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on pourrait se consoler. Mais la musique, en nous tenant lieu des belles pensées et du Deau langage, ne saurait se substituer à la bonne soupe et au bon pourpoint nécessaires à Chrysale et à tout le monde.
La musique n'exclut pas toujours, même dans les familles les mieux rentées, cette preparation aux diplômes que beaucoup de gens, ét je suis de ceux-là, considèrent comme très funeste à l’esprit des femmes. à leur goût littéraire, à leur bon sens, à leurs agréments. Ge genre de travail, nous l'avons dit souvent à propos des garçons, ne fortifie pas, n’excite pas, n’agrandit pas l’esprit, il le déprime; ille rend incapable à la fois de profondeur et d’éléva tion, il lui coupe les ailes. Chez les femmes, il vient en aide aux pires défauts et paralyse les plus aimables facultés, le naturel et la sim plicité du langage, la grâce et la modestie. Le pédantisme est très facile à implanter chez les femmes, précisément parce que la nature ne
les a pas faites pédantes ; c’est ainsi qu'elles de-
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viennent parfois féroces ; les contraires ne s’excluent pas toujours, ils s'appellent très souvent.
On introduit aujourd’hui à dose assez forte dans l’éducation des femmes les sciences; di sons la science, pour parler le jargon à la mode. Elles commencent à savoir de la physique, de la chimie, de la cosmographie, de la minéralogie, de la géologie, etc., autant et plus que beaucoup de lettrés d'autrefois. Or, la science, puisqu'il faut l’appeler par son nom, engendre le pédantisme plus sûrement et plus fortement que les lettres. J'aimerais à le prouver; mais la démonstration complète par les faits serait trop longue ici. Il est certain que le pédantisme des lettrés s’est évanoui.
Je n'ai connu de nos jours de vrais pédants que des savauts. IL ne manque plus aux bierfaits de la science que de rendre nos femmes pédantes. Remarquez que j'omets de parler de celles que la science introduit dans la politique.
L'esprit, la raison, le caractère, le cœur
même des femmes sont menaces aujourd'hui par trois puissances formidables, sans compter la République, les voici : le faux savoir, le
piano et la fausse piété. J'oserai le dire ! on voit
se développer de nos jours, parallèlement à la
fausse science, une fausse dévotion; elles exercent des ravages pareils sur l'esprit humain. Nos mères et nos grand’ mères étaient d'excellentes chrétiennes, dont quelques-unes martyres; et leur piété n'avait pas la moindre ressemblance avec celle qui fleurit sous nos yeux.
Mais revenons à la musique, c'est notre sujet, il est moins dangereux. Le piano et c’est lui qui est aujourd’hui la musique, usurpe beaucoup trop de temps dans la journée d’une jeune fille destinée, ou non, à poursuivre les diplômes. Il a cet inconvénient qu’il faut ou y renoncer tout à fait, ou le travailler beaucoup. Tout son mérite est dans l'exécution, et iln’y a pas de demi-exécution. Il faut un énorme
travail pour acquérir le doigte. Or, j'ai peine
à me persuader qu'il n’est pas un peu humiliant pour une créature intelligente d’aspirer à un doigté quelconque, fût-ce celui de la vérsification. Gelui-là je le méprise par-dessus tous les autres. Du moment qu'il faut étudier à part le doigté, nous sortons des arts libéraux et nous rentrons dans les arts serviles. Certes l’ouvrier doit apprendre à manier habilement son outil ; mais un poète et un musicien qui travaillent à se faire des doigts, m'inspirent une douloureuse et profonde pitié. En ce qui me concerne,
j'eusse été plutôt maçon; sans compter que
c’est un peu mon talent avec celui de charpen-
tier et d’ébéniste, et quelques autres arts manuels; or, il est bien peu d’apprentis pianistes qui ne travaillent une ou deux heures par jour àse faire des doigts, Je mets un chiffre très au dessous dela réalité pour rester dansla moyenne. Si vous voulez faire du piano votre métier, donnez-lui douze heures par jour, rien de plus juste ; mais si vous devez en faire ce qu'en font les
trois quarts au moins des jeunes filles, avouez
que deux heures, même üne heure par jour, .
c’est trop donner à cet exercice énervant, agaçant.et stupide entre tous. S'il n’était funeste qu’à l'esprit, beaucoup de braves gens me demanderaient à quoi l'esprit sert aux femmes ? Mais il est funeste à la santé, et nous sommes tous, hommes et femmes de 1880, suffisamment nerveux et névralgisants comme cela. Les familles qui cherchent pour leurs filles dans l'exercice du piano un préservatif contre l'exercice de l'intelligence feront bien de lui substituer un travail plus hygiénique. Je glisse sur cette question et je renvoie les. mères et les filles à tous les médecins.
