CHAPITRE IV
Tous les arts adoucissent l’homme et le moralisent; tous les arts deviennent corrupteurs et dissolvants. Leur effet est subordonné à une influence plus haute : il dépend de la discipline, de la doctrine qui les régit. Le plus puissant d’entre eux est celui qui a besoin de la discipline la plus sévère, et je n'ai pas prétendu que la musique soit le moins puissant
sur le corps et sur le cœur de l’homme. Il ne
suffit pas de dire avec M. Kreutzer : « Non, da musique ne corrompt pas les mœurs; ce sont les mœurs qui corrompent la musique. »
Il y a là un cercle vicieux et une négation de l'effet des arts sur la morale publique. D'où vient la corruption des mœurs, d'où vient la corruption des arts, deux fléaax qui font plus que marcher ensemble, qui s’engendrent mutuellement ?
Nous croyons qu’il fauten chercher la cause dans une sphère plus haute encore que celle des arts et que celle des mœurs. Habitué à voir les principes de tout dans le pur esprit, et non pas dans ce qui n'en est que la forme, l’expression et l'enveloppe, nous trouvons dans la philosophie, dans la religion, dans la métaphysique, dans les régions les plus élevées de l’âme et de la pensée, la source commune de la grandeur ou de la décadence des arts et de la morale. Avant que l'homme prévarique dans les actions de son corps et dans les œuvres de
son imagination et de ses doigts, il faut qu'il
spy b: RO, 1 A - TOC ne
ait déjà prévariqué dans les aspirations de son intelligence, dans une détermination de sa volonté antérieure à tout fait matériel. Cette première chute en entraine une foule d’autres qui s'accelèrent mutuellemeat.
Nous nous en réferons sur ce point à l'autoritésuprême, à la doctrine chrètienne. Quelle est la racine du peche originel ? Est-elle dans l’acte de sensualité qui l'a consomme? L'esprit tentateur fait-il valoir auprès de la femme la suavité du fruit défendu? Non, il la séduit d'abord par un argument tout métaphysique :
Aperientur oculi vestri, et eritis sicut dii,
scientes bonum et malum, vous saurez tout et vous serez des dieux ! —C'est dans l’orgueil de la volonté, c'est dans une erreur de l’entendement qu'est le principe de la chute ; les prevarications materielles ne viennent qu'après celles de l'esprit. L'ordre n'est troublé dans les arts et dans les mœurs qu'à la suite d’une révolution dans la religion et dans la philosophie, quand l'imagination et les sens ne sont
plus disciplinés par une idée forte, quand la foi s'affaiblit et ne gouverne plus les arts. Pour que le matérialisme éclate dans les faits, pour que l'humanité morde une foisde plus au fruit de la corruption, il faut qu'elle ait déjà délaissé le spiritualisme dans ses croyances. L'âme de l’homme s’est révoltée contre Dieu avant sa chair, elle a connu l'orgueil avant la concupiscence.
Parlant ailleurs de tous les arts, j'ai dit que la décadence de chacun datait du jour où il s'était révolte, pour marcher sans frein, contre un art supérieur, contre une autorité, contre une idée qui devait lui servir de règle et de discipline. Je dirai tout à l'heure s’il y a un art qui ait servi de guide à la musique, et ce qu'elle a perdu à s'affranchir de ce modérateur. Je suis conduit d’abord, par cet exposé de la croyance chrétienne sur l’origine du mal, à m'expliquer sur l'accusation d’avoir attaqué un art adopté, encouragé par l’Église.
Et d’abord tous les arts ont été adoptés et
se
encouragés par l'Eglise. Mais la musique n'a jamais été chez elle autre chose qu'une servante de la parole; jusqu’à nos jours, la musique purement instrumentale était bannie d’un grand nombre de diocèses très catholiques.
« Si vos critiques sont justes, me disent M. de Falloux et M. Kreutzer après lui, l'Église a fait fausse route. Saint Ambroise et Charlemagne, les conciles et les papes sont tombés dans l'erreur. » Certes, j'encourrais justement l’anathème de ces grandes assemblées et de ces grands hommes, si j'avais proposé de supprimer la musique et si je l’avais déclarée damnable en elle-même. Mais qu'ai-je prétendu faire? Ce qu'ils ont voulu eux-mêmes, la discipliner, réduire cette muse aux règles du devoir, comme dit Boileau. Le point de départ de toutes mes critiques, justes ou exaägérées, est dans la licence effrénée de la musique ac tuelle, dans le despotisme qu’elle exerce de nos jours sur lés autres arts, dans l'oppression
qu'elle fait peser sur l’art spiritualiste par
excellence, sur la parole, sur la poésie, c’està-dire sur la pensée. Le développement vicieux de la musique, {elle qu'elle est devenue et telle que nous la pratiquons en France de puis quelques années, est une des formes du sensualisme croissant de nos mœurs. C’est donc un des symptômes du sensualisme, c£
n’est pas la musique que j'attaque.
