‹ Contre le flotChapitre 28 sur 31 · LES PORNOGRAPHES · texte numérisé non relu

LES PORNOGRAPHES

Nous verrons si elle sera aussi brave quand le Sénat y aura passé.

Elle se rejettera, clit-on. comme elle commence à le faire, sur les récils obscènes, sur les équivoques croustillantes, sur les anecdotes égrillardes; eJle quittera le crayon pour la plume. C'est déjà quelque cbose! Le dessin parle plus aux sens et même à l'esprit que l'écriture. Il faut jDarfois se livrer à un travail d'intelligence pour démêler tous les délicieux quiproquos qui se cachent dans une chronique salée. On s'y dérobe, on se sauve par la paresse avant de se sauver par le dégoût; rimage, au contraire, s'impose; elle crève les yeux; elle ressemble au crapaud, elle attire quelquefois les regards les plus innocents par le magnétisme de la monstruosité. Quand bien même Ja nouvelle loi n'aurait d'action que sur elle, on éprouverait un certain plaisir à voir Timage rentrer dans ses cartons, ce serait toujours autant de pris sur l'ennemi.

En attendant, il y a beaucou^D d'écrivains, et môme de philosophes, qui raillent, en cette matière pornographique, les pudeurs et les terreurs bourgeoises. Il y en a beaucoup qui plaident la cause des pornographes. Pauvres gens! on va les persécuter; c'est bien mal ! Pourquoi s'en prendre à de si honnêtes compagnons qui font passer quelques bons quarts d'heure au public? Faut-il dont se scandaliser si fort pour quelques dessins et quelques récits essentiellement gaulois, qui flattent nos goûts et qui rapportent tant d'argent à leurs auteurs? Faut-il se voiler la face pour un trait vif, pour un mot hardi? Gela sent son

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Tartufe d'une lieue, et l'on a toujours envie de se demander à quelles réalités se livrent, dans le silence du cabinet, ces délicats qui considèrent la feuille de vigne comme la plus sûre des garanties.

Ainsi raisonnent les défenseurs de la pornographie. S'ils veulent direparlàqu'ily avait mieuxà faireetque, avant de purger les kiosques, on aurait bien dû débarrasser les boulevards intérieurs et extérieurs de toutes les ordures et de toutes les vermines qu'on y rencontre, ils ont absolument raison; mais telle n'est pas leur pensée. En défendant la pornographie, ils ont la prétention de défendre la liberté; ils n'admettent pas qu'on réprime ce que nous appelons la licence, et ce mot même de licence, dans sa ridicule prudhomie, les met en verve de quolibets. Ils regardent l'ennui que nous cause la licence et les licencieux comme un sentiment démodé, suranné, qu'il faut laisser aux épiciers et aux concierges. Nos scrupules ne sont plus de notre temps; notre pudeur est une bôtise. Je ne dis pas qu'ils ont tort. Rougir est un mot d'autrefois, qui perd chaque jour un peu de sa signification et de sa force. Il rappelle ces verbes latins qu'on n'emploie qu'au passé. On devrait dire : avoir rougi^ comme on dit : odisse pour : haïr, et : meminisse pour : se souvenir.

La Chambre des députés, dont nous admirons tous les jours la sagesse, a été sur le point de partager cette opinion. Elle se montrait fort perplexe, et l'on a pu croire un moment qu'elle ne se résoudrait pas à sévir contre les pornographes, Ceux-ci ont trouvé chez

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elle un' certain nombre cle défenseurs. Il y avait surtout un jeune homme (j'aurais jolutôt supposé un vieillard) qui n'en voulait pas démordre. Il est vrai qu'il s'appelait Gaillard (1).

Ce jeune homme, qui s^appelait Gaillard, n'aimait pas précisément la pornographie pour elle-même, il en parlait même avec un certain mépris, — injuste, disent les amateurs, — mais il craignait qu'en poursuivant les pornographes on n'atteignît sans le vouloir une quantité d'hommes de génie, qui, déconcertés par cette loi incommode, perdraient instantanément tout leur talent, et n'auraient plus qu'à briser leur plume. C'est peut-être excessif.

