‹ Contre la musiqueChapitre 54 sur 56 · LES 1-44 " * (] EU · texte numérisé non relu

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tale, je les abandonnerais comme chez les Grecs à des spécialistes qui ne faisaient pas partie de la société lettree.

Le jeu d’un instrument, de nos jours surtout, exige un apprentissage trop long pour être compatible avec les études viriles. J'avoue, de plus, que je n'ai jamais pu me figurer cet art comme un talent mâle et gentlemanlihe; j'ai connu quelques hommes distingués qui jouaient bien d’un instrument, mais je sentais toujours un peu de gêne à les voir et à les entendre : cela me produisait un effet inharmonique. Sans parler d’un homme d’État, j'ai peine à me représenter, en gardant tout mon sérieux, un magistrat, un avocat, un médecin, un professeur de belles lettres au bout d’une flûte, d'un violon, d’une clarinette, même devant un piano. Je ne parle pas d’un poète : nous sommes des déclassés et nous avons tous les droits les plus excentriques.

Je dois dire, cependant, que je n’ai connu

aucun de mes maitres et très peu de mes confrè-

res qui jouassent d’un autre instrument que la lyre. Lamartine, le plus musical de nos poètes, était infiniment peu musicien. Je n’oserais répêter tout ce que j’ai entendu de sa bouche de blasphèmes sur l’art de Beethoven, un certain jour, entre autres, que nous écoutions ensemble à Saint--Point, le plus grand pianiste du dixneuvième siècle. Mon illustre ami me dépassait de beaucoup dans ma sévérité pour la musique, comme en tout le reste. Je le soupçonne même d’avoir eu à cet endroit l'oreille et l'esprit moins justes que les miens. Dans tous les cas nous étions rarement d'accord sur la valeur et le sens d’un morceau : tant la musique est une langue claire et universelle ! Ainsi, avec tous les jeunes hommes et toutes les jeunes dames de ma génération, j'adorais les mélodies que Niedermayer a écrites pour le Lac et deux ou trois autres Méditations; Lamartine ne pouvait pas les souffrir. Je trouvais le sentiment de ses vers merveilleusement traduit par le musi-

cien : il les jugeait odieusement travestis: Cest

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lui qui devait avoir raison puisqu'il était l’au teur. Je n'en prends pas moins de plaisir à entendre chanter le Zac; peut-être est-ce pour autre chose que la musique.

Je ne crois pas que Victor Hugo ait jamais joué d'aucun instrument; mais tout le monde

sait qu'il se sert magistralement du crayon et

qu'il eùt été peintre, même ailleurs que dans

ses vers, s’il l'avait voulu.

Théophile Gautier avait commencé par être peintre et l’est toujours resté; je ne crois pas qu'il eût l'oreille aussi perspicace que les yeux.

Mon vieil ami, Auguste Barbier, que je n'ai jamais entendu fredonner la moindre ariette est

un dessinateur excellent. Je renvoie pour les

preuves à l’aimable volume qu'il vient de pu-

blier, Histoire de voyages, orné de dix-neuf charmantes vignettes de sa main.

Alfred de Vigny n’a jamais fait de musique autre part que dans ses vers.

Sainte-Beuve, beaucoup plus poète que ses

amis ne le croient et que ses ennemis ne le disent, n’était pas du tout musicien.

On m'a dit qu'Alfred de Musset jouait bien du piano; cela ne m'étonne pas, vu le caractère féminin de ce charmant poète.

Mon bon ami Joseph Autran aimait la musique comme je l’aime aussi; on en faisait chez Jui d'excellente, mais il ne la pratiquait pas plus que moi.

Le cher Brizeux, poète jusque dans la moelle, chantonnait quelques airs bretons, comme je le fais moi-même de Pernette et de certaines melodies foréziennes, auvergnates et provençales. Mais sa voix n’était pas d’une justesse parfaite et il avait sur son ami forézien une autre infériorité musicale : il prétendait avoir mis en musique une de ses pièces, Erin Erin!jenem y connais guère, mais je ne suis pas bien sûr que ce füt de la musique.