Je ne demande pas mieux, dans l'intérêt de ma thèse, sans parler de ma soumission à l’Église, que de me régler, dans mon sincère amour de la musique, sur les exemples que nous a donnés l’autorité chrétienne ; j'accepte avec empressement les règles, les limites, les conditions de tout genre imposées à cet art par la religion. (Je supplie mes lecteurs de ne pas me faire dire que je n’admets pas d'autre musique que la musique d'église.) Je me borne à déclarer que je prends pour type de la discipline qui doit être imposée à la musique en général,
et de la place qu'il convient de lui faire relati-
vement aux autres arts, les principes, les usages qu'a suivis en cette matière l'Église catholique.
La musique a eu sa place dans tous les cultes comme les autres arts, je dirai mème avantles antres arts, car elle était, dans le principe, inhérente à la poésie, et partant, à toute parole religieuse, à toute formule liturgique, Le christianisme, en admettant la musique dans ses cérémonies et dans ses sanctuaires, a fait ce qui est une nécessité dans toutes les religions. Je nie donc, en face de tous les historiens du monde, que l’on puisse fixer l’époque precise où la musique a été introduite dans l’Église. Sa présence y date de la première parole sacramentelle qui a été prononcée dans le premier acte du culte. C'est plus tard sans doute que la masse des fidèles a été admise à participer au chant sacré. Mais je n’admets pas que ce soit pour faire prendre patience au peuple, comme on le raconte, et pour le désennuyer dans l’église, qu'on ait imaginé les chants religieux et
la présence de la musique dans le culte. Je
l'aurais vu, que je le nierais hardiment. Je n'admets pas davantage qu’on se serve de la musique pour aider les fidèles, devenus tièdes, à supporter la longueur des offices, en les amusant à autre chose qu’à la prière. Et d’abord la longueur des offices et l'ennui des assistants seraient un symptôme d’affaiblisse ment religieux que je ne saurais reconnaître parmi nous. L'Église emploie la musique, comme les autres arts, à concourir à la prière qui s'élève vers le Créateur du sein de toutes les choses créées, et surtout de l’âme humaine; elle adresse à Dieu des paroles chantées, parce que c’est la forme la plus complète et la plus vivante de la parole.
Mais il ne faut pas oublier que dans la prière, aans le culte, c’est la parole quiest l'essentiel, et non point la mélodie qui l'accompagne. Originairement et en droit, la musique ne figure dans les temples que comme accessoire de la poésie, de la parole. La voix des instruments
est venue peu à peu se joindre à la voix de
re PRIE FRET + ES LS < a.
l’homme ; elle doit s'y marier, s’y asservir, mais l’étouffer, jamais! Quand cette admirable invention de l'orgue — que notre excellent Joseph d'Ortigues a prétendu quelque part être un instrument révélé — est venue donner, comme on dit, une voix à nos cathédrales, cett® merveilleuse création musicale, avec toutes les ressources dont elle dispose, et qui l’assimilent à un orchestretout entier, n’était cependant pas autre chose qu'un instrument d'accompagne ment. Je ne sais pas au juste depuis quelle époque il lui a été permis de parler tout seul dans le temple, à l'exclusion du prêtre et des fidèles. J’appartiens à une Église, ou si vous voulez, pour être moderne et correct, à un diocèse qui remonte directement à Jean, l’apôtre bien-aimé, et qui avait ses usages propres, respectés, jusqu’à ce jour, au sein de l’Église universelle. Notre sainte Église de Lyon, où le chant est magnifique, n'avait jamais admis le concours de l'orgue jusqu’à notre siècle, tant
elle était convaincue que la voix humaine doit
dominer toutes les autres voix dans l'hymne de la prière. J'ai vu, non pas même dans mon enfance, mais déja homme fait, l'introduction des premières orgues dans l'Église lyonnaise. Je suis loin, certes, de la blâmer : l’orgue semble une partie nécessaire de toute cathédrale; mais depuis que je voiscet instrument à l'œuvre, et, surtout, depuis qu'il a été suivi dans nos temples par les fanfares, harmonies et sociètes chorales, je trouve que son antique exclusion par le rite lyonnais avait bien quelque raison d’être, tant la place que la musique usurpe aujourd'hui dans toutes les églises du monde me parait exorbitante. Je ne sais si J'ai déjà dit de cet art etsic’est encore une injure, qu'il est le plus envahissant de tous, et que là où il a pénétré il met bientôt tout le reste à la porte: Cela prouve du moins que je ne conteste pas sa puissance. Il est certain que, déjà maitre des salons, des théâtres et des rues, il envahit les sanctuaires de façon à effrayer les fidèles pai-
sibles.
