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LE VOYAGE DE M. LOUBET A ROME

le vote des crédits (25 mars 1904) (1).

A l'heure même où s'achevait, à la Chambre, la destruction de renseignement chrétien, la visite de M. le président de la République au Quirinal était résolue.

Ayant, pour ma part, refusé de ratifier cette résolution, je voudrais, dans le calme de la réflexion, dégager des incidents confus de la journée du 25 mars la pensée qui m'a déterminé, et que je crois être celle d'un grand nombre de catholiques.

La proposition, faite au Parlement, se présentait en apparence très simplement. On lui demandait de voter un crédit de 450,800 fr. pour permettre au président de la République de rendre au roi d'Italie la visite que celui-ci lui avait faite au mois d'octobre dernier.

L'exposé des motifs de M. Delcassé, conçu dans une forme réservée, n'indiquait pas d'autre

(1) Le Gaulois, 2 avril 1904.

dessein. En célébrant la joie « d'une amitié heureusement renouée », il avait pris soin de rappeler que la politique étrangère de la France n'en demeurait pas moins établie « sur la base immuable de l'alliance avec la Russie ».

Quelque embarras, à la vérité, pouvait naître dans les esprits sur les moyens de concilier cette joie et cette immuabilité. On avait le droit de se demander si l'une ne devait pas fatalement nuire à l'autre, et si, dans ce « rétablissement des amitiés naturelles » dont M. Delcassé se félicitait, en une formule assez vague, ne se révélait pas toute une diplomatie nouvelle, s'éloignant peu à peu d'amitiés sans doute à son gré plus artificielles, et liée, dans l'obscurité des aspirations encore inavouées, aux directions de notre politique intérieure.

Le bref rapport de M. de Pressensé n'était point, dans son laconisme voulu, pour calmer ces inquiétudes. Ici, plus rien de la base immuable, point de joie bruyante : une satisfaction discrète, comme il sied à des hommes qui, sachant où ils vont, ne veulent point, par des éclats immodérés, éveiller l'attention de ceux qu'ils entraînent. Un mot, un seul, qui suffit à marquer la route : la commission « est heureuse de penser que le chef de l'Etat français va rendre au Quirinal... la visite qui lui a été faite ».

Dans cette visite au Quirinal réside toute la question. Elle est profonde, redoutable, comme celle même qu'elle sous-entend, qui, posée il y

a trente-quatre ans devant la conscience de l'Europe, au milieu du désastre de la France et par la permission de l'Allemagne victorieuse, demeure, [dans tout l'univers, pour les âmes chrétiennes, pour les esprits politiques, la plus troublante des énigmes de l'avenir, l'une des plus dignes de fixer les prudentes méditations de tous les hommes d'Etat.

Ceux qui nous gouvernent y ont-ils réfléchi ? En ont-ils volontairement dédaigné la gravité, ou des influences secrètes les ont-elles poussés vers des solutions préméditées ? Je l'ignore, Leur responsabilité, en tout cas, est ici seule en cause et les charge lourdement. Les catholiques français, conscients, dans leur patriotisme délicat et éprouvé, des ménagements que rend nécessaires la situation de leur pays, attentifs à ne créer, en aucune circonstance, à son gouvernement, quel qu'il fût, d'embarras extérieurs, ont toujours refoulé au fond de leurs cœurs des sentiments, que cependant ils ne pouvaient abdiquer.

En d'autres contrées, leurs coreligionnaires, plus indépendants, parce qu'ils ne sont pas liés comme nous, à la fois par les malheurs et par les traditions de leur patrie, ont pu agir différemment, sans que nul s'avisât de mettre en doute leur loyalisme national.

Chaque année, on a vu les catholiques allemands, réunis sous la conduite de leurs députés,

dans ces congrès célèbres dont l'action s'exerce avec tant de puissance sur la politique de l'Empire, exprimer des vœux formels en faveur du pouvoir temporel de la Papauté. Et qui, parmi les spectateurs attentifs de l'histoire contemporaine, peut avoir oublié cette adresse mémorable, lue au Pape Léon XIII, le 8 janvier 1901, parle duc de Norfolk, premier lord d'Angleterre, à ce moment même, en qualité de « postmaster gênerai », membre du ministère Salisbury, où il disait: « Nous prions pour que ce siècle voie le Pontife romain rétabli dans cette situation d'indépendance temporelle, que Votre Sainteté a proclamée nécessaire à l'accomplissement efficace des devoirs de son ministère, qui embrasse le monde » ?

Son discours jeta quelque émoi, en Angleterre, parmi ceux qui se souviennent du vieux cri de « No Popery », et, répondant à leurs alarmes, le noble duc écrivait dans une lettre au Times : « J'en suis encore à me demander comment Ton a bien pu se montrer surpris de ce que j'aie renouvelé l'expression d'un espoir qui est celui de toute la chrétienté ».

