‹ Contre le flotChapitre 24 sur 31 · LE DIVIN MARQUIS · texte numérisé non relu

LE DIVIN MARQUIS

Cela dit, je ne fais pas difficulté de reconnaître qu'il n'y a aucune espèce d'analogie, quoi qu'en ait dit Sainte- Beuve, entre le sadisme du divin marquis et le réalisme de Flaubert ou le naturalisme de M. Emile Zola.

Le sadisme existe, il ne fait même que croître et embellir; mais il est ailleurs. On sait bien où il est, sans que j'aie besoin de mettre le doigt dessus. Il se donne carrière dans une foule de chroniques, de romans et de dessins qui parlent tout spécialement vous savez à qui et à quoi. Non seulement cela vous dégoûte, mais cela donne une pauvre idée de l'humanité, Est-il donc vrai qu'elle ait besoin de ces piments? « C'est un menu de défiance ! »

Maintenant j'ose dire à tous les petits cuisiniers qui nous arrangent ces salades russes qu'ils sont tout à fait indignes de leur illustre aïeul. Ils ne descendent point de Sade, mais à peine de Crébillon fils, de Nerciat ou du girondin Louvet. Ah! le divin marquis était un autre gaillard 1 Dans sa folie, sincèrement monstrueuse, il ne trichait pas. Il n'essayait pas de rallumer, par de vaines illusions, un feu éteint. Ce n'était pas seulement un ordurier de plume; c'était vraiment un voluptueux dans toute la force du terme, un pornographe dans toute la crudité du mot. Il pratiquait! Il a réellement élevé ses goûts liltéraires et ses mœurs personnelles, non pas à la hauteur d'un principe, mais à la hauteur d'un phénomène extraordinaire et unique. L'homme en lui est inséparable de récrivain; on ne les a ni surpassés ni égalés.

C'est déjà beaucoup que de les comprendre. Sui=

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vaut moi, la seule conclusion psychologique à en tirer, c'est que, par une terrible loi de nature, la volupté et la cruauté sont deux sœurs presque jumelles. Sade est un débauché, mais c'est avant tout un féroce; pour tout dn^e un orgiaque. Ce qui domine dans son livre et dans sa vie, ce n'est pas le plaisir, c'est la douleur, c'est le sang. Sa manie martyrisante éprouve avant tout le besoin de faire souffrir, de mêler la torture à la volupté et d^ichever l'une par l'autre. C'est pourquoi les vrais disciples du divin marquis se rencQntrent plus fréquemment parmi les assassins que parmi les poètes.

Je ne suis pas physiologiste, mais je crois bien que le progrès de la physiologie découvrira dans le cerveau, ou ailleurs, deux lobes contigus, séparés par une mince cloison, oii ha])itent et voisinent à l'occasion la volupté et la cruauté. A certains moments, sous certaines influences, la membrane disjonctive se détend, la cloison s'abaisse, les compartiments se confondent, et alors c'est la bestialité pure, le chien enragé face à face avec la chienne en folie. Tous les grands voluptueux, y compris Néron, ont abouti à la férocité et fmi par le crime. Et même dans la vie courante, ceux dont le plaisir a ])rûlé la vie deviennent très vite d'horribles tyrans. Ils se croient tout permis. Aussitôt que leur folie les prend, ils mettraient le feu à leur maison, ils sacrifieraient mère, femme, enfants à leur caprice. Us n'admettent d'autre loi que leur dévorante fantaisie. Ce sont autant de chourineurs moraux qui voient rouge, et qui se figurent

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consciencieusement que voir rouge est une circonstance atténuante. Ce sont des fous !

Voilà le seul enseignement, d'ailleurs très relatif, qui se dégage du livre de ce bon M. de Sade. Et voilà aussi pourquoi, si on pousse le cynisme jusqu'à le réimprimer, je ne vous conseille pas de le lire. Vous n'y trouveriez pas ce qui amuse, et vous y trouveriez ce qui énerve et abrutit. Il est assommant, le divin marquis !