Pour remonter aux maitres des maitres, il est certain que les grands hommes du temps de

Louis XIV , poètes et prosateurs, cultivérent peu

RAS LA MUSIQUE ET L'ÉDUCATION 327 Re.

de . . ,: - ; re à l’art musical; je soupçonne qu'ils chantaient ra-

1 et Lt

__ rement d’autres airs que des mélodies comme Se

A Re:

celle du Misanthrope : #

JE Si le roi m'avait donné Paris sa grande ville.

ou celle que le Bourgeois gentilhomme exècutait si bien, sans avoir appris la musique : és

Je croyais Janneton AR Me

ke. Aussi douce que belle Se Je croyais Janneton . 17,450

Plus douce qu’un mouton. EUR

Et cependant il y avait dés lors, des maîtres de musique et ces maîtres disaient déjà : « Sans 8e)

la musique un État ne peut subsister... etsi, tous les hommes apprenaient la musique, ne

serait-ce pas le moyen de s'accorder ensem- a a ble el de voir dans le monde la paix univer- | De | - selle? » À mon avis, on n’a rien dit de mieux. (d que ce professeur en faveur de la musique. Nous | Fi “ avons vu en 1870-1871 combien elle adoucit - re les mœurs et contribue efficacement à la paix Re

‘universelle; nous savons quelle mesure, quelle

générosité, quelle humanité ont apportées dans

= l’art dela guerre les compatriotes de Beethoven $ etde Mozart — si toutefois Mozart est un Alle- LAS mand, ce qui n’est pas.

Je suis sur ce point comme sur tous les autres

au même avis que Joseph Autran :

; La musique n’est pas un art bien enviable:

À C’est le plus fugitif et le plus variable,

= LR Un vieux tableau de maître, est couvert de ducats;

Un air du temps passé, personne n’en fait cas.

Tel opéra, dit-on, fut une œuvre à la mode,

à 7 PES Je veux bien ! aujourd'hui nu] ne s'en accommode.

ce A ce morceau fameux d’un grand musicien / Nos aïeux ont pleuré : pourquoi ? je n’en sais rien.

À ce même motif, célèbre à son aurore,

Nous rions maintenant : la cause, je l'ignore.

Bref pour aucun vieux maître il n’est ‘plus de succès Si ce n'est pour Mozart musicien français 1.

Ps te Celui-là je l'estime entre tous les archanges LATE C'est le pur diamant, l'or exempt de mélanges. Re Dans ce val de misères, aux jours infortunés

5e | Que de divins oublis ne m'a-t-il pas donnés !

Que de fois, quand le soir, l'étoile au ciel se lève Ne m'a-t-il pas jeté dans les pays du rêve,

4 Rien n'est allemand dans Mozart pas même le nom. nn (JosePn AuTRAN, {a Comédie de l'histoire, p. 206.)

1 LS" 2 PURES RE Let El HLLETES À - __ Promené dans l'azur et bercé mes douleurs

4 Avec le vent qui passe et le parfum des fleurs ?

À Que de fois, quand don Juan, après sa promenade,

: Sous le balcon d'Anna chantait sa sérénade,

F N'ai-je pas, attendri par les sons palpitants,

© Refait, même aux vieux jours, mes songes de printemps ? $ Celui-là ne connaît ni la mode ni l'heure;

Où la mère et l’aïeul ont pleuré, l'enfant pleure.

È J'aimerais à finir sur ces vers charmants, car À | +4 NAS ê

Ê la poésie ne ment jamais : quand un poète se D trompe, c’est en prose ou en mauvais vers. Mais | il faut conclure et très prosaiquement ; ma conclusion la voici : l'étude des instruments de | musique a toujours été réservée à des gens spéne.

\ ciaux ; elle n'appartient pas de sa nature à l’é- » ducation libérale. Le chant suffit, plus que ja- : mais aux écoliers de nos jours ; encore faut-il . que l’écrasante besogne dont ils sont surchargés 4 # par nos programmes d'examen lui laisse une 3 petite place. Cette place est difficile à trouver

dans la distribution des heures d’une semaine

de collège. Voyons ce que l’on doit faire de la

musique dans l'éducation des femmes.