M. Gaillard énumérait les procès faits à Baudelaire, à nos collaborateurs Guy de Maupassant et Richepin, à Flaubert, à Paul-Louis Courier. Il a omis Béranger, parce que Béranger n'est plus en faveur depuis qu'on s'est aperçu qu'il avait restauré l'Empire; mais enfin M. Gaillard tirait argument de toutes ces persécutions, dirigées, disait-il, contre les gloires de la France.

Je ferai observer, à ce propos, que, si messieurs les députés tiennent à conserver le prestige naturel qui les environne, ils feront bien de ne pas s'aventurer trop souvent sur le terrain de la critique littéraire. M. Gaillard a parlé de Baudelaire avec un enthou-

^ (1) M. Gaillard (de Yaucluse) fait encore partie de la Chambre. Ses intentions sont pures. Il a acquis une sorte de notoriété par un zèle pacifique qui le pousse à flétrir, en toute occasion, les horreurs de la guerre et à célébrer les JDeautés de l'arbitrage.

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siasme qui véritablement dépasse les bornes. Je n'ignore pas que l'auteur de la Charogne a ses fanatiques; mais Sainte-Beuve en riait; Sainte-BeuA^e qui, cependant, comprenait touti « 11 faut remonter à Dante •pour trouver un vers qui sue, comme celui de Baudelaire, le soufre et Tairain! » Qui a dit cela? C'est Barbey, pour épater la galerie; et Gaillard l'a gobé!

Ilàtons-nous de rappeler que les efforts généreux de ce poétique jeune homme, qui espérait sauver la pornographie en citant Baudelaire, n'onl pas été couronnés de succès. C'est déjà de l'histoire ancienne; mais on a plaisir à se représenter la bataille, et comment l'impétueuse colère de Dreyfus (1) a tout emporté. Quelqu'un s'étonnait de rencontrer l'israélite Dreyfus en cette affaire : « Au contraire, dit un autre, c'est une vieille querelle ! Un juif ne peut avoir que de l'horreur pour la littérature porcine I »

En ce qui me concerne, ce n'est pas précisément de l'horreur, ni même de la ré^Dugnance, que ce genre m'inspire. Ce serait platot du dépit; oui, du dépit de ne pouvoir le goûter ni le comprendre. Je vois tant de gens qui ne sont ni des sots, ni même des porcs, y prendre plaisir et s'en lécher, comme on dit, les babines! Il n'y a pas à dire : ce sont d'honnêtes gens, un peu boulevardiers, un peu sceptiques, pas plus corrompus que le voisinage. En vérité, je leur

(1) Moins heureux que son ancien collègue Gaillard, M. Ferdinand Dreyfus n'est plus député. Jl a été remplacé par un autre Dreyfus, qui s'appelle Camille, car, à la Chambre ou ailleurs, il y aura toujours des Dreyfus.

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porte envie d'avoir ce sens qui me manque; mais, je l'avoue à ma honte, la pornographie me laisse froid. Je n'ai jamais pu me rendre compte de la satisfaction que certaines gens paraissent éprouver à écrire ou c\ lire certaines choses!

Faut-il croire, comme on Ta insinué quelquefois, qu'en dehors des dessinateurs, des écrivains et surtout des éditeurs, qui ne voient là qu'un commerce, c'est-à-dire en dehors des pornographes de métier, il y a vraiment des pornographes de préférence et de vocation? Je commence à en avoir peur ; mais alors ce sont des maniaques, ce sont des malades. Si je ne craignais de tomber dans le défaut qu'on leur reproche, et de mettre dans ce vertueux article ce que Sainte-Breuve, déjà nommé, appelait, à propos de Flaubert, une pointe de sadisme, je dirais très volontiers que ce sont des eunuques. Ils essayent de se monter la tête, et de retrouver, par les excitations du cerveau et de l'imagination, un mauvais reste de jeunesse. Tls se retranchent dans la littérature comme dans un pis-aller; ils font une débauche de plume, ne pouvant faire mieux. J'ai la conviction que, si on fouillait (ce qui est d'ailleurs défendu) la vie intime de tous ces dévergondés du papier, on y rencontrerait une pauvreté insigne, une misère extrême, un dénûment désespéré. En écrivant, ils se rattrapent vaille que vaille : c'est maigre 1 Rien ne comble de pareilles lacunes 1