Cet espoir, les ministres de la troisième République avaient jusqu'ici, en dépit de leurs opinions et de leurs croyances, soigneusement évité d'en troubler, par des démarches provocantes, la légitime persistance.

Peut-être M. Delcassé a-t-il cru, grâce à la réserve de son exposé des motifs, rester fidèle à cette sage tradition. Il s'est trompé. Les actes,

en cette affaire, parlent tout seuls et trop haut pour que le silence en étouffe le bruit.

M. Boni de Castellane l'a pensé. Il a rompu ce silence trompeur avec un courage dont tous les catholiques doivent, âmes yeux, lui être très reconnaissants. J'ai eu le regret de ne pas entendre son discours, étant arrivé en séance lorsqu'il descendait de la tribune, mais je l'ai lu, et il m'a paru que, dégagé des violences soulevées par ses premières paroles, la thèse politique en était admirablement juste et d'une patriotique clairvoyance.

Personne, d'ailleurs, ne lui a répondu. Car la réplique de M. Marcel Sembat n'a pas été une discussion, mais une affirmation qui, à elle seule, suffit, en dissipant les équivoques, à donner raison à M. de Castellane. Si j'avais eu quelques doutes sur le vote qu'il me fallait émettre, cette réplique les eût fait évanouir. M. Marcel Sembat a dit :

« Nous allons nous prononcer, étant bien entendu, ainsi que le silence de M. le ministre des affaires étrangères l'a indiqué suffisamment, que M. le président de la République n'ira qu'au Quirinal... C'est dans ces conditions... que nous attendons de ce voyage les effets les plus heureux au point de vue extérieur, comme au point de vue intérieur ».

Comment, après cela, prétendre qu'il ne s'agit que d'une visite rendue dans les formes ordi-

naires de la courtoisie internationale ? Les visites des chefs d'Etat ne s'improvisent pas d'un élan spontané ; acceptées ou sollicitées, elles se règlent à l'avance, avec leurs détails et leurs conséquences. C'est à quoi une diplomaie supérieure aux passions, soucieuse des traditions du passé et des éventualités de l'avenir, aurait pu songer, tout en travaillant aux rapprochements utiles, si elle n'eut obéi, suivant les paroles du ministre des Affaires étrangères, qu'à la seule préoccupation d'un ç< accord entre les grands intérêts des deux nations ».

Mais Paris rendait Rome inévitable : et c'est à Rome qu'on voulait conduire M. Loubet, parce qu'on savait bien, de part et d'autre, que Rome, dans un tel voyage, ce n'était que le Quirinal.

Cependant M. le Président de la République demeure, assure-t-on, libre de ses mouvements. On ne lui a fait aucune condition. M. Doumer et M. de Pressensé l'ont déclaré au nom de la commission du budget.

Derrière cette clause, Jcontre laquelle, gardien vigilant de la politique ministérielle, M. Marcel Sembat, tout en l'acceptant, prit aussitôt ses sûretés, beaucoup de mes meilleurs amis ont pourtant abrité les regrets et les inquiétudes de leurs âmes catholiques.

Elle ne parvint pas à calmer les miennes. M. Delcassé, un peu moins silencieux au Sénat qu'il ne le fut à la Chambre, sans être plus pré-

cis, a dit ces mots que je me permets de recommander à ceux qui ne partagent pas mes anxiétés : « Je ne fais pas fi de l'histoire » . Moi non plus, et je me rappelle très bien, étant pour cela d'âge assez avancé, l'entrevue de Chambéry.

Le 28 août 1860, M. Farini, ministre de l'Intérieur du royaume de Sardaigne, y vint, avec le général Gialdini, saluer l'empereur Napoléon III. M. Farini a raconté cette entrevue, le 30 juin 1861, à la Chambre des députés de Turin, dans une déclaration demeurée célèbre, commentaire autorisé du légendaire : Fate presto. La voici : « Au cours de la conversation que j'eus l'honneur d'avoir avec l'empereur des Français, l'entretien se porta sur la situation de l'Italie, et je lui dis franchement quelles étaient les pensées du gouvernement et ses résolutions. L'Empereur ne me donna pas de conseils et surtout ne m'imposa pas de conditions » (i).

Trois semaines plus tard, le combat de Castelfidardo ouvrait la route au terme de laquelle, dix ans après, l'écrasement de la France laissait apercevoir la brèche de la Porta Pia.

Les catholiques ont ainsi quelques raisons historiques, qui s'ajoutent aux autres, de redouter grandement les intentions de ceux à qui on n'impose pas de conditions.

