‹ Contre le brigandage marocain: déclarations en cours d'assisesChapitre 2 sur 2 · SS · texte numérisé non relu

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témoignage de M. Ribot, Mais moi recevant, cette lettre, moi qui ai autant de conlianoe en Girault que vous avez de conliance en M. Ribot, que devais-je iaire, moi, iournaliste ?

Je me suis dit : Tant pis I si, pai' iiasard, il y â dans cette lettre des inexactitudes, s'il y a des diffamations contre Bastos, contre Muller, contre Leca, ils me poursuivront, ils me ieront condamner, mais j aime mieux être condamné pour avoir de bonne loi lancé une pareille accusation en public- que de me dire * Tu avais ces documents, tu pouvais ameuter l'opinion publique, tu pouvais publier cette lettre, et tu ne Tas pas t'ait par peur de la prison ; et des milliers de Beni-Snassen, innocents, ont été massacrés par ta faute.

Et alors, au risque d'être poursuivi en diffamation par des particuliers comme Bastos, j'ai posé dans la Guerre Sociale une série de questions. Le MMin a publié mon questionnaire, qui est arrivé en Algérie deux jours après par l'extrait qu'en avait donné le Matin. J'ai posé les questions suivantes : Est-il vrai que M. Bastos, M. Trouin, le général Lyautey aient trempé dans ces maehinations-là ? Est-il vrai qu'il y ait eu un procès-verbal relatant que le Turky a saiâi le Zénith ? Est-il vrai qu'il y a eu une véritable machination pour provoquer des coups de fusil contre la maison de M. Muller ? Est-il vrai que M. Muller a commis cette ignominie ?

Voilà quinze jours que je pose ces questions, voilà quinze jours que dans le pays où se «cache M. Trouin on a mon questionnaire, -et depuis • quinze jours, plus je réclame la lumière et la vérité, plus on se tait, plus on se sauve, plus on se terre. J'ai fait citer M. Trouin : il a été touché par ma citation, et il se dérobe.

Je ne m'en suis pas tenu à la lettre dte Girauît. C'est mon métier d'historien et de journaliste de rechercher les documents, d'essayer de les grouper, de me faire ime opinion raisonnée, c'est mon métier à moi qui suas sorti

de la classe ouvrière, qui aurais pu faire partie de la classe à laquelle appartient M. l'avocat général, c'est mon métier de renseigner ces ouvriers, ces petits boutiquiers, ces paysans dont on exploite Tignorance et la crédulité, et d'essayer de les amener à comprendre leurs véritables intérêts. Gomme ces journalistes d'autrefois, ceux du temps où le journal était une chaire de vérité, et non pas une boutique ou une caverne, j'ai voulu percer les ténèbres.

C'est une attitude évidemment un peu vaniteuse et démente ! N'est-ce pas, monsieur l'avocat général ?

La Revue de Paris du 15 décembre m'est tombée sous la main.

La Revue de Paris e^i une revue qui est dirigée par un historien éminent, membre de l'Académie comme ce M .de Vogué, que vous entendiez, hier, comme témoin : M. Ernest Lavisse, ancien professeur à la Sorbonne, actuellement directeur de l'Ecole normale supérieuire.

M. Lavisse s'est entouré de collaborateurs éminents, parmi lesquels M. Victor Bérard, qui est connu de ceux d'entre vous qui s'occupent un peu d'Histoire. Il me semble que parmi les jurés il y a un archiviste-paléographe ; c*est probablement pour cela que M. l'avocat généra' répétait, avec tant d'msistance, que nous voulions détruire les archives ; il voulait, sans doute, me brouiller avefc. l'archiviste qui est en face de moi. Cet archiviste- Êaléographe connaît certainement M. Victor érard,. qui, il y a quatre ans, était examinateur à l'Ecole navale, et qui a consacré à l'étude de la question du Maroc, plusieurs articles fort documentés.

Le numéro du 15 décembre dernier contient l'un de ces articles.

Il y parle de la campagne contre les Beni- Snassen, il rappelle oue ce ne sont pas du tout des ennemis de la France, que, depuis cinquante ans, ils ont étonné tout le monde par

leur soumission et leurs égards pour les conquérants de TAlgérie.

