LE NOUVEL ARTICLE
Lorsque, samedi soir, à 7 heures, après trois journées de séance presque ininterrompue, fut proclamé le résultat à peu près unanime du scrutin, M. Jaurès s'écria : « La séparation est faite! »
Je pense, au contraire, qu'elle pourrait bien être défaite, et qu'en triomphant si haut, M. Jaurès a voulu, surtout, cacher de trop visibles inquiétudes.
A côté de lui, en effet, M. Pelletan descendait de la tribune, annonçant toutes les imprécations qu'il va demain répandre dans la Dépêche de Toulouse. Des mots irréparables s'étaient croisés. « Vous êtes le schisme perpétuel », lui criait M. Jaurès; et lui répondait : « Je ne connaissais pas encore votre côté pontifical. » Tel le dialogue tragique de l'autre Camille et de Saint-Just : « Tu portes la tête comme un Saint- Sacrement! — Je te ferai porter la tienne comme saint Denis! »
(1) La Croix, 25 avril 1905.
Au banc d'où il assiste, silencieux, à la bataille, M. Buisson, blêmi par la défaite, songeait à la revanche.
Un peu plus loin, M. Sarrien laissait voir sur son visage le reflet empourpré des colères radicales.
M. Lafferre regardait douloureusement la pluie tomber sur le Temple.
C'étaient, je vous jure, de singuliers vainqueurs.
Mais il faut, pour les lecteurs qui n'en eurent point le spectacle dramatique, raconter ces mémorables journées.
La séparation, tout à coup, comme disait hier Bouvattier, faisait son apparition sur la scène. Jusque-là il y avait eu de beaux assauts de paroles ; mais ce n'étaient que des battements d'épée. Le combat était à peine engagé.
Soudain, sur un mot, ce fut le corps à corps. Il s'agissait de la dévolution des biens appartenant aux fabriques : Qu'allait-on en faire? Les attribuer aux associations cultuelles, c'est entendu. Mais qui fera l'attribution? Le tribunal. A quelle association?
Alors, sortant de ses voiles, la séparation se montra dans sa réalité pratique. Là, dans la salle, entre ces hommes habiles à se leurrer de vaines formules, le paysan de France apparut, dans son village, à côté de son église, et avec lui, son curé, envoyé par l'évêque du diocèse.
M. Ribot posa la question brûlante, soigneusement éludée : entre deux associations, ayant à leur tête, l'une le curé en communion avec l'évêque, l'autre un prêtre quelconque, laquelle choisira le tribunal? M. Briand n'hésita pas : il faut ici reconnaître sa loyauté. Il déclara que l'avis de l'évêque serait prépondérant.
Dans le camp maçonnique, ce fut une stupeur, bientôt un violent tumulte. La séance fut suspendue : dans les couloirs, on annonça la démission de M. Briand.
Le lendemain, cependant, il était à son poste, cette fois armé d'une nouvelle rédaction, adoptée, malgré M. Buisson, par la majorité de la Commission, et qui attribuait les biens de la fabrique aux associations fondées « en se conformant aux règles d'organisation générale du culte ». Du coup, la hiérarchie de l'Eglise catholique était reconnue comme la base nécessaire des futures associations.
Alors, commença la bataille des trois jourâ. M. Ribot la conduisit avec une incomparable maîtrise, harcelant l'adversaire de questions précises, lui fermant toute retraite, le tenant rivé au point précis où, du premier mot, il l'avait cloué.
Il fallut que le gouvernement s'expliquât : ah! le rude moment pour M. Bienvenu-Martin!
Inquiet, hésitant à chaque mot, lié par sa consigne à la Commission, étranglé par les regards
de M. Lafferre et de M. Buisson, serré dans cet étau par M. Ribot, il balbutia des réponses qu'il voulait évasives.
Le malheureux! « Je n'ai rien dit qui fût contraire à l'interprétation... » À gauche, on criait : « Nous n'avons pas entendu. » Et lui : « Il est incontestable que les biens détenus par les fabriques devront aller... ce n'est que dans des hypothèses excessivement rares... il n'est pas à prévoir qu'un Conseil de fabrique transmette ses biens à une autre association que celle qui continuera le culte dans les mêmes conditions... » M. Ribot répète : « C'est-à-dire qui sera reconnue par l'évêque ? » : et, enfin, le pauvre homme, à bout : » Mais oui! puisque je l'ai dit! »
On peut à peu près raconter la scène. On ne peut pas en rendre l'effet. La séparation, à cette heure, était morte. On entendait sur tous les bancs courir les exclamations : « Alors, gardez le Concordat! Nous aimons mieux le Concordat ! Allez à Rome ! »
Qui sait si, dans le secret de ces âmes tourmentées, un soulagement ne venait pas à plusieurs en songeant que, peut-être, ce conflit imprévu allait les délivrer de l'insupportable cauchemar?
