‹ Contre le flotChapitre 23 sur 31 · LE DIVIN MARQUIS · texte numérisé non relu

LE DIVIN MARQUIS

Il parait qu'on veut réimprimer le divin marquis! Le divin marquis, c'est le marquis de Sade (ici on rougit et on tousse)! Oui, il y a des gens qui, avec des clins d'yeux et des claquements de lèvres d'un gâtisme égrillard, comme en avait le pauvre Lhéritier dans ses dernières pièces, donnent très sérieusement à ce répugnant maniaque le nom de divin. Ils parlent de lui à voix basse et à mots couverts, dévotement, comme du grand prêtre d'une nouvelle religion, comme d'un prophète incompris ou persécuté, le prophète de la pornographie probablement! Il a fait un livre, le livre, sa Bible, Justine ou les Malheurs de la vertu, devant lequel les vrais croyants se 23rosternent. On prétend qu'ils en baisent les pages, et sans doute aussi les vignettes, dans des élans d'adoration que je n'oserais pas qualifier de mystiques.

J'espère que c'est une pose. La plupart de ceux qui vantent le divin marquis et sa Justine ne les connaissent ni l'un ni Tautre, heureusement! Ce sont des connaissances affichantes, sans dédommagement ap-

préciable. Ni Sade ni Justine ne tiennent ce qu'ils promettent. Le marquis est un fou et son héroïne un rasoir.

Cependant ils ont fait école, Técole sadique (Sade! sale !) qui fleurit et lorospère. Sans pratiquer exclusivement le genre qui lui a valu sa renommée, beaucoup de littérateurs contemporains s'y adonnent dans une certaine mesure et réservent un coin au sadisme. C'est le bon coin, le coin maraîcher, le terrain aux fraises qui rapporte bien autrement que la grande culture. L'argent qu'on y gagne permet de vivre, et d'essayer ailleurs la betterave ou le blé, le sucre et le pain. Nous avons, à cette heure, toute une littérature erotique et plus qu'erotique, dont çà et là les tribunaux s'occupent, et qui salue dans le marquis de' Sade son grand classique et son chef. Des dames en sont, et même, à ce qu'il paraît, des jeunes fdles, des débutantes. Ces aimables chaussettes bleues cultivent le jupon court avec une ardeur commerciale que justifient leurs comptes de fin d'année. Leurs livres se vendent comme les cartes transparentes et les photographies qu'on voit dans le petit trou des cannes. En Belgique, il s'en fait une extraordinaire consommation.

Une chose pourtant manque à l'école. Ce n'est ni le succès ni le profit, c'est la cocarde! Elle n'ose pas encore l'arborer publiquement. Elle n'ose pas se proclamer cynique et sadique; elle n'a pas, jusqu'à présent, le complet courage de son opinion. Elle travaille dans une ombre discrète et fructueuse; elle ne

Lie DIVfN MARQUIS. ^2il

revendique pas hautement sa place au soleil; elle recule devant un programme et un triomphe publics. Quand je disais tout à l'heure qu'elle saluait son chef dans le divin marquis, j'aurais dû ajouter qu'elle le saluait en cachette, par signes maçonniques ou sadiques, entre initiés. Un temps viendra qui n'est pas loin où elle se ralHera franchement à son panache. Le jour où le sadisme vainqueur osera se crier dans les rues et se placarder sur les murs, comme le romantisme ou le naturalisme, il sera le roi du monde. Gela commence! Ne lisait-on pas, hier, sur les monuments publics, la plus alléchante des annonces : Le marquis de Sade, sa vie, ses œuvres, ses aventures et ses rnalkeurs? Avec planches, naturellement!

L'affiche a disparu. La police a dû intervenir. C'est ainsi qu'en partant M. Gamescasse a fait ses adieux aux pornographes. Mais, qui sait? G'est peutêtre pour cet excès d'audace qu'on l'a destitué !

Si les auteurs de l'entreprise, un moment interrompus dans une si belle œuvre, donnent suite ultérieurement à leur idée, on saura enfm à quoi s'en tenir, on verra de Sade, comme dit un poète classique, et on verra, passez-moi l'expression, un drôle de coco. Vous me dispensez de vous faire sa biographie, puisque ces messieurs vous préparent une notice illustrée d'ajDrès des pièces inédites et des documents neufs. Mais je doute qu'ils parviennent à réhabiliter vaille que vaille ce fou furieux, qui fustigeait les femmes, qui les lardait à coups de couteau pour s'amuser, qui

n'avait de goût qu'à, la fantaisie sanglante, et h Torgie criminelle, espèce de Sardanapale détraqué, qui mérita dix fois la corde, et que Bonaparte fmit par coffrer à Gharenton, où il mourut en traçant de sa canne sur le sable des figures obscènes. A distance, il avait l'air d'un père noble. De longs cheveux blancs lui retombaient en boucles sur les épaules. Ses traits, empreints d'une gravité douce et presque patriarcale, invitaient le visiteur. On l'eût appelé Valincourt ou Dorival. C'était tout simplement un vieux Chariot, qui ne s'amusait plus. Voilà un type engageant!