On vient de publier une nouvelle édition des Amours du chevalier de Faublas, qui a paru volume par volume, comme les grands ouvrages. Quelques personnes penseront sans doute que le besoin de cette publication, ou plutôt de cette distillation intermittente, ne se faisait pas généralement sentir. Gomme moyen de moraliser les masses, il est permis de trouver c{ue c'est insuffisant. Quant à réjouir les lettrés, je ne crois pas que ce Fcmblas y prétende. Il reste à dix mille piques au-dessous de Manon Lescaut^ et les vrais amateurs préfèrent, dit-on^ Pigault-Lebrun à Louvet. Cependant ne nous mettons pas en colère. Ce joli petit livre, qui lit ses ravages autrefois^ n'a pas d'autre intention, aujourd'hui, que de régaler les bibliophiles. Il en faut surtout regarder la typographie, les dessins, et la couverture crème, très engageante; Il sort de chez Jouaust, c'est tout dire...

... car dans le monde entier, Jamais iin éditeul: ne sut mieux son métier*

Je ne connais rien, en vérité, de j^lus pimpant, de plus coquet, que ces fins volumes, ni de mieux accommodé aux choses que l'on recouvre à l'intérieur. Ce coquin de Faublas ne pouvait être plus élégamment logé. L'habitation et l'ameublement sont également dignes du locataire.

Reste le roman lui-môme, ces amours, ces aventures qui ont amusé et passionné, dit-on, les jeunesses de 89. J'avoue, à ma honte, que je n'en ai jamais bien goûté la saveur ni compris le succès. Il retarde, ce roman ! N'oublions pas qu'il vint au monde en 1787, et c'est pourquoi je dis qu'il retarde d'au moins vingt ans. On le croirait écrit en plein triomphe de M'^^ Du Barry, lorsque Louis XY vieillissait. Il tient honorablement sa place parmi ces ouvrages licencieux qu'on appelait alors des livres galants. Ses héroïnes, la marquise de B..., la danseuse Goralie, la soubrette Justine, et jusqu'à cette aimable Sophie elle-même, qui semble avoir reçu de Jean-Jacques un demi-baptême, nous ramènent à une époque antérieure, à des horizons disparus. Ces travestis, qui faisaient la joie du temps et qui donnaient du piquant aux polissonneries à la mode, nous les y rencontrons à chaque page, et il semble que les personnages aient encore plus de plaisir à se déguiser qu'à se faire la cour et l'amour. La fantaisie s'émancipe dans Thabit comme dans les cœurs. Enfin, il n'est pas jusqu'au style qui ne soit du pur dix-huitième (première moitié) et nullement inférieur à la bonne moyenne. On lit avec facilité cette prose légère et courante, sautillante

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même, et gaiement fleurie, qui a bien le bouquet qu'on en espère; mais tout cela paraît un peu fané et vieillot, rococo, pour tout dire; et je n'ai pas de peine à croire que ceux qui recherchent ce genre de récits y réclament plus d'assaisonnement et d'épices. On a fait beaucoup plus fort de nos jours, et, en regard de cette production nouvelle, les amours de Faublas ne nous intéressent que médiocrement. C'est du petit lait. On lit Faublas au collège, à quinze ans, au fond d'un pupitre, et on ne le relit jamais plus !

Quant à l'auteur, c'est autre chose ! On y revient volontiers, à celui-là; il vous attire et vous attache bien après que son méchant livre a cessé de vous plaire. Voilà le véritable héros de roman! On ne peut se figurer que le Louvet de Faublas soit le même homme que le girondin Louvet; on voudrait en douter, et, aujourd'hui encore, beaucoup de Français en doutent! Il est si loin avec ses marquises de cette Gironde et de cette Terreur ! Vous représentez-vous le créateur du vicomte de Florville, l'ingénieux inventeur de tant d'histoires folles; vous représentezvous l'auteur de Faublas, un Florian libertin, jeté tout à coup dans la fournaise et s'y démenant avec toutes les belles fureurs de la jeunesse? Vous représenlezvous même l'amant, le sensible amant de Lodoïska, au beau milieu de ce volcan, et y jouant son rôle avec une énergie extraordinaire, avec une conviction qui manque à ses pages les plus enflammées?

