LE SEJOUR DE M. LOUBET A ROME
(24-28 avril 1904) (i).
Il va deux semaines, étant à Rome, je fus un jour, par l'escalier de la Trinité-du-Mont, tout étincelant de bouquets, frapper à la porte de la villa Médicis, pour y rendre visite à mon vénéré confrère, M. Guillaume. Le temps était admirable, l'air tiède et léger, le ciel de ce bleu romain, lointain et transparent, d'où l'incomparable lumière descend sur les murailles dorées. Le souffle du printemps venait doucement mourir avec un frisson dans les pins et les chênes verts, fatigué d'avoir, en accourant à travers la campagne, du pied des monts Albains, caressé le long tapis des verdures nouvelles, et réveillé les fleurs bleues endormies parmi les ruines du Forum et du Palatin.
L'aimable directeur m'accueillit avec son ordinaire bienveillance, « dans ce séjour où il vit sur les sommets », ainsi que le disait
(1) Le Gaulois, k mai 1904.
M.Mézièresenle recevant à l'Académie française. Près de la fenêtre d'où nos yeux contemplaient la Ville éternelle, il m'honora, sur les belles choses au milieu desquelles habite sa pensée, d'une douce et instructive causerie.
Quand je le quittai, saisi par l'irrésistible attrait de ces lieux illustres, je m'enfonçai dans les jardins, Par bonheur, quelques promeneurs à peine y demeuraient encore : c'était presque la solitude. Je montai au bosquet, sur la terrasse enchanteresse, je parcourus les sentiers du bois sacré perdus sous les chênes, j'errai dans les allées, au hasard, lentement, regardant au passage les statues éparses, les débris des gloires anciennes, et, derrière les vieux murs bruns, par delà le chemin qui glisse dans leur ombre, les grands pins et les gazons rustiques de la villa Borghèse.
Mon âme, oppressée par les tristes pensées, la veille apportées de France, s'harmonisait avec la mélancolie des choses. Sur ce coin de terre, qui est un morceau de la patrie, tout raconte les grandeurs passées et les leçons de l'histoire. Un cartouche de marbre, fleurdelisé, repose sur un socle de statue couronné d'un trophée pontifical, non loin du buste de Suvée, dont l'inscription, qui rappelle la prise de possession, par la France, de la Villa Médicis en 1803, reporte l'esprit vers les temps où le Consul, victorieux, renouait avec la Papauté les liens
douze fois séculaires. Symbole muet du long enchaînement des traditions chrétiennes, acceptées, en dépit des révolutions, comme une part du patrimoine national, par tous ceux qui en reçurent le dépôt !
Voici pourtant qu'elles sont répudiées par les hommes à qui le hasard de nos changeants destins donne à garder l'héritage de Louis XIV et de Napoléon! La criminelle folie qui les pousse m'apparaissait, ici, plus douloureuse. Demain, pour achever le désastre des choses saintes, ils allaient, en offensant directement le chef de l'Eglise universelle, découronner la France de la grande idée, que si longtemps elle représenta dans le monde !
Le front courbé par cette humiliation dernière, je me demandais s'il n'y avait plus au fond de mon cœur que le culte des choses mortes.
Mais soudain, au détour d'une allée ombreuse, sous la voûte des chênes, mes yeux aperçurent, dans la vapeur du soir, le Monte Mario d'où Constantin, descendant au pont Milvius, vit briller le signe vainqueur, et, plus loin, tout baigné de soleil, au bout de la ligne fuyante des pins parasols, le dôme immortel jeté dans les airs par Michel-Ange, avec le coin mystérieux de la demeure où s'enferme l'Homme blanc, supérieur à ceux qui passent, tandis qu'il demeure.
Dans cette contemplation, mon âme s'épanouit à la lumière de l'impérissable vérité, et je connus, encore une fois, qu'au-dessus des ruines de l'histoire, des combats de l'humanité et des
victoires de la force, la vie demeure là, en ce centre immuable de la foi catholique, surabondante d'énergie, de confiance et de durée.
M. Loubet eut-il la conscience de cette invincible immortalité, lorsque, dans ce palais du Quirinal où régnèrent les Papes, il découvrit, de son premier regard, la coupole souveraine du temple visité par tout l'univers, et dont, lui seul, chef passager de la nation qui fut la fille aînée de l'Eglise, il ne pourrait franchir les portes? Peutêtre, se voyant en ce lieu et songeant qu'il portait la France avec lui, fut-il étreint de quelque fugitif remords. Ce n'était pourtant qu'un commencement : d'autres surprises l'attendaient et d'autres châtiments.
