LA SÉPARATION ET LA PERSÉCUTION DE DEMAIN
Lorsque le 28 germinal an X, jour de Pâques de Tannée 1802, pour la première fois depuis dix ans, le bourdon de Notre-Dame, remonté dans les tours delà vieille basilique, annonça la grande cérémonie qui allait célébrer le rétablissement de la paix religieuse, un vitrier de l'île Saint- Louis s'écria : « Ah ! c'est le bourdon de Notre-Dame ! J'aime mieux cela que le canon d'alarme ! » (2)
De nouveau le bourdon de Notre-Dame va être condamné au silence; toutes les cloches des églises de France se tairont avec lui. Les sonneries graves ou joyeuses ne mêleront plus, dans les villes, aux bruits rudes du travail, l'apaisement de leur voix, ni leur poésie à la paix laborieuse des champs. Elles ne retentiront qu'avec la permission de M. le Maire ! C'est ce que M.Aristide Briand exprime par ces mots : « Les Eglises sont
(1) Le Figaro, 28 avril 1905.
(2) L. de Lanzac de Laborie, Paris sous Napoléon, t. I, p. 370.
séparées de PEtat : leurs manifestations de toute nature conformes a leur objet sont libres ».
Dans cette audacieuse image de la tyrannie coiffée du bonnet de la liberté, les jacobins de l'an VI et du 18 Fructidor revivent sous nos yeux»
Ils sont tous là, avec les mêmes visages, les mêmes gestes, les mêmes paroles:
Protestants évadés de leurs Eglises à l'affût des schismes espérés, rationalistes en quête d'une religion laïque, sectaires aux vues bornées, politiciens aux petites passions, tous ignorants ou dédaigneux des traditions nationales, unis par la haine commune du catholicisme, que leur souffle la Franc-Maçonnerie.
Quelques-uns, de plus haute culture ou de parole plus brillante, fournissent à leurs esprits les formules nécessaires. Ceux-là paraissent les conduire, mais ce sont d'autres qui les mènent.
Regardez, tandis qu'ils discourent, cet homme qui se tait, assis à son banc : c'est le président de la Commission. Le visage contracté, dans le recueillement de la haine satisfaite, M. Ferdinand Buisson assiste silencieux à la destruction de cette Eglise de France, dont, en tournant contre elle toutes les forces de l'école, il a, vingt ans durant, préparé la ruine. Lui, sait bien où nous allons.
Quand, un jour, l'histoire essayera de retracer cette douloureuse agonie, il lui faudra sans doute quelque peine.
Elle fouillera les archives pour retrouver les noms de ceux qui, dans cette heure critique, gou-
vernaient la France. Elle saura qu'en ce tempsla un homme d'Etat, renommé pour son grand souci des intérêts publics, dirigeait les affaires du pays ; elle cherchera ce qu'il fit en une si grave conjoncture, et ne trouvant à sa place que M. Bienvenu-Martin, elle demandera le secret d'une abdication plus coupable qu'une ouverte complicité.
Sans doute, alors, elle ira compulser les procès-verbaux des comités occultes, les papiers des conciliabules cachés, les registres intimes des Loges maçonniques et des sociétés de la Libre-pensée.
C'est là qu'elle apercevra la vérité : la postérité comprendra mieux que nous ces étranges débats où, sur le devant de la scène, s'agitent les comparses.
Pour les suivre avec fruit, il faut sans cesse reporter sa pensée vers l'époque révolutionnaire. Je viens d'y vivre en esprit, tandis que j'écrivais ces articles. Chaque jour, en entrant dans la salle des séances, j'avais la sensation très nette d'une résurrection de ce passé plein de hontes et de douleurs.
On s'imagine trop facilement que ce furent des temps très différents des nôtres. Non : la majorité de nos législateurs est aujourd'hui recrutée comme alors.
Sur ces hommes sans traditions, sans pratique des affaires, trop souvent sans indépendance,
l'action des meneurs ignorés est toute-puissante. Elle a conduit les comités de la Révolution et ses assemblées, elle conduit les nôtres, et le but vers lequel elle les pousse, est, comme il y a cent ans, la destruction du catholicisme. Imaginez des événements violents, une guerre, une surprise de l'émeute, ou tout simplement l'avènement légal d'une nouvelle Commune : immédiatement on décrétera contre les prêtres, contre ceux qui les défendront, les lois les plus cruelles. Les mêmes causes, agissant sur les mêmes milieux, produiront les mêmes effets. Déjà tout s'apprête pour cet avenir, peut-être prochain.
Il n'y aura qu'un article additionnel à ajouter à la législation que la Chambre va voter. En rappelant l'histoire religieuse, de l'an IV à l'an VIII, sous le régime de la prétendue liberté des cultes, j'ai écrit d'avance celle delà future séparation de l'Église et de l'État.
Les illusions, en effet, sont, pour tout le monde, évanouies. Il n'est plus question, à cette heure, de la liberté comme en Belgique, ni de la séparation comme aux Etats-Unis, ni de l'heureuse indépendance acquise par l'Eglise de France au prix de la pauvreté. La discussion a dispersé ces mirages.