C'est pourquoi l'aventure où nous voici engagés me paraît singulièrement inquiétante. Par les idées générales, vagues et mal définies, qui

(1) P. de la Gorce, Histoire du Second Empire, III, p 407.

paraissent l'inspirer, par les influences secrètes qui semblent la conduire, elle rappelle trop bien celles d'il y a quarante ans.

A la fin de la séance du 25 mars, je me permettais de dire à quelques-uns de mes amis, pour leur expliquer mon vote : « C'est la première fois que la France ignore officiellement la Papauté ».

La France ignorant le Pape, tel est bien, en effet, le caractère du voyage qui va s'accomplir : et ces seuls mots, par le désaveu qu'ils infligent à une tradition douze fois séculaire, en montrent assez la portée historique. Au lendemain de la séance de la Chambre, M. Clemenceau, dans V Aurore, a précisément exprimé, de la même manière, tant la formule s'y applique exactement, la situation faite au chef de l'Etat français. « Pour le Pape, dit-il..., M. Loubet, dans Rome, ne peut que l'ignorer ».

M. Clemenceau estime que ce sera pour notre plus grand bien, l'exemple des nations comme l'Angleterre et l'Allemagne, que la Piéforme a séparées de la « théocratie romaine », étant fait pour nous encourager, non moins que celui des Etats-Unis. Ces exemples sont mal choisis.

La visite solennelle etjpompeuse^que, l'année dernière, Guillaume II fît au pape Léon XIII, après avoir réuni à sa table les principaux représentants delà « théocratie romaine », celle que,

vers le même temps, lui rendit Edouard YII, plus importante encore dans sa simplicité, parce qu'elle fut comme la haute consécration des transformations accomplies dans le vieil esprit britannique durant l'ère victorienne, ces souvenirs d'hier ne témoignent pas, ce me semble, chez les deux puissants chefs d'Empire d'une tendance bien accusée à « ignorer la Papauté » . Je ne pense pas non plus qu'on puisse la signaler aux États-Unis, où un délégué apostolique occupe déjà la place de l'ambassadeur futur, et sans doute prochain, avec qui la grande République traitera au nom de ses nationaux catholiques, comme elle l'a fait déjà pour régler la situation religieuse aux Philippines.

Parlant, au mois de janvier 1901, à Washington, dans l'église de Saint-Patrick, un prélat américain que nul, parmi ceux, très nombreux, qui l'entendirent à Paris, voici quelques années, n'accusera de mépriser la démocratie, Mgr Ireland disait : « Le Pape doit avoir un domaine terrestre ; cette indépendance est nécessaire, de par la constitution de l'Église et de parla mission du Souverain-Pontife, qui ne peut être assurée que s'il règne sur un territoire n'ayant pas d'autre maître. Rome n'était pas nécessaire à la parfaite réalisation de l'unité italienne. Elle doit appartenir non à l'Italie, mais au monde... »

C'est presque exactement le langage que tenait, cinquante ans plus tôt, à la tribune des Cortès d'Espagne, l'illustre Donoso Cortès : « Rome et les États pontificaux n'appartiennent pas à Rome;

ils n'appartiennent même pas au Pape : ils appartiennent au monde catholique » (i). Ce rapprochement de noms si dissemblables et de circonstances si opposées est à lui seul suffisamment instructif.

Qu'est-ce à dire ? C'est que quiconque envisage la Papauté, au point de vue de son rôle dans l'histoire et dans le monde, aboutit aux mêmes conclusions. C'est aussi que son indépendance ■ et les relations des nations avec elle sont non seulement des questions d'ordre religieux, essentielles pour les consciences individuelles, mais des questions d'ordre politique et social, importantes au plus haut degré pour les gouvernements et pour les peuples.

Voilà pourquoi nul État ne consent, et aujourd'hui moins que jamais, à ignorer le Pape.

Que la France, liée à l'Eglise romaine, chez elle et au dehors, par tant et de si anciennes obligations, par tant et de si graves intérêts, en donne l'exemple, qu'elle rejette volontairement ce patrimoine glorieux et convoité, cela est aussi douloureux qu'alarmant, pour tous ceux qui ont, dans le cœur et dans l'esprit, le culte et la notion de ses destinées historiques.

Ainsi je vois trop bien ce que nous pouvons perdre au voyage de Rome. Je cherche en vain ce que nous y gagnerons. Jusqu'ici nous n'en

(1) Discours prononcé le 4 janvier 1849 {Œuvres, t. I, p. 335).

connaissons que la préface. Elle tient en trois lignes : deux toasts échangés, à bord du Hohenzollern, en gage de fidélité à l'idée de la triple alliance « gravée, dit l'Empereur allemand, d'une manière ineffaçable dans l'âme de nos sujets », et un discours chaleureux , prononcé, à cette occasion, au nom de la Chambre italienne, par son président, M. Biancheri.

Décidément, je ne regrette pas mon vote.

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