Le lendemain, il plut à son hôte royal, pour lui faire épuiser jusqu'à la lie son calice de bienvenue, de le traîner au seuil inviolable, autrefois gardée par l'épée de la France, et de l'obliger ainsi, dans le raffinement d'une indifférente curiosité, à étaler aux yeux mêmes du Pontife outragé l'abdication des fidélités traditionnelles. Puis, continuant le dur pèlerinage, son guide impitoyable le contraignit à s'arrêter devant la pierre historique, qui couvre la plaie faite au flanc de la Rome chrétienne par le canon piémontais, aux applaudissements de l'envoyé prussien, ravi d'un si bel écho du canon de Sedan!
Je crains que, dans l'anesthésie des acclama-
tions populaires, M. Loubet n'ait point ressenti cette double et prodigieuse inconvenance. Aujourd'hui, loin du bruit, il aura mieux le loisir d'y songer.
Sans doute, puisqu'il allaita Rome, il y devait rencontrer de douloureuses aventures, et c'est pourquoi il ne fallait pas qu'il y allât. Encore pouvait-on croire que la leçon serait moins choquante et moins brutale.
Mais l'engrenage où la savante préméditation des haines maçonniques jetait le président de la République, et, avec lui, la nation française, devait fatalement l'entraîner au but qu'elle réservait à sa docile insouciance.
Ce ne fut pas assez qu'à ses premiers pas, dans la ville des Papes, il pût, derrière la haie des cuirassiers-gardes, à travers le flottement des bannières et des draperies, lire sur tous les murs l'affiche triomphante, signée du grandmaître de la Franc-Maçonnerie italienne : « A Emile Loubet, président de la République française, le fraternel salut des libres maçons
Avec cet applaudissement, que Rome, interprète auguste de l'Italie nouvelle, envoie à Emile Loubet, notre salut va au cœur même de la France, magnifique d'audace dans l'affirmation constante des suprêmes droits de l'Etat laïque;... il va à la mémoire d'Emile Zola, Titan dans la lutte formidable contre l'hypocrisie et la superstition... »
Ce ne fut pas assez que l'injure de la secte antichrétienne, ainsi portée, comme elle Ta voulu « au cœur même de la France », publiât, sans protestation d'aucune sorte, le sens profond de l'acte imposé par sa victorieuse volonté.
Il fallait davantage, afin de donner toute sa portée au geste impérieux du grand-maître italien. La promenade improvisée, sous les murs du Vatican et à la brèche de la porte Pia, accomplit, avec les apparences d'une insignifiante excursion, le rite dont, par pudeur ou par calcul, les organisateurs des cérémonies officielles n'osaient se rendre ouvertement responsables.
Cette promenade restera l'événement capital du voyage. C'est en elle qu'il se résumera.
Le rédacteur d'un des plus grands organes de la politique ministérielle, la Dépêche de Toulouse, ne s'y est pas trompé : « M. Loubet, écritil, est passé sur la place Saint-Pierre, devant le Vatican. Il a considéré en curieux et en touriste la merveille architecturale et est ensuite reparti le plus tranquillement du monde. Ce simple fait marque une date dans l'histoire. »
Le journal radical et socialiste a raison. C'est une date, une date douloureuse pour la France. Si M. Loubet l'a vue passer « tranquillement », il faut le plaindre. Si, « considérant en touriste la merveille architecturale », où s'abrite l'âme du monde catholique, il n'a point senti qu'il acceptait un rôle indigne de sa haute fonction, il faut dénoncer un si étrange oubli de ce qu'il
doit, quand il passe les frontières, au pays qu'il représente.
Je dis au pays : car, dùt-on cent fois me traiter de « romain », ce n'est pas seulement en catholique, c'est en bon Français, que j'exprime ici une douleur, éprouvée, je n'en doute pas, par beaucoup de ceux qui ne partagent pas mes croyances .
Qu'un accord économique ou même une entente diplomatique avec le royaume d'Italie soient, pour la France, une source de profits, cela peut se discuter. Tous les commerçants ne pensent peut-être pas, en cette aflaire, comme ceux qui firent escorte à M. Loubet, et les esprits qu'inquiète la politique héréditaire de la maison de Savoie n'ont peut-être pas, non plus, là-dessus, la belle confiance de la ligue francoitalienne.
Ceux-là seront sans doute médiocrement rassurés par l'image saisissante qu'Eugène-Melchior de Vogué leur offrait ici même. « du grand aigle de mer qui rôde et plane sur les vagues pour y faire sentir à tous sa présence, pour surveiller d'un œil vigilant les eaux et les rivages... )) ; ils le seront moins encore par ce discours de Carlsruhe où Guillaume II, revenant d'Italie, s'est félicité d'y avoir trouvé « la pensée impériale allemande estimée et cultivée comme en nul autre pays », puis a fait un vibrant appel au souvenir des batailles de YVœrth, de
Wissembourg, de Sedan, et du cri de joie qui salua, dans le château de Versailles, le premier Empereur allemand, afin d'exciter ses peuples à l'union, « s'il devenait nécessaire d'intervenir dans la politique mondiale ».