Il est entendu qu'on fait une loi de liberté. Mais suivez les débats de chaque jour : il n'y est question que de tutelle, de contrôle, de surveillance et de police. M . Leygues et M . Caillaux qui prétendent améliorer le régime et le rendre acceptable ne le conçoivent pas autrement : pour eux
TEglise séparée de l'État doit demeurer asservie à l'administration ! Jugez des autres.
Encore ce régime ne sera-t-il que provisoire, le seul possible à l'heure actuelle, selon M. Briand ; on verra plus tard.
La consigne est donnée, et le drame immortel de la Passion du Christ se répète encore : Fac citius. L'important, l'urgent, est de détruire promptement l'organisation du culte catholique. Après, on avisera : « Ce que nous avons fait dans le passé pour vaincre les résistances de l'Eglise, nous pourrons le refaire encore dans l'avenir! » Ce sont les propres paroles de M. Briand.
Or la résistance de l'Église, chacun sait qu'elle est inévitable.
La loi qu'on va voter, en effet, tient en un article que voici : « La constitution hiérarchique de TEglise est détruite; elle est remplacée par des « associations cultuelles » composée de quelques citoyens, assistés d'un prêtre quelconque; entre ces associations, le tribunal civil choisira celle qui deviendra propriétaire des biens de la fabrique et locataire des églises ».
Il n'y a pas, en France, je ne dis pas un catholique, mais un homme de bon sens qui croie sérieusement que l'Église puisse accepter cela.
Elle refusera donc ; il n'y a pas besoin d'être initié aux secrètes pensées du Pape pour le savoir. Toute l'ingéniosité des réformateurs du
Parlement se brisera contre le Non possumus ! vingt fois séculaire. Et alors ?
Alors, ce sera très simple. Il se constituera peut-être des associations cultuelles, mais elles ne seront pas catholiques; le tribunal leur livrera peut-être quelques églises, mais ceux qui les accepteront seront des « intrus », comme les jureurs d'autrefois. Le pouvoir civil interviendra pour les protéger; il y aura la religion du préfet et la religion de l'évêque.
Ou bien, ce qui est infiniment plus probable, dans la plupart des paroisses on ne pourra pas former les associations cultuelles; l'église, faute de locataire, sera fermée, bientôt offerte à quelque entrepreneur sans scrupule pour un usage vulgaire... Et, là où elle pourra vivre, la religion se réfugiera dans les maisons privées, dans les granges et dans les hangars.
Dans les deux cas, ce sera la guerre religieuse.
Aussitôt, M. Briand ou son successeur remontera à la tribune : « Il faut reviser la loi, pour vaincre les résistances de l'Eglise ». M. Allard, répétera ses paroles du 17 avril : « Il faut faire à chaque instant ce qui nous paraît être la volonté librement exprimée de la majorité ».
En vertu de cet axiome de droit public, la majorité fera donc suivant son bon plaisir. Les prêtres seront dénoncés comme « les ennemis des institutions », parce qu'ils auront répété l'immortelle protestation de la conscience chrétienne
contre la tyrannie de César : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ».
La loi, revisée, organisera la persécution comme en l'an IV, comme après Fructidor.
L'amende, la prison frapperont les rebelles ; un beau jour, on s'apercevra, comme dit M. Jean de Bonnefon, qu'eljes grandissent le condamné, tandis que « le bannissement l'annule ».
Et l'histoire de la liberté sera, comme il y a cent ans, l'histoire de la persécution.
Mais, comme il y a cent ans aussi, il arrivera ce que prédisait alors un des proscrits du Directoire : « On nous exile pour détruire la religion, et nos chaînes la prêchent d'un bout de la France à l'autre ».
Cet article était écrit, lorsqu'eut lieu le coup de théâtre de la dernière semaine (î).
Il s'agissait du paragraphe relatif à la dévolution des biens. Soudain, pour définir les associations cultuelles, appelées à en bénéficier, la Commission, mise au pied du mur par M. Ribot, introduisit dans son texte une phrase qui est presque une reconnaissance de la hiérarchie catholique.
Ce fut une scène inoubliable. La surprise, la fureur des radicaux et des francs-maçons ne se purent contenir. Le lendemain, l'agitation grandit lorsque M. Bienvenu-Martin, torturé par les
(1) 20 avril.
impitoyables questions de M. Ribot, dut, en se laissant arracher les mots, déclarer enfin son accord avec la Commission : et le jour suivant, l'émotion fut à son comble quand, prenant son parti avec une audacieuse résolution, M. Aristide Briand fit entendre ce discours étonnant, dont toute la presse a dit l'effet extraordinaire.
Ainsi fut secouée la Convention, tandis que le 1er nivôse an III, Grégoire, au milieu des colères, réclamait des Thermidoriens la liberté des cultes. L'analogie est frappante, et c'est elle qui m'empêche, malgré l'événement, de rien changer à ce que j'avais écrit.
Cette fois encore, l'histoire se répétera. La tentative, ébauchée par les socialistes de gouvernement, pour rompre avec la tyrannie maçonnique, ne peut aboutir. Elle les tient trop fortement.
Déjà M. Ferdinand Buisson prépare sa revanche. Les Jacobins un moment troublés, reprendront vite leur assurance et leur empire, et toutes les conséquences de la séparation se dérouleront fatalement.... A moins que, défoncé par ce grand coup de pic, tout l'ouvrage ne s'écroule! Qui sait le secret des âmes?