arts et de se prêter mieux à amollir les caractères, n’ai-je donné que des exemples faux ou sans valeur?

Est-ilfaux que, pour l'Italie, l’ère des grands

poètes et des grands peintres se soit terminée avec l'ère de l’action politique et des libertés ? Michel-Ange s’associait par les fortifications de Florence aux derniers efforts de la république au moment où la vraie musique naissait avec le pieux Palestrina ; et depuis le milieu du seizième siècle l'ère des grands musiciens s'ouvrait pour l'Italie parallèlement à l'ère de toutes les décadences. L'Italie cessait de pro duire un peintre, un sculpteur, un poète digne d'être connu du reste de l'Europe, et ses com: positeurs, ses chanteurs, ses instrumentistes, régnaient sur le monde. Sa fécondité en ce genre ne cessait pas un instant jusqu’à Verdi, son maître aujourd'hui préféré, le musicien matérialiste par excellence, le contemporain du Soi-disant réveil de l'Italie, de cette révolution dont je n’ai rien à dire, si ce n’est qu’elle est à coup sûr la moins héroïque et la moins honnète de toutes celles dont j'ai lu l'histoire. L’Allemagne, je le reconnais, ne s’est pas montrée

somnolente du vivantde Beethoven, puisqu'elle

nous à infligé en ce temps-là deux invasions eu chantant leshymnes deKærner sur des airs de Weber. L’horrible oppression que fit peser sur elle le premier empire français était de nature à la réveiller sans le secours des poëtes et musiciens. Mais j'admets que la musique à la suite de la poésie a noblement servi cette juste et patriotique colère. Ce n’est pas le don de susciter l’ardeur guerrière, comme les autres ardeurs du sang, qui m’a paru refusé à la musique. J'ai dit seulement que, jusqu’à nos jours, je ne l'avais jamais vue associée chez une nation à une grande vie politique et libérale. Tout ce qu'on peut m'objecter, c'est qu’il enest souvent de même des autres arts, excepté la poésie.

L'Allemagne vient d'entrer dans la vie po-

litique; je lui souhaite, dans cette période nou -

i La guerre que nôus a faite en 1870-1871 cette racé allemande si musicienne, nous a prouvé surabondamment com bien la musique adoucit les mœurs, ennoblit les caractères, spiritualise les sentiments et les goûts, inspire la générosité, la charité et le désintéressement,

velle, des poètes comme Schiller et Gœthe, des musiciens comme Beethoven; nous en jouirons aussi bien qu'elle. Mais il est certain qu'avant nos Jours son histoire politique et libérale ne saurait être mise en parallèle avec celle de l'Angleterre et de l'Amérique, les deux pays du monde chrétien les plus dépourvus du genie des arts et surtout du génie musical.

S1j'ai prétendu faire de ces coincidences une loi invariable, j'ai eu tort. Le raisonnement post hoc ergo propter hoc, n’est pas toujours légitime, mais il n’est pas toujours erroné.

Quand deux phénomènes se sont présentés ensemble, on est excusablede soupconner qu'il y a eu entre eux quelque relation.

J'ai commis la même faute à l'égard de la France. Le goût de la musiqüe s'y développail déjà depuis longues années avant la cessation de la vie politique et l'avènement du césarisme. Je crois que c’esttrès involontairement et sans parti pris qu'ils s'accommodent si bien l’un de

l'autre. Mais je confesse que je garde une cer-

taine défiance en tant que libéral ; si j'étais souverain absolu, je couvrirais d'une protection particulière celui de tous les arts qui nous dispense le plus d’avoir des idées.

Je reste aussi un peu incrédule aux bienfaits de la multiplication des orphéons de ville et de village qui signale ces dernières années. Je reconnais en principe toutes les vertus qu’impose à ses membres une association mu sicale, les merites del’armonie, du concours commun el de l'accord unanime nécessaires dans un orchestre comme dans unenation. Mais en fait, chez le peuple français — qui n’a pas eucore prouve ses aptitudes musicales, quoique la musique y fasse aujourd'hui fureur, et que les orphéons elles cafés chantants s'y comptent par milliers, — je ne suis pas frappé le moins du monde des avantages que les mœurs, le travail et l'économie populaires ont retirés de l'installation des sociétés musicales. Je les ai entendus vanter comme un préservatif du cabaret. De-

mandez aux débitants de boisson s'ils sont

d'avis qu'on supprime les fanfares, orphéons, sociétés chorales. Je m'en rapporte à leur jusement surles leçons de sobriété que donne Ja musique. Dans les villes et villages où je les ai vues à l’œuvre, ces sociétés ont versé sans doute sur leur obscur blasphémateur bien des torrents d'harmonie, et quelle harmonie ! mais dans quels torrents de bière, d'eau-de-vie et de vin bleu cette harmonie n’allait-elle pas se noyer la plupart du temps !

Je touchais un jour cette question devant quelques notables d'une petite ville où coexistent une école de dessin et une fanfare, toutes deux municipales; je venais de constater auprès de mes interlocuteurs le succès qu'obtenait la thèse de M. de Falloux contre la inienne; OT sans avoir songé à provoquer ce renseignement, je recevais bientôt l’aveu naïf de mille désordres dont on avait à se plaindre de la part des membres de la fanfare, et cette confession que les plus laborieux, les plus

economes, les plus rangés, les moins portés à

l'ivrognerie dans toute la jeunesse ouvrière, fréquentaient l'école de dessin.

Ceci n'est qu'un incident ; je n’en prétends pas faire une loi, je n’en tire même aucune conclusion ; mais je me crois autorisé à affirmer que, comme moyen d'éducation et de moralisation populaire, le dessin n’a rien d'inférieur à Ja musique, et que la musique n’a rien d’infaillible pour produire chez ceux qui la cultivent des mœurs plus douces, plus graves et plus

pures.

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