L'article se termine ainsi :

« Espérons du moins ^ue cette belle opération de guerre ne tournera pas en opération de finance» Les mines de fer de Ras^FouraU qui appartiennent au marabout El-Habri, sont depuis longtemps appréciées et convoitées : au lendemain des entrevues de Raoat où M. Regnault et le général Lyautey exposaient à Abdel'Aziz nos vœux et besoins dans la région frontière et où Abd-el-Aziz recourait à notre bourse^ les financiers qui prêtaient de Vargent au Maghzen parlèrent d'une rectification de bornage entre le Kiss et le Teniet-(»sS'Sassi, Le RaS'Foural changerait de maître avec ses minerais à teneur de 65 %.

Ce n'est plus un anarchiste, un révoluitionnaire, un sans-patrie comme Giraullt. qui écrit cela : c'est un homme modéré, un universitaire Tangé, un savant, Victor Bérard.

Lisez demain vos journaux^ vous comprendrez, à l'aide des documents que je vous apporte, ce qui se passe là-bas, au pays des Beni-Snassen.

On leur demandait d'abord 5.000 francs, ils ne peuvent pas payer.

On ravage leur pays ; on razzie leurs toroupeaux ; on incendie leurs villages ; on fait pleuvoir sur eux les obus de M. Schneider. Et de peuir que les journalistes dans leur enthousiasme patriotique ne racontent les prouesses ^ des troupes françaises, on leur interdit de suivre les colonnes.

Les Beni-Snassen demandent grâce. On leur demande 500.000 francs ; ils n'ont pas pu payer 5.000 francs, ils ne pourront pas payer 500.000, vous pouvez en être sûrs.

Mais on leur dira : « On vous dispense de payer les 500.000 francs, seuleinent vous consentirez à une rectification de frontière ».

Et on iera celLe rectiiicalion de façon à englober dans le territoire fraaiçais la mine de fer dont Le minerai a une teneur de 65 %, et tout le monde sera content, surtout M. Schneider.

Ignominie et imbéciiité

de l'expansion coloniale

à coups de canon.

Voilà -ce quje je sais de Taffaire du Maroc.

M. Favocat général, tout à Theure, parlait du dégoût que lui inspiraient mes articles ; mon dégoût égale le sien, seulement, nous ne sommes P8LS dégoûtés des mêmes choses : des goûts et des couleurs il ne faut pas discuter...

L'avocat général Frémont. — Chacun fait se qu'il peut.

Hervé. -^ Chacun fait ce qu'il pewt, comme le remarque si élégamment M. Favocat général. M. Tavooat général, lui, peut couvrir de sa robe rougie, il peut essayer de couvrir ces tripotages, ces bombardements de villes ouvertes, ces massacres de femmes et d'enfants, 3es fuisîllades de prisonniers blessés, ces actes de banditisme. Moi, de ma robe d'avocat, de cette robe d'avocat aue je salis, je me refuse à les couvrir. Je me dis : « Il y a à Paris des jurés. Ils me détestent, c'est naturel puisqu'ils ne me connaissent que par les journaux qu'ils ont lu, journaux qui sont tous aux mains des financiers que j'attaque. Ils peuvent me détester, mais il ne s'agit pas de savoir si je suis payé par H'empereur d'Allemagne pour désorganiser la défense nationale, ni si je veux brûler les archives. Il s'agit de savoir, si, lorsque je leur apporterai ces documents, ces commencements de preuves, ils oseront me condamner. C'est toute la question, n'est-ce pas ?

Oui ou non, les soldats qui, dans l'intérêt

d€s financiers efc des capitalistes que je vous ai dénoncés» ont massacré des g&ns inoffensifs, ont fusiaié des prisonniers de èfuerre, ont achevé des blessés, oui ou non, se sont-ils conduits comme des bandits «et comme 'des escarpes ?

Pour moi, qu'on cambriole une maison ou un grand pays, que Ton se serve de revolvers pour pénétrer nuitamment dans uni train, ou qu'armés de canons à longue portée, on massacte toute uîie population inoffensive comme à Casablanca, on f^t un métier d'escarpes.

Il faut que les honnêtes gens de tous les partis, y compris les patriotes, «s'il ne veulent 'pas avilir leur pays, protestent avec nous contre ces abominations, qu'ils cessent de traiter en héros ceux qui les commettent et qu'ils crient très haut leur Téprobation et leur dégoût.

Comment ceux d'entre vous qui êtes patriotes, n'épirouvez-vouB nas un dégoût particulier pouT ces tirailleurs algériens, à qui vous avez volé leur pays, dont vous avez massacré les pères, et qui consentent, pour gagner leur pâtée et lewr solde journalière, à se faire, pour le compte de vos financiers, les bourreaux de leurs frères marocains ?