Si ces deux heures ou cette heure employées à se faire des doigts l’étaient à se former l’esprit par quelque noble lecture, je crois que tout le monde s'en trouverait bien, au dedans et au dehors de la famille. Remarquez que je dis une lecture, une noble lecture et non pas une étude. Je n’exclus certes point l’e-
tude, à la condition qu’elle ne rentre pas dans
la poursuite du diplôme ; mais je demande aussi une lecture noble c’est-à-dire désintéressée de tout autre but que de celui de connaître et d'admirer le beau, d'élever, d'agrandir, de fortifier le cœur et la raison. L'art d'admirer est un des plus utiles que je connaisse. C’est celui de tous qui contribue le plus au bonheur de la vie, et il est à portée de tout le monde, de tous ceux au moins qui n’ont pas le cœur mal fait.
Si vous voulez que vos filles apprennent à admirer ce qui mérite l'admiration, ne placez pas sous leurs yeux des livres même inoffensifs, mais qui méritent de la part des gens de goût, le contraire de l'admiration. J'ai osé signaler le piano, les diplômes, la science, la fausse devotion, comme des ennemis de l'esprit charmant, de la raison des femmes et de la lègitime influence qu'elles doivent exerce dans la société polie. Je dois nommer un autre fléau, peut-être le plus formidable de tous, les mau-
vais bons livres. Les livres franchement mau-
ni !
vais sont moins dangereux, on ne les lit pas.
Il s’est formé de nos jours une immense littérature vertueuse et inepte; en y joignant une littérature dévote qui n’est pas plus relevée, on écrase l'esprit des jeunes filles, même celui des garcons sous des monceaux de vertus et de bêtises. Sachons d’abord ceci que dans la jeunesse il ne faut pas lire avec excès, même de vrais bons livres. Heureux l’enfant dont l’éducation s’est faite sur un petit nombre de volumes, mais tous excellents ! celui--là seul risque de devenir un excellent esprit. En général, nos garçons et nos filles lisent beaucoup trop; je considère comme fàcheuse la création d’une littérature à leur usage, si pure qu’elle soit. C’est parce que je veux mettre dans l’éducation de l'harmonie, de la proportion, de la mesure, dela vraie musique dans le sens où l’entendait Platon, que j'ai protesté contre l’exubérance des lectures, du piano et de l’instruction à la mécanique. Je demande donc la réduc-
tion de tous les programmes ; mais je vais faire
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comme tous les ministres qui prétendent les réduire, je vais y ajouter. | Ilest une museinfiniment moins bruyante et moins agressive pour ses voisins que la musique et qui réclame sa petite place dans toute éducation libérale. C’est la peinture, modestement réduite au dessin pour le plus grand nombre d’entre nous. Un homme peut se passer de savoir souffler dans une trompette ou taper sur un piano; mais personne, pas même une jeune fille, ne se passe, sans préjudice, de savoir manier un crayon.Et d'abord le dessin, pour tous ceux qui n’en peuvent faire un art, a son usage industriel, Les femmes y trouvent à tout le moins une ressource pour leurs travaux de broderie, pour l’arrangement de leurs meubles et l'ordonnance de leur maison. Mais pour ceux qui ne peuvent s'élever jusqu'à l’art et qui n'useront pas du métier, le dessin a cet immense avantage : le dessin est une logique. Il n’est pas indifférent pour la rectitude de l'esprit d'avoir l'œil juste, d’avoir,
comme on le dit vulgairement, le compas dans l'œil. La justesse de la voix et celle de l'oreille sont désirables, mais n’ont pas autant d’imporportance intellectuelle. La justessedu regard est ‘autrement nécessaire; c’est une sorte de géomêtrie naturelle. Or, de toutes les sciences, la plus vénérable, la plus ancienne, la plus vaste puisque l’arithmétique et l'algèbre en font partie, la plus infaillible, c’est la géométrie. « Nul n’entreici s’il n’est géomètre », écrivait-on sur les premières écoles de philosophie. Pythagore avait bien dit. Sans prétendre à d’autre philosophie qu’au droit bon sens, il n’est pas inu— tile d’être un peu géomètre, et la géométrie naturelle se fortifie en nous par l'étude du dessin.
Donc, en l’absence de vocation impérieuse, s’il est fâcheux de perdre du temps au piano, il est nécessaire de s'exercer au crayon.Proposez la musique aux jeunes filles, mais ne l’imposez pas ; exigez le dessin de tous les jeunes gens, surtout de ceux qui ne voient pas Juste; c’est
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une ortuopedie, l'esprit le plus mal fait a quelque chose à y gagner.