Il y a vraiment deux hommes en lui, et on n'arrive pas à démêler la psychologie intime qui conduit de

l'un à l'autre. Qui sait? Lodoïska elle-même fut peutêtre le trait d'union ! Il se peut bien que cette admirable maîtresse, qui partagea plus tard tous ses périls et voulut s'empoisonner quand il mourut, tué à trente-sept ans par cette vie infernale, il se peut bien que cette fabuleuse Lodoïska ait exercé sur lui nne influence tout ensemble orageuse et fortifiante, et contribué à lui donner ainsi le goût des grandes émotions. Quelles aventures ! Jamais on n'en vit de plus étranges ni de plus terribles î II faut lire ses Mémoires, et aussi bien tout le monde les a lus! Ce petit romancier, ce petit journaliste, il commence par un scandale béroïqueî La femme qu'il aimera, et qu'il ne cessera jamais d'aimer, celle qui lui a engagé sa foi se voit contrainte de le désespérer en épousant un odieux rival. Mais bientôt il l'enlève, ou plutôt il la reprend à la suite d'une séparation judiciaire, et les voilà cachés à la campagne, dans ce qu'on appelle un nid, où Bl™' Roland vient en cachette visiter ces pauvres victimes rayonnantes de contentement et de bonheur. Il n'aurait pas fallu qu'elle en fit la confidence à l'austère et régulier Roland ! Sa femme chez Lodoïska, et Lodoïska elle-même chez M"^^ Roland! Il n'aurait pas admis ces visites furtives et incorrectes que la pitié rendait au malheur. Nous accordons volontiers aujourd'hui que M^^e Roland, avec sa vertu sans tache, pouvait s'offrir cette délicate satisfaction, et il semble, d'ailleurs, qu'elle devait bien cela à Louvet. C'était un de ses favoris, un de ceux qu'elle fascinait d'un seul mot et d'un seul regard, un de ces

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jeunes girondins qui repoussaient la main de Danton et se perdirent en le perdant, Barbaroux, Louvet, Fonfrèdet Que de mal leurs généreuses indignations et. leurs honnêtes répugnances causèrent à leur parti ! M"^o Roland les préférait aux hommes raisonnables, qui auraient voulu transiger. C'est elle qui dicta très probablement le fameux et historique réquisitoire de Louvet contre Robespierre : « Robespierre, je t'accuse!... » Le morceau est classique dans les annales révolutionnaires. Ce fut un grand acte de courage, et aussi de ces imprudences qui valurent à Louvet une épithète avec laquelle il se présente chez la plupart des historiens : l'étourdi, le téméraire Louvet! Pour être juste, il faudrait dire aussi l'intrépide Louvet. Il ne le cédait sur ce point à personne, pas même à Lanjuinais!

Il dut être vraiment beau ce jour-là, jouant sa tête non seulement avec une audace charmante, en aimable Parisien qu'il était, mais avec une obstination et une opiniâtreté d'Aragonais ou de Breton. Lamartine en est si touché, qu'il le poétise et le rajeunit. Il lui donne des yeux d'azur, un front d'ivoire et vingt-huit ans. Louvet en avait trente-trois, et une apparence fort chétive. M"® Roland, qui le connut bien, nous le dépeint comme un gringalet payant peu de mine, mais toujours prêt à payer de sa personne. La tribune le transfigurait! Il fut, au demeurant, un de ces casse-cou nécessaires, un de ces éclaireurs sacrifiés, que les chefs ont soin de jeter en avant c|uand ils ont absolument besoin de reconnaître une position ou

d'engager une affaire sans se compromettre. Il avait toutes les bravoures, même celle qui accepte, sans se plaindre, les remontrances et les désaveux.