El comment ne ressentiriez-vous pas, si vous êtes des patriotes sincères, un dégoût plus profond encore pour ces Alsaciens-Lorrains de la légion étrangère, qui sous prétexte qu'on leur a pris leur pays, qu'on a bombardé la cathédrale de Strasbourg, qu'on a commis des ignomiinies véritables à !eur égard — il y a 37 ans — se sont engagés dans la légion étrangère où* ils sont prêts à rendre au centuple à d'autres malheureux ce qu'on leur a fait à eux... CpHp farlufferie-là me donnerait des nausées, si j'étais patriote !

Mais comment étes-vous assez simoles pour ne pas voir <pie vos gremKis journaux se moquent de vous, quand ils -vous chantent les beautés de Texpansion coloniale à coups de canon ? Comment ne sentez-vous pas que tous

ces grands journaux ne viveni- que par la publicité qu«e leur paient sans compter toutes les grandes entreprises financières ? Tous sont à la disorétion des puissances d'argent dont ils sont les porte-parole. Comm«ent ne sentez-vous pas, malgré leurs articles enthousiastes, que ce sont vos millions qui dansent au Maroc î

Ah ! remprunt marocain rapporte à M.

Schneider, à la Banane de Paris et des Pays- Bas, 20*% de bénéfices, c*est vrai, mais pour leur permettre dempodieor une dizaine de millions, vous, contribuables, vous avez déjà payé 200 millions - d'impôts supplémentaires qu'il a fallu trouver pour faire les commafides de canons et de caissons à M. Schneider. Et ce n'est pas fini... Vous payez les frais de Texpédition. Après le Tonkin, après Madagascar, le Dahomey, après la Tunisie, après l'Algérie, c'est le Maroc : tant qu'ils verront une proie à portée de leurs pattes, ils se jetteront dessus. C'est vous qui payez la note. Les brigandages coloniaux perpétrés depuis 30 ans vous ont coûté des milliards.

M. l'avocat général disait en nous montrant un dessin de la Guerre Sociale : « Regardez donc cette ordure... » Cette ordure est un dessin de Grandjouan, le grand artiste, qui est connu dans le monde entier par VAssiette au Bexirre. Ce dessin renrésente un drapeau français 'planté sur des cadavres marocains ; un officier colonial et un financier regardent et l'un d'eux, montrant le drapeau, dit : « Quand il est planté sur ce fumier-là, cela vaut de l'or I... »

Oui, cela rapporte des millions à quelquesuns ; mais ce que sous-entend Grandjouan, c'est nue ces opérations finissent par coûter des milliards aux contribuables, et que. si vous n'y mettez bon ordre, des aventures comme celles du Maroc pourraient vous entraîner un de ces jours, comme vous avez failli

rêtre ,il y a deux ans, dans une grande guerre européenne.

Et ne croyez pas que nous ne comprenions pas les nécessités du régime capitaliste... Nous sommes ses adversaires décidés, c'est entendu ; nous voulons que les moyens de production et d'échange deviennent propriété collective, c'est une idée que je partage avec les socialistes du monde entier, mais enfin, je comprends que tant que le régime capitaliste existera, il ait besoin de débouchés, que les ouvriers français, le commerce français profiteront dsuis une certaine mesure des débouchés que la grande industrie aura pu s'ouvrir. .Mais il y a deux façons de se créer des débouchés. Je parle à des commerçants devant qui j'ai besoin de rétorquer cet argument qu'ils rencontrent dans tous leurs journaux, à savoir que ces expéditions coloniales sont indispensables à la prospérité générale du pays. Il y a d'abord la façon Schneider : à coups de canon, on s'empare d'un marché colonial ; on est tout seul, on vend sa marchandise à n'importe quel prix, on n'a pas de concurrence ; on a fait une expédition avec l'argent des contribuables ; tant pis s'il y a des dangers de guerre, tant pis s'il y a .des massacres d'indigènes.

Mais la grande industrie a, heureusement, même en régime capitaliste, d'autres débouchés qui s'offrent à elle. Elle veut de grands travaux ? Que ne pousse-t-elle, en France même, à la réfection de votre système de canalisation, qui fait de vous la risée de la grande industrie allemande ? Que ne demande-t-elle des capitaux pour renojuveller le matériel démodé de ses fabriques de textiles, de façon à se trouver en état de lutter avec les concurrents anglais et allemands qui rient — et ils n'ont pas tort — du machinisme inférieur de nos régions industrielles ?