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L'éducation des femmes, telle qu’on l’a perfectionnée de nos jours, esten voie de produire des effets encore plus fâcheux pour l'esprit hu main que la multiplicité des épreuves et l’étendue démesurée des programmes qui forcent les jeunes gens à répondre de omni re scibili el quibusdam aliis. Nous gravitons vers le mandarinat chinois ; ilne nous manque plus que d'y soumettre les femmes pour consommer la destruction de l'esprit français. C’est une consequence nécessaire de cette manie d'égalité qui est tout le génie, le seulgénie de la révolution.

Périssent toutes les supériorités, le reste deviendra ce qu’il pourra ! Voilà la devise révo— lutionnaire.

Je crois fermement à la supériorité des femmes françaises ; elles n’ont eu d’égales chez

aucun peuple. Je ne parle même pas de ces êtres

merveilleux qui n’ont apparu qu'en France, de ces créatures virginales, pures comme des anses, simples, fermes, droites, sensées comme les | hommes les meilleurs, et dont l’héroïsme sans mélange, sans autre passion que celle de la pa- trie, ne trahit nul sentiment romanesque, nul fanatisme et demeure exempt de la violence, vice fréquent de la faiblesse. Je mets à part comme deux exceptions dans l’histoire, Jeanne d'Arc et Charlotte Corday.

J'écarte aussi d’autresfemmes prodiges, mais d’un tout autre ordre, qui nous sont communes depuis un siècle avec toute l'Europe et surtout avec l'Amérique.

Ni Lelia ni même Corinne ne me paraissent avoir beaucoup accru la vraie gloire de leur sexe. Il est très douteux qu'elles et leurs rivales aient ajouté grand'chose au patrimoine de l'esprit humain et de l'esprit français. Laissons ce nouvel ordre de choses se développer aux États-Unis, avec tous les beaux fruits de la

démocratie. Quand les femmes auront achevé

sur ce continent tard venu, de prendre possession de la littérature, de la science, peut-être de la politique, nos héritiers en verront de belles, je ne veux pas dire de belles femmes. Je regrette presque de n'apercevoir ce monde futur que des yeux d’un prophète et de n’y pouvoir relire Aris'ophane et Molière dans les tribunes d’une chambre des représentantes ou d’un sénat mélangé des deux sexes ; le sombre avenir nous réserve pourtant quelques gaietés.

La femme de lettres n’est pas une des gloires particulières à la France, c'est unegloirehuma nitaire. Elle est et sera surtout germanique et anglo-saxonne. Le pays de Molière, de Boileau, de Larochefoucauld, de Labruyère, de Voltaire et de quelques autres n’est pas aussi proche du règne de la femme professeur et du club des femmes que la République et la Commune peuvent le faire craindre.

Les femmes françaises, quoiqu’elles aient tenu la plume les premières, ont trop d'esprit,

trop de goût, trop de bon sens, trop de vraies

qualités viriles pour vouloir porter les culoltes dans la littérature, dans la science, dans les arts et dans la politique. Elles resteront ce qu’elles étaient, ce qu'étaient leurs adorables grand'mères qui ont écrit des chefs-d’œuvre et en ont tant inspiré, sans être femmes de lettres, et précisément parce qu’elles ne l’étaient pas, Il en est une qui suffirait éternellement à la gloire littéraire de son sexe, sur cette terre française, la terre classique des fins lettrés, quoi qu'en puissent dire les plus savants des Barbares. Celle-là fut certainement tout ce qu'il y eut aumonde de moins femme de lettres. Elle demeure uni des plusgrandset le plus charmantde tousles écrivains français. C’est la perfection ; cette perfection ne sera plus atteinte, même en France. Je ne dirai pas que l’Europe nous l'envie, comme elle nous envie, au dire des journaux démocratiques, toutes les sottises que nous avons faites. Franchement l'Europe germanique et l'Amérique anglo-saxonne n'ont

pas assez d'esprit et même de bon sens pournous 19,

l’envier. Moi je l'envie au passe comme une merveille qui ne reparaîtra plus.