Les petits-neveux de ce grand liomme sont très nombreux, ils pullulent. Sainte-Beuve qui, dans sa vie privée, ne posait pas pour le puritain, se plaignait déjà de leur multiplication. Du fond de son ermitage tout gazouillant de petites bonnes accortes, il flétrissait, lui, si hardi et si libre, cet art, ou plutôt cette industrie soi-disant littéraire qui consiste à chatouiller les gens avec une barbe de plume. Il condamnait d'un seul mot, sévère mais juste, toute cette littérature contemporaine entachée de sadisme. Il jetait à l'eau, d'une poussée, le divin marquis.

Et remarquez ceci, car c'est topique, il le faisait, si j'ai bonne mémoire, non pas à propos de petites ordures sans nom, fiente de l'esprit qui vole, auxquelles il faut savoir se résigner, mais dans un article de maître sur un livre de maître. Il décochait ce jugement à la Salammbô de Flaubert, au moment précis (vous vous rappelez) où le serpent se déroule et où la chaînette se casse. Il entendait que son arrêt

LE DIVIN iMARQUIS. U9

tombât de haut! Flaubert réclama et ne put jamais arracher à Sainte-Beuve Faveu que Tart purifiât de pareils détails ni qu'il en eût besoin. Malgré son goût persistant potii^ le sexe, Sainte-Beuve appartenait â cette forte génération d'artistes qui n'aiment pas ces choses-lâ dans les livres, qui estiment qu'un esprit vigoureux et sain ne s'y plaît pas, que la force n'est pas là, que la vérité elle-même se passe de ces peintures trop spéciales; qu'on peut étudier l'être humain dans sa vie la plus intense et dans son activité la plus réelle, sans recourir à cette ressource, et surtout sans y insister et y raffmer. Il avait enfm cet amourpropre et cette coquetterie de soutenir qu'il faut abandonner ce genre de régals aux lycéens précoces, aux modistes curieuses et aux vieillards fatigués.

Je suis convaincu que Sainte-Beuve avait raison, mais je reconnais qu'on peut se montrer moins absolu. A propos d'un récent article sur GerminaU M. Emile Zola m'a fait l'honneur de m'adresser une lettre qui touche â cette question, et dont je crois pouvoir publier quelques lignes, parce que la théorie du chef naturaliste s'y dégage avec une netteté qui va jusqu'à la formule et avec un relief saisissant :

... (( Pourquoi parlez- vous, monsieur, de « réclame » . de (( pétard », lorsqu'il devrait sauter aux yeux d'un analyste tel que vous que je suis absolument naïf dans les cochonneries que vous me reprochez? Sans doute elles sont volontaires, parce que tout simplement je les crois indispensables. Pourquoi retrancher de la vie. par convenance, le grand instinct gêné sique.

^2oO COiNTRE LE FL.OT.

qui est la vie même? Vous mettez l'homme dans le cerveau, je le mets dans tous les organes. Je puis me tromper, mais il n'est pas juste de voir une vilenie de charlatan où il y a une conviction de philoso()he. VA j'ajoute que dans la peinture des classes d'en has, je croirais mon tahleau faux et incomplet, si je n'indiquais pas toutes lés conséquences du milieu d'ignorance et de misère... »

On conviendra que l'explication est assez intéressante pour que je n'aie pas cru devoir en priver le public. Uinstinct génésique est tout un programme, que je persiste à croire discutable, mais dont je ne conteste pas la sincérité. Je n'ai pas le loisir d'y insister aujourd'liui. Je demande seulement à l'auteur de Germinal et de V Assommoir de m'accorder que si l'art naturaliste peut se croire obligé, pour être complet, à quelques exhibitions exceptionnelles, rien ne le force à en abuser. Il y a d'autres instincts, d'autres besoins aussi naturels, aussi vitaux que l'instinct génésique; et cependant, je vous le demande^ que deviendrait le roman si on en étalait continuellement sous nos yeux la nauséabonde satisfaction? Sur le point spécial que touche M. Emile Zola, je crois qu'il faut se garder du détail et du tableau, il faut glisser. Et surtout ne raffmons point, car cet instinct génésique dont on se réclame, ce coup de folie qui emporte les liommes à un moment donné, s'en rapporte à la bonne et puissante nature; il n'est pas du tout raffmeur. Les instincts sont gourmands, non gourmets, et la grande ivro^'nerie se contente de gros vins.

Hosted by

Page 1