Pour les chrétiens, rien n'est à dédaigner dans les circonstances dont il plaît à Dieu de marquer leur chemin. La coïncidence qui fit éclater,
au temps même de la Passion du Christ, la lutte où s'agitait la vie de son Eglise la rendait doublement dramatique.
Le Vendredi-Saint, le canon d'alarme de la presse radicale annonçait la journée. M. Clemenceau d'un mot tranchant, coupait les ponts: « C'est l'accord socialo-papalin ! » Retenez cette parole : elle dominera l'avenir; comme le « hors la loi » d'il y a cent ans, elle courbera, sous la menace, les velléités d'indépendance.
Aujourd'hui, c'est le premier acte. Effrayés sans doute de l'indignation qui monte centre la Maçonnerie des couches profondes de la nation, et lassés de son joug, tentés peut-être par l'espoir de séduire avec des paroles de liberté les illusions catholiques, les chefs avisés du parti socialiste ont résolu d'affronter la rupture. Ce fut une scène inoubliable.
Dans l'enivrement de sa parole, M. Jaurès, comme pressé par l'atavteme catholique qui bouillonne dans les âmes françaises, dénonça les secrètes espérances de certains protestants embusqués derrière la séparation : « Ah ! voilà ce que vous ne me pardonnez pas ! » jeta-t-il à M. Réveillaud. Après lui, dans un discours dont il est impossible d'exagéxer la portée, M. Briand, soulevé par le sujet, entraîné par la vérité, poussé par les colères, montra durement le vain effort de la libre-pensée « pour se coucher dans le lit de l'Eglise ».
Nous, cependant, nous assistions au drame, silencieux, défendant de toute illusion nos cœurs
émus, mais sentant avec force dans ces aveux imprévus, l'admirable puissance du sentiment catholique, toujours vivant dans la nation, alors même qu'il demeure inconscient, et dont la seule évocation suffit à faire hésiter nos plus rudes adversaires.
Et maintenant, il faut conclure.
yue nous ayons, de la masse de nos voix, repoussé la proposition qui livrait à l'arbitraire absolu la dévolution des biens paroissiaux, et, en adoptant le paragraphe qui restituait à l'autorité épiscopale une part de son droit, fait inscrire dans la loi cette reconnaissance de la hiérarchie catholique, c'était pour nous un devoir évident. Ou il faut déserter les assemblées, ou il faut y voter, et ce serait une étrange manière d'entendre notre responsabilité, en des sujets qui touchent à l'exercice du culte, que de voter pour l'excès du mal.
D'ailleurs, je l'ai dit, et cela saute aux yeux, en modifiant si profondément la pensée première exprimée dans la loi, en soulevant contre elle les fureurs maçonniques, l'article 4 a planté, dans ses flancs une flèche meurtrière. La séparation sort de cette rencontre, cruellement blessée. C'est pour nous, une première victoire.
En mourra-t-elle ? Il se peut. Mais en attendant elle reste debout, menaçante, et d'autant plus redoutable qu'instruite par l'événement
d'hier, elle va rôder, autour des consciences, au lieu de les assaillir en face.
En dépit de l'adjonction arrachée par M. Ribot, la loi reste inacceptable en son principe et dans son application. C'est une raison suffisante de nos résistances. Il y en a une autre, et plus profonde.
La rupture dramatique dont j'ai fait le récit ne peut avoir qu'un jour. M. Jaurès s'écriait vendredi soir : « C'est nous qui sommes les adversaires les plus efficaces de l'Eglise catholique .' »
Voilà le dernier mot : La haine de l'Eglise ! Elle est au fond de toutes ces âmes, et c'est pourquoi, quelles que soient les formules, nous n'avons à attendre que la persécution.
Durant les vacances, le « bloc » radical et maçonnique pèsera de tout son poids sur les volontés hésitantes : on tremblera de s'entendre appeler « socialo-papalin ! » Déjà, M. Buisson, dans sa haine ingénieuse, a préparé des amendements nouveaux. On expliquera, on atténuera, on détruira en détail les concessions enlevées par surprise ; on fortifiera, on augmentera contre le clergé les mesures de police. Si M. Briand paraît trop indépendant, on l'acculera, comme mardi soir, à une démission où s'abritera sa sincérité.
Et la loi sera ce que la veut la Franc-Maçonnerie, un© loi de persécution... à moins qu'à
travers tous ces heurts, blessée par de nouveaux coups, elle ne succombe sur la route.
C'est pourquoi, après comme avant le vote du 22 avril, je répète : Par tous les moyens, par la plume, par la parole, par les conférences, par le pétitionnement, combattons la séparation ! (i)
(1) Des pétitions, couvertes de plus d'un million de signatures d'électeurs, et provenant de toutes les régions de la France étaient déjà déposées sur le bureau de la Chambre, au moment des vacances de Pâques. Depuis lors, le mouvement s'est continué et, à l'heure où paraissent ces pages, le chiffre des signatures recueillies atteint près de deux millions.