Mais l'offense, faite au Pape, est autre chose que la manifestation d'une diplomatie nouvelle. C'est une rupture avec toute la tradition historique de la France, et par là, c'est un crime national. Car il y a, dans la destinée des peuples, des lignes profondes dont ils ne se peuvent détourner sans trahir leur mission.
Le 13 avril 1865, M. Thiers, « romain », lui aussi, ce jour-là, disait au Corps législatif de l'Empire : « Le monde sourira, oui, il sourira, quand il entendra poser la question de savoir si c'est un [intérêt de la grandeur française que d'abandonner la cause du catholicisme » (i).
Cinq ans après , l'armée du général Cadorna franchissait la brèche que M. Loubet est allé visiter l'autre jour, et le surlendemain, M. Senard, représentant du gouvernement de la Défense nationale, écrivait au ministre de Victor- Emmanuel : « Je félicite le Roi, au nom du gouvernement français et en mon nom personnel, pour la délivrance de Rome et la consécration définitive de l'unité italienne. »
A cette heure, nul ne souriait en Europe :
(1) Discours sur la question romaine, p. 52.
mais la France pleurait des larmes de sang et la Prusse poussait des cris de triomphe.
Peut-être, hier, allant de Venise à Carlsruhe, l'héritier de l'Empereur souabe aura-t-il souri en lisant le récit de la promenade historique de M. Loubet ! Peut-être même, le jeune descendant des portiers des Alpes aura-t-il, lui aussi, souri des faciles condescendances de son hôte ! L'un et l'autre savent bien quels riches trésors garde, pour eux, dans le monde, l'héritage que nous allons leur livrer.
M. Delcassé le sait aussi, et je crois bien qu'il eût mieux aimé ne pas voir l'improvisation royale s'ajouter au programme des diplomates. Il n'ignore pas que le Pape a quelque prix, même pour la République française, et volontiers, sans doute, il eut écrit à son ambassadeur, au moment du conclave, comme le Directoire à Cacault, lorsqu'on annonçait la mort prochaine de Pie VI : « Si on ne pouvait empêcher qu'il y eût un pape, ne serait-il pas bon qu'il y en eût deux ou plusieurs plutôt qu'un ? L'un serait pour les républicains, l'autre pour les royalistes, le troisième pour une puissance, le quatrième pour une autre... il paraîtrait seulement essentiel que le Pape de la République fût à Rome. » (i)
Mais, si le ministre des Affaires étrangères a négocié le voyage de Rome, si le président de la République l'a accompli, ce n'est ni M. Delcassé, ni M. Loubet qui l'a conduit : c'est M. Combes.
(1) J. du Teil, Rome, Naples et le Directoire, p. 490.
Les manifestants de la place Colonna, que la police italienne, plus vigilante contre les républicains que contre les [francs-maçons, empêcha de troubler la fête du palais [Farnèse, criaient : « Vive Combes ! A bas le Vatican ! », et les murs de Naples, à l'arrivée du train royal, étaient couverts de placards blancs avec ces mots : « Viva Combes ! Viva Francia anticléricale. »
Voilà la philosophie du voyage, et c'est pourquoi, si on sourit à Berlin et peut-être au Quirinal, chez nous il y a plus d'une demeure où on pleure. On pleure parce qu'on a peur pour la France.
Louis Veuillot écrivait, en parlant de la prison Mamertine, où la Rome païenne égorgeait ses vaincus : « Dans le temple du Capitole, le triomphateur répandait l'orgueil de ses actions de grâces. On venait lui dire : Actum est; c'est fini : celui qui a osé combattre Rome est mort ! et alors, seulement, le triomphateur sortait du temple. » (i)
M. Loubet, à son tour, est monté au Capitole, et tandis que, devant lui, on « répandait l'orgueil des actions de grâces », la voix de l'éternel ennemi du nom chrétien lui soufflait à l'oreille: « Actum est! c'est fini. Celui qui, dans Rome, résistait à la Révolution est vaincu. Il a suffi,
(1) Le Parfum de Rome, t. I, p. 167.
pour anéantir sa puissance, de passer, sans le voir, devant sa demeure ! »
Dans l1 enivrement des ovations, le représentant de la France a écouté la voix mensongère, et, s'avançant sur la voie triomphale, il a répété : « Actum est ! c'est fini. »
Hélas ! je crains que tout, au contraire, ne commence, et qu'il ne faille, comme Virgile au poète florentin, dire à notre malheureux paye : « Et autre chose, que tu ne vois pas, est à voir encore. »
Ed altro è da veder che tu 7ion vedi ! (1) (1) Inferno, c. 29, v. 12.