Un des devoirs les moins pratiqués par les parents c’est le respect des vocations. Je sais qu'il n’est pas toujours facile de les reconnaitre ; il faut du moins s’y appliquer soigneusement; on ne le fait pas. Une des plus grandes preuves qu’une race puisse donner de son peu d'aptitude pour les beaux-arts, c'est de les aborder tous selon la mode et sans examen de conscience. On n'y va pas si étourdiment quand on possède la vraie religion des Muses ; on les aborde avec humilité, avec respect, avec tremblement ; c'est le premier signe de la vocation. Je connais tel poète qui n’a pas démérité de son art et qui durant ses premières années n’osait pas écrire un vers de peur de commettre un sacrilège,
Craignons donc également de susciter de fausses vocations ou d’en étouffer de vraies;
donnons à chacun des arts ce facile témoignage
de notre amour. N'exagérons rien : quand je
parle de vocation musicale, je n’entends pas
ce don surnaturel qui fait les compositeurs ou les prodigieux exécutants ; je me contente de
ces dispositions heureuses et sincères qui per-
mettent à l'élève de s'élever jusqu'au talent
agréable, sans devenir un maître. Ce don-là n’est pas très rare et il mérite d'être cultive.
La musique du piano, surtout quand la voix s’y joint quelquefois, peut apporter du charme
au foyer de famille ; mais à condition de n’en
pas exclure la conversation ornée et tant soit
peu littéraire.Une causerie aimable, enjonée, raisonnable, inspirée de quelques bonnes et solides lectures, aurait autant et plus de puissance que la musique pour retenir les hommes à la maison et les préserver de la vie des clubs, un autre fléau de notre temps. Tout y gagnerait : les hommes, les femmes, les mœurs et l'esprit général de la société polie.
J'ai fini, et j'espère bien ne pas laisser à mon lecteur l'impression d’un barbare ennemi de la
musique. J’ai dit ce que je pense de l'abus
qu'on en fait; j'en ai parlé avec franchise, comme de toute chose et particulièrement de Ja science. Mais je n'ai aucun regret de ce que j'ai pu dire, iei ou ailleurs, contre la science. . Certes je respecte infiniment toutes les sciences sans exception ; si j'avais le temps de les énumérer une par une, je leur renouvellerais mon très sincère hommage. Comment peut-on sup-poser qu'un homme, sans être absolument prive de culture et de raison, puisse méconnaitre l'utilité, la nécessité, la grandeur, la beauté des sciences ? Je conçois très bien la passion qu’elles inspirent, surtout quand cette passion repose sur l'amour désintéressé du vrai. Mais si J'honore de toute mon âme les sciences, je confesse que je n'ai jamais pu vénérer ce qu’on appelle aujourd’hui dans l’argot démocratique la science. Je ne puis même pas comprendre ce que c'est, si ce n’est l'adversaire, l’ennemi acharné de la religion, de la morale et des lettres. Enfin la science est le triomphateur du moment; elle
règne, elle a vaincu, elle commande par l'organe
de quelques coupeurs de chiens et de chats:
elle fait même de son pouvoir un usage fort tyrannique et fort dur pour les honnêtes gens. Je n’ai Jamais flatté les vainqueurs ; je ne la ilatterai pas. Mais pour la musique, grand Dieu! si J'ai dit sur elle une seule parole qui ne soit pas toute de tendresse et de respect, je lui en demande sincèrement pardon. Je fais à ses pieds amende honorable de toutes les fautes, de toutes les erreurs qui ont pu se glisser dans ce livre; j'adjure les maîtres éternels, j'adjure Mozart et Beethoven de m'en absoudre. Ils saventde là haut, si je les révère ; ils comprennent le sens de toutes mes réserves sur l’art de notre temps. Un poète ennemi de la musique!
mais ce serait un parricide et un suicide. La musique et la poésie sont deux sœurs, deux muses jumelles ; conçues ensemble, elles sont nées à la même heure; elles se sont elancées toutes deux dans la première prière du cœur humain. La première fois que l’homme a levé
vers le ciel ses yeux éblouis du spectacle de
l'univers ou baignés de larmes, qu'il a lance vers Dieu un cri de supplication, de reconnaissance et d'amour, il a chanté, il a éte musicien et poète. Après que tous les arts auront perdu leur lien commun et leur dignité dans la triste époque où nous sommes, la poésie et la musique se reuniront encore au sein de la religion et se confondront éternellement dans le plus grand acte de l’âme humaine, dans la prière.
Voilà ma profession de foi.
Je renouvelle donc mon pieux et fervent hommage à la chaste muse de Mozart et de Beethoven. Un poète qui l’aurait volontairement offensée serait digne de ne plus croire qu’à la science et mériterait, supplice terrible, d'en-
tendre à perpétuité /a Musique de l'avenir;