Je vais parler ici avec la liberté d'un chretien qui n’a pas la prétention d'en remontrer à son curé, mais simplement d’avoir une opinion,
même en face de son évêque. Il me semble que
les licences accordées aujourd’hui à la musique
: dans nos églises dépassent tout ce qu'il est - permis ausentiment religieux de tolérer. Quand j'entends hurler, grincer, aboyer des fanfares militaires à côte de l’autel, je ne suis pas bien sûr d'être de ce monde, et malgré l'aspect du lieu saint, de n’avoir pas été plongé au moins eu purgatoire. Enfin lorsque je vois, pour les . appeler par leur nom avec une brutalité provinciale, des bandes d'histrions des deux sexes introduites dans le chœur, mêlées aux prêtres pendant le sacrifice, j'ai beau entendre des
chefs-d'œuvre de musique, il m'est impossible
Far
de me sentir plus pieux, plus recueilli, plus #4 chrétien qu'à l'Opéra, aux Italiens ou chez Re 4 , SC PEER . . : es A | M. Offenbach. Catholique convaincu, en face de PL “ tels symptômes je me contente de gémir, en °15 Ds, me rappelant qu'il y a eu dans l’Église des 1
- abus passagers; mais si j'étais libre penseur, je Le. ; me dirais en moi-même : Voilà une religion 4e qui s'en va.
15 Je sais qu'on permet rarement à la musique de pareils excès dans nos temples ; mais pour Pie | en revenir aux excès quotidiens qu’on tolère re jusque dans les églises de villages, je trouve ES que le culte et la prière ne sont pas toujours en | sûreté contre le tapage et la profanation, même quand ils sont à l'abri de l'Opéra, du Conservatoire, des orphéons et des fanfares assour- FE dissantes. Je sais qu’il est écrit : « Laudate pr Dominum cum tympanis el tubis, louez le | Nr; Seigneur avec des tambours et des trompettes », mais cela est dit pour la [louange en plein air, à Ja tête des processions, des caravanes ou des :rmées, et non pas pour la prière au pied de Gare l'autel. L'orgue a suffi jusqu’à ce jour comme 4 - +. accompagnement à la prière catholique: il a | 2e suffi jadis, et depuis quelque temps il excède. ER Je veux bien qu’à l'entrée, à la sortie des fi-
. dèles, avant que les saints offices soient com-
pe ie, AN PL 73 &
mm mg mrem
mencés, ou lorsqu'ils sont terminés, l'orgue se
fasse entendre tout seul; je supplie toutefois l'organiste de ne pas me faire craindre, à force de coups de tonnerre, que la voûte du temple ne s'écroule sur ma tête. Mais pour ce qui se passe durant la messe et les vêpres, malgré l'usage aujourd'hui reçu, est-il bien canonique, dans tous les chants qui se disent par strophes ou versets alternatifs, de supprimer un verset sur deux de la bouche des prêtres et des fidèles, pour le remplacer par un solo d'orgue ? Cela me semble contraire, je ne dirai pas à l’austère liturgie lyonnaise ou à telle autre, mais à l'essence même de toute liturgie. A tort ou à raison, Je me trouve choqué, et, sur ce point comme sur les autres abus que la musique se permet dans nos églises, j'en appelle au concile.
Je m'adresse, en attendant, aux fideles qui sollicitent par dilettantisme musical l’admis-
sion dans le temple des orchestres, des fanfares
et l’audition de ces messes qui ne sont que des
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opéras déguisés. Je leur dirai qu'il faut haïr bien cordialement la vraie musique, pour ne pas préférer à tout ce tapage et à toutes ces fio-
ritures les vieux airs consacrés dans nos offi-
ces. Pour mon compte je cherche encore,
parmi toutes les partitions soi-disant religieuses que j'ai entendues, quelque chose d'aussi admirablement beau, pénétrant, inspirateur de foi, de respect et de prière, que l’ancienne musique de certains psaumes, du Credo, du Dies iræ, d’une foule d’autres hymnes. Le vieux S{abat de ma paroisse, chanté à l’unis son par tous les assistants, m'émeut infiniment plus que celui de Rossini et tant d'autres ; et je ne crois pas faire preuve de barbarie musicale en demaadant à le cosserver dans nos églises. J'irai entendre celui de Rossini avec grand plaisir dans un théâtre.
Il-me semble donc que la musique à rompu dans les cérémonies catholiques de nos jours la discipline que l'Église lui avait sagement
imposée. Je ne doute pas qu'on ne la fasse
s she À. “te ft).
| L'ÉGLISE ET LA MUSIQUE 24; "CES MAD ARRET PET Die PTS #0
bientôt rentrer dans l'ordre accoutume. Je
- n’admets aucune des mauvaises raisons, inu-
4 tiles à énumérer et trop peu religieuses, qui 51 4 out engagé le zèle ecclésiastique dans cette ÿ 4 & fausse voie. Ce n’est pas avec une profusion de #8 | fleurs de papier, de cantiques et de bougies Re 4 qu'on attire les âmes vers la vérité et qu'on les 4 à retient dans la foi. ; a
E. La musique et les autres arts ne sont pas # Ë placés dans le culte pour l'agrément des fidèles, LS & mais pour le service de leurs âmes et pour la #3 gloire de Dieu. La première fonction du culte, x a
c’est la prière. La prière publique s'est faitede | EE
& tout temps par la parole poétique et chantée. Le
Tout ce qui tend à diminuer le rôle de la voix ee humaine s’écarte de la vraie musique reli- 4
gieuse. La musique instrumentale ne doit être
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que tolérée dans l'Eglise ; elle y sera surveillée rigoureusement. Le chant lui-même doit être
régi de façon à ce qu'il laisse toute l'impor-
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