Je ne me sens pas de force à faire l'éloge ou le simple portrait de Mme de Sévigné. Si Je l’essayais, je serais honteux de moi-même et désespéré, si fort je resterais au-dessous de mon admiration pour l’adorable marquise. Je me tais sur ses qualités les plus séduisantes. Je n'essayerai même pas de les énumérer. Qu’aurais-je à dire qui ne soit su de tous, sur l'esprit, le sentiment, la grâce, le tact, la délicatesse, le goût, la finesse, l’aimable bonté ettous les charmes féminins de Sévigné? Mais j'insiste sur la raison, la droiture, l’élévation, la loyauté, la fermeté, la constance, sur toutes les qualités viriles que les femmes de France savent seules posséder sans cesser d’être femmes. Voilà les inappréciables vertus les plus menacées par l'éducation de nos jours qui prétend mettre la femme au niveau del’homme. Voilà ce que je voudrais défendre contre la science, contre la

politique et contre la musique. Cela dit, je me

he:

hâte de quitter Mme de Sévigné; si je tombais à ses genoux, j'y resterais éternellement, etil faut que j'entre avec horreur dans la mélée de 1800.

Nous n’essayons pas d'écrire un traité de l'éducation des filles à propos de musique.

Mais comme il s’agit de sauver les mérites qui leur sont propres, de ménager la délicatesse de leur esprit et de leurs organes, de préserver leur bon sens, de les conserver à la vie de famille, nous ne saurions trop combattre un travers qui devient presque général depuis une vingtaine d'années et qui reste indépendant des excès de l’art musical. Je veux parler de cette poursuite à outrance des brevets d’institutrice primaire ou secondaire qui surexcite tant de mères et les rend impitoyables pour leurs enfants. Le principal prétexte que l'on donne à cette manie, c’est d'assurer, dans nos temps troublés, même aux filles riches, un ta-lent,un métier honorable qui les fasse vivre

après la perte de leur fortune. Mais quand les

filles de la moyenne, petite et haute bourgeoisie, et jusqu'à celles de la noblesse, seront pourvues deces brevets qu'obtiennent aussi les filles du peuple, quand elles auront toutes leur certificat d'aptitude à enseigner, qui donc restera pour être leur élève et leur payer une rétribution? Tout ce qu'elles auront perdu à ce jeu, sans y rien gagner, serait trop long à dire et sort de mon sujet. Si j'en juge d’après les ravages exercés sur l'intelligence masculine par les divers baccalauréats, les licences, les concours pour l’admission à toutes les écoles, à toutes les fonctions, je puis présager à coup sûr l’abêtis sement universel de notre race à force d'étude et de science, la perte de la spontanéité, de l’invention, du bon sens et de toute vigueur native. Quelques-uns se sauveront, ou par la paresse, ou par l’énergie du tempérament, ou par le génie; mais il n y en aura plus assez pour servir de levain à la masse humaine et la faire fermenter. Je ne saurais trop répéter ce que l’on

a dit tantde fois à propos des examens univer-

sitaires : éfudier pour répondre à un interro=

gatoire, d’après un programme, avec des manuels, c'est étudier pour ne rien savoir, ou, qui pis est, pour savoir très mal. Le plus déplorable résultat de ce système d’études ce n’est pas d’a-voir appris tres peu et très mal, c'est d'avoir gàtéson entendement, donné une entorse à toutes ses facultés, contracté de mauvaises habitudes

intellectuelles et très souvent pris l'étude en

horreur. Un écolier destiné à devenir un homme

distingué, mais tant soit peu délicat d'esprit et

de corps, d'une raison droite et qui veut aller

au fond des choses, d’une imagination élevée,

doit employer au sortir de ses examens, un

temps considérable à guérir son intelligence et

ses nerfs du mal que leur a fait cette éducation qui a pour but non pas de faire des hommes, mais des fonctionnaires, mais des outils.

Et voici qu'on voudrait appliquer ce genre d'éducation aux femmes elles-mêmes en les dressant dès l’enfance à la conquête des brevets

universitaires ! c’est effroyablement bête! je re-

grette de ne trouver que ce mot peu parlementaire pour m'exprimer en toute franchise ; mais ce mot est ici d’une justesse et d’une justice absolues.