M. Schneider veut des débouchés à ses usines ? Qu'il se mette donc en mesure d'abord

de fabriquer dans ses ateliers les 315 locomotives et les 800 wagons que, d'après le rapport biegfried, on a dû commander à l'étranger de janvier 1906 à octobre 1907 !

Il y a des pays neufs, sans capitaux et sans mdustne. comme le Brésil, infiniment plus riches que le Maroc. La Banque de Paris- et des Pays-Bas et son agenT politique, M. Doumer, sont en traini en €e moment, d'en faire un débouché pdïir les capitaux et les usines de France^ A la bonne heure ! Que ces messieurs €»é rindustrie et de la finance fassent leupsr affaires, nous n'y voyons pas d'inconvément ; mais qu'ils les fassent à leurs frais et non aux frais des contribuables ; qu'ils les fassent sans effusion de sang, sans "mobiliser Tarmée, dite nationale, pour leur ouvrir des débouchés à coups de fusil et à coups de canon.

«Je continuerai»

Après tout^ si vous trouvez intelligent de vous faire les complices de la bande Schneider et Cie, et de couvrir les abominations commises au Maroc par les escarpes en uniforme français, libre à vous : vous n'avez qu'à me condamner, me mettre un bâillon, me faire enfermer pendant un an à la Santé... Je n'ai pas peur d'aller en prison, je serai même ravi d'y aller si je réussis à empêcher ou à arrêter ie massacre des Marocains. Si vous partagez Tadmiralion de M. l'avocat général pour ces flibustiers et pour ces bandits, condamnezmoi. Si vous croyez que ce banditisme colonial est à encourager, vous n*avez qu'à me irapper. Je ne veux pas de vos cînconstances atténuantes.

Mais si vous me condamnez, eh bien, il ne faudra pas vous plaindre si vos impôts augmentent con8taimment,ou si ces brigandages co-

loniaux vous entraînent un beau jour dans une guerre européenne. Surtout si les Allemands vous volent un Jour vos pendules ou vos provinces comme vous volez aujourd'hui aux Marocains leurs troupeaux et leurs mines de fer, il ne faudra pas vous plaindre à moi. Je n'ai pas deux poids et deux mesures, je ne fais pas de distinguo, comme ie jésuite des Prçvinciales ; pour moi, je ne dis pas comme Tacadémicien de Vogué, qu'il y a x^ertains cas où on peut fusiller les prisonniers de guerre, où on peut bombarder les villes ouvertes, où on peut tirer sur les femmes, les enfants, sans sommations. Si ce sont des Allemands qui font cela à Bazeilles, c'est très mal ; mais si ce sont des Français qui le font à Casablanca, cela prend tout de suite une couleur d'héroïsme. Assez d'hypoqrisie ! Si vous laissez faire aujourd'hui sans protester les ignominies que je vous ai signalées, il ne faudra pas vous plaindre si un jour, un plus fort que vous, met sa botte sur votre poitrine. Ce jour-là, il ne faudra pas venir geindre ; en tout cas, ne comptez pas sur moi pour vous plaindre.

Si par hasard vous m'acquittez^ n'ayez pas peur ; quoi qu'en dise M. l'avocat général, on ^e croira pas que vous êtes devenus hervéisfes, ^

L'opinion publique dira : « Qu'est-ce que c'est que cela, qu'est-ce que cela signifie ? Voilà le jury de Paris qui ne condamne pas Hervé, l'homme au drapeau sur le fumier... C'est assez singulier. Si les jurés de Paris, qui sont des commerçante, qui appartiennent à la classe moyenne, qui sont des médecins, dôs architectes, des archivistes-paléographes, si oes hommes, qui ne sont pas des révolutionnaires, dont beaucoup même sont peut-être des nationalistes ou des républicains modérés, ont acquitté Hervé, c'est qu'il y a quelque chose, là-dessous, qui n'est pas clair. Il faut que nous sachions. » Et alors mon but sera atteint ; j'aurai ameuté l'opinion contre les forbans de

la finance et contre les brutes in-conscientes qui ont massacré et pillé par ordre là-bas.

Un mot, pour finir : quel que soit votre verdict, je continuerai 1

Le jury rentre de sa salle des délibérations avec un verdict muet sur les circonstances at-* ténuantes.

Le Président Planteau-Delegorgue. — Hervé, qu'avez-vous à dire sur rap.plication de la peine ?

Hervé. — Président, je demande le maximum, comme Zola.

La Cour (condamne Gustave Hervé au maximum de la peine, soit un an de prison et 3.000 francs d'amende.

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