Le seul témoin de la Révolution qui soit très sévère, et certainement à Texcès, pour ce sympathique acteur du grand drame, est précisément Mallet du Pan, dont quelques jugements sont marqués d'une forte empreinte de parti pris. Il parle en certain endroit « d'un nommé Louvet, girondin proscrit en 93, auteur d'un mauvais roman ordurier, tête perdue et caractère effréné! » Ailleurs il flétrit « le parti dominant girondin-républicain, qui tient sa cabale iDrincipale chez Julie Talma, autrefois courtisane, aujourd'hui femme d'un comédien, bel esprit révolutionnaire, et célébrée dans ses Mémoires par Dumouriez qui faisait chez elle en 92 des orgies républicaines. Sieyès, Ghénier, Louvet^ Guyemard, Bailleul, décident là le destin de l'État f » Enfm Mallet s'efforce de flétrir Louvet. A l'entendre, l'ancien proscrit fait maintenant partie de la bande, de la clique de Sieyès, il est vendu au Directoire, qui subventionne son journal; non réélu à la Convention, il sollicite, il mendie une place de consul à Palerme. Vénal, il accuse tous ses contemporains de vénalité; enfm, c'est le moins intéressant et le 23lus comique des hommes...

Il faut en rabattre. Mallet en veut à Louvet. Le rencontrant toujours à la traverse de ses petits desseins et de ses malicieux calculs, évidemment, il ne peut pas l'aimer; mais il lui eût rendu meilleure justice en reconnaissant que ni l'exil, ni la persécution, ni le

voisinage, mille fois entrevu, de la mort, n'avaient ébranlé son âme, ni même modifié ses idées. Le girondin resta toute sa vie très fidèle à la politique girondine, qui cependant ne lui avait pas porté bonheur, et il mourut de chagrin en 1797, quand il entrevit que la République était perdue. L'histoire sérieuse ne peut lui adresser que deux reproches ; journaliste, il voulut un jour supprimer les franchises de la presse; ami de la liberté, il conseilla un coup d'État, qui, amendé et remanié, devint plus tard le 48 Fructidor. Le découragement ou plutôt le désespoir lui soufflaient alors leurs mauvais conseils; et it avait cessé de comprendre qu'il n'y a pas de violences durables contre l'opinion et contre la nation.

Tel fut l'auteur de Faublas^ un des hommes les plus agités de la Révolution française. On ne le voit pas bien, même aujourd'hui, dans cette tourmente. Louvet, membre du Comité de salut public! Le saviez-vous? Il le fut pourtant; il le fut, lorsque la Convention le reprit et le réintégra après cette fameuse série de périls et d'aventures dont il nous a tracé un si émouvant tableau. A côté de ces réahtés, il n'est pas de roman à surprises, pas de drame à trucs, qui ne paraissent pâles et plats. C'est le pathétique et le tragique à leur dernière puissance et en action. Un proscrit caché dans un mur et qui entend les réflexions des assassins qui le cherchent est un homme relativement heureux si on le compare à Louvet, et si on compare son supplice aux mortelles angoisses que Louvet eut â subir pendant de longs mois.

Même rapatrié, ce ne fut pas fini, et les royalistes menacèrent à mainte reprise de lui faire le même mauvais parti que les anciens terroristes. La vérité est que de 1793 à 1797, pendant quatre ans, il ne sut jamais où reposer sa tête maudite, et si j*avais à le définir par le trait tout à fait saillant de son personnage, je dirais que Louvet est « Thomme de France qui a le moins couché chez lui )). Jamais il n'y fut en sûreté, et n'y a-t-il pas là une ironie, une sorte de plaisante vengeance du destin contre un romancier dont les héros pratiquent — volontairement — le même vagabondage, une revanche de Féternelle morale contre l'auteur de Faicblas?

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