Heureusement que la nature est là qui travaille sans relâche à réparer les sottises faites par l'esprit révolutionnaire sur le sol de la France et dans les profondeurs de l'âme humaine. L'éducation universitaire est très mauvaise, c'est une maladie; mais on en réchappe, comme disent les bonnes gens. On a vu sortir des examens, des grands concours et des prix d'honneur, d’éminents lettrés, même des poètes. Il est vrai qu'il y a longtemps qu'Alfred de Musset remportait le grand prix de philosophie. Mais malgre les examens et les concours, il y aura encore des poètes ; je compte pour cela sur les paresseux et les insubordonnés. Seulement je le reconnais, il faut autre chose à une nation que des poètes ; et c’est précisément ces modestes autres choses, par exemple des gens rai-

sonnables, que l'éducation par les manuels et les q Ï

PS

concours empêche de se former et de grandir,

L'esprit des femmes et leur caractère ont plus à perdre encore que les hommes à ce régime, s’il s’établissait chez nous et s’il durait. Le pédantisme qu’engendre forcément ce savoir superficiel, faux et prétentieux, seraitlepire défaut de leur sexe, car il suppose à la fois l’orgueil et la déraison. Mais je suis plein d'espérance; il y a dans l’air quelques bons symptômes. Nous ne sommes pas encore devenus aussi stupides que peuvent le croire et le désirer nos députés de la gauche. Puis, là surtout qu'il s'agit des femmes, je compte sur la nature, sur la bonne éternelle nature qui se rit des naturalistes, des vivisecteurs, des ‘socialistes, des positivistes, des cuistres de tout genre. Je compte fermement sur elle et... sur Molière. Ce n’est pas en vain que la France a produit ce merveilleux génie, la raison écrite. On ne pourra pas nous empêcher de le relire, quoique l’auteur de Tartufe risque fort de passer aujourd’hui pour ur clé-

rical, puisque Pascal est un libre penseur. Les

Femmes savantes enterreront bien des ministres de l'instruction publique, bien des républiques, même des monarchies. Je veux croire que la main de Molière a écrasé dans l'œuf, comme le dit Victor Hugo de l'aigle impériale, toutes ces oies bourgeoises qui peupleraient nos foyers de Philamintes et de Bélises au grand détriment de la bonne soupe et même du beau langage.

Je ne mets certes pas mon cher ennemi le piano, sur la même ligne que les brevets d’institutrice pour l’abêtissement des filles de bonne maison ; ici je ne combats que l'excès ; là-haut, je réprouvais l'usage d'une façon absolue.

Les inconvénients des études musicales se font sentir surtout la où n’existe pas l’amour de la musique. Rien de plus naturel et de plus juste que de consacrer beaucoup de temps au piano quand on a ce qu'il faut pour devenir un excellent pianiste. Mais en France, il faut le dire, ce n’est pas l'amour de l’art, c’est la va-

nité des familles qui pousse les filles en masse

vers le piano, comme elle pousse les fils vers

l'Ecole polytechnique; c'est surtout la vanité des mères, leur propre expérience ne les corrige pas.

Aussi qu'arrive-t-il de ces jeunes pianistes

contre nature ? Après avoir perdu d’innombra-

bles heures à taper sur un clavier, après avoir durant tout ce temps-là exaspéré les voisins, agacé leurs propres parents, détourné de son étude leur frère candidat à n'importe quelle école, coûté beaucoup d'argent à leur modeste famille, gagné à ce jeu des maux de nerfs, des maux d'estomac et d’ailleurs, les trois quarts, et ce n’est pas trop dire, de ces jeunes artistes abandonnent leur instrument sitôt que le ma-

riage les a libérées. Elles ne le reprennent à

demi qu’au moment où elles sentent le besoin

de transmettre à leurs filles la belle éducation

musicale qu’elles ont reçue. Sur le quart qui reste fidèle au piano, combien en est-il qui fassent vraiment de la musique? et par combien

d'heures de supplice pour ceux qui les entou—

rent et pour elles-mêmes, par combien de négligences pour les devoirs sérieux ont-elles acheté le petit talent qui leur permet de distraire, de charmer quelquefois, les soirées de famille ? Je ne me permets pas de faire ici le proces musical du piano, je ne suis pas compétent pour cela. Je sais qu'il est d’une grande ressource, même d’une grande puissance pour esquisser en famille, à défaut de l’orchestre, des œuvres musicales considérables, un opéra, une symphonie : comme la gravure ou la lithographie es— quissent pour orner nos murailles une peinture de Raphaël, de Titien ou du Corrège. C'est quelque chose, c'est même beaucoup. Mais voici le défaut de cet instrument, au point de vue de l'éducation. Il est très long, très difficile à bien apprendre : il exige beaucoup d’aptitudes physiques, indépendantes du goût et des facultés musicales. Enfin il est très ambitieux et pousse à l'ambition par le don qu’il a de simuler un orchestre ; il fait naître plus vite qu'un autre,

chez un exécutant, des prétentions à la vér{uo -

silé; il demande même cette perfection méca-

nique pour produire un véritable plaisir, l’ex-

pression lui étant refusée. Enfin, par cette même

raison, ne produisant que des sons très arrêtés, très finis, tres secs, il faut le dire, il dissimule mieux qu'un autre l’inaptitude d’un commençant et l'absence du vrai sentiment musical. Il est très favorable aux parents dépourvus d’oreille qui veulent s’acharner à produire, malgré Minerve, de petits prodiges de musique. Les professeurs eux-mêmes, pour peu qu'ils y mettent de bonne volonté, peuvent se faire plus longtemps illusion sur Le sens obtus etl’incapa-

cite de leur élève que s’il s’agissait d'un instru-

ment expressif, comme le violon, le violoncelle,

même la harpe. L’agilité du doigté ayant la principale importance sur le piano, et ce lalentlà étant de ceux qui peuvent s'acquérir, on es père toujoufs qu'à force de pratique l'élève y parviendra, et on prolonge indéfiniment pour lui, je veux dire ici pour elle, l'apprentissage

inutile, c’est-à-dire la perte de temps, l’agace-

mentnerveux, le dégoût des occupations sérieuses et l’abêtissement qui s'ensuit.

- Ce don qu'a le piano de couvrir quelque peu . l'absence du sentiment, en même temps quil pousse aux prodiges de l'exécution, à /a ver tuosité la plus prétentieuse, la plus échevelée, nous a toujours inspiré, malgré les miracles dontnous avons été témoins, une certaine mauvaise hnmeur contre cet instrument. La place qu'il tient dans l'éducation des filles, l'effroyable abus qu’on en fait, le tapage dont il emplit les maisons, même les rues, nous ont | peut-être rendu un peu sévère ; nous persistons néanmoins, mais sans pousser nos conclusions à outrance.

Quoique j'en pense et que j'en dise, le piano ne passera point; pas plus que n'ont passé le café et Racine. Certes ,le piano est le contraire du divin Racine; mais 1l n’est pas le contraire du cafè; il produit sur les nerfs quelques-uns des effets de cette agréable liqueur qui n’est pas

encore pleinement jugée. Du reste, les vices du

café et du piano, s'ils en ont, sont dans une si

parfaite concordance avec les autres vices du temps qu'ils se fortifient les uns par les autres et qu'ils parviendront ensemble à la dernière

postérité.

Quelques-uns des mauvais effets du piano :

dans l'éducation des filles sont une des causes qui le font rechercher par certaines familles.

Des personnes vertueuses et de bonne mai-son, disent au sujet du piano et de leurs filles les moins musiciennes : & Il faut bien les occuper ! » Il est vrai que le piano empêche la médisance, mais il empêche aussi la conversation ; il supprime les mauvaises lectures, mais il supprime aussi les bonnes; il remplace telle

occupation futile, mais il remplace aussi les

occupations sérieuses ; il met obstacle à la re -.

flexion, mais il ne met aucun frein aux rêveries,

aux imaginations maladives ; il reussit surtout :

à chasser des salons de famille la littérature, mais ce n'est pas au profit des talents de mé-

nage. Si la couture et Ja confiture y gagnaient,

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