Je les plains bien sincèrement, ces malheureux; et, en y réfléchissant, je ne les aurais peut-être pas

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punis; ils le sont assez! J'ai de la peine à croire qu'il y ait beaucoup déjeunes gens parmi eux; il faut avoir pitié de la vieillesse, même prématurée. Quant à l'idée de M. Gaillard, que la pornographie est une pépinière d'hommes supérieurs, qu'il faut respecter, même dans leurs écarts, je me permets de n'y voir qu'une illusion parlementaire. La pornographie et le talent sont presque incompatibles, je n'ose pas dire tout à fait. Le génie est chaste, comme le disait un évêque; il peut aimer le nu, il n'aime point le déshabillé. Que M. Gaillard se rassure! la loi n'étouffera pas, parmi les pornographes, un seul homme de génie !

Elle nettoiera tout simplement quelques vitrines, à quoi, en vérité, il n'y a pas grand mal. Ni Corneille, ni Molière, ni Voltaire, ni Rousseau, ni Victor Hugo, ni Lamartine n'en souffriront. Qu'il se trouve seulement demain un audacieux pour refaire la Pucelle^ et je parie qu'on ne le poursuit pas ! On n'a jamais poursuivi, que je sache, celle de Belleville, par Paul de Kock.

Les personnes qui aiment les images seront un peu désappointées, mais il leur reste les arrière-boutiques des marchands, où l'on trouve tout ce qu'on veut, avec le stimulant du fruit défendu. On a là des Fragonard à cinq sous : Fragonard seul est absent.

Cette semaine leur appartient (Ij. Vous les rencontrez partout, dans les rues, dans les restaurants, dans les gares, dans les jardins et les parcs, avec leurs livres dorés sur tranche, depuis le lycéen déjà barbu, qui se croit un homme, jusqu'au l^ambin de la salle d'asile; depuis le lauréat du prix d'honneur jusqu'au pauvre moniteur d'école primaire qui a un livret de vingt-cinq francs à la Caisse d'épargne. Il y en a même qui ont gardé leurs couronnes de papier peint sur leurs tètes découvertes, et qui étalent ainsi leur petite royauté d'un jour aux regards des passants. A côté d'eux marchent leurs parents, très fiers, leur mère encore émue qui a l'air de dire au public : c'est mon filsl

Ne les raillez pas, camarade! Le spectacle qu'ils donnent est intéressant et respectable. Je sais tel moqueur incorrigible qui est toujours disposé à ridicu^ User ces triomphes éphémères de la jeunesse et de

(1) Il s'agit de la semaine des distributions de pris.

l'enfance; mais j'avoue que je n'ai jamais pu les voir sans attendrissement. Voilà comme on était il y a une trentaine d'années, dans cette riante aurore de FAlma et de SébastojDol. Gela rajeunit! On prend part du cœur à ces fêtes de famille égayées par la longue perspective des vacances déjà commencées. C'est charmant! Les distributions de prix vous réjouissent la vue comme les premières communions. Est-ce que, vraiment, toutes ces manifestations naïves, où l'enfant rayonne, ne vous disent plus rien? Hier, c'étaient les petits garçonSj avec leurs brassards d'argent, les petites filles, avec leurs longs voiles de mousseline, qui s'en allaient, un cierge à la main, accomplir un acte sacré dont on se souvient toute sa vie. Aujourd'hui, ce sont les écoliers qui promènent leur légère insouciance dans la foule sombre et inquiète. Comme ils sont gentils et aimables ! Pour mon compte, rien ne me touche comme toutes ces céréuionies qui prouvent que l'enfance a encore des illusions, que la jeunesse a encore une foi, une espérance, et que le monde ne va pas mourir.

Je sais bien que tout s'en va un peu ! On y travaille si'énergiquement! Je n'ignore pas que beaucoup de ces collégiens, qu'on appelle encore potaches, sont déjà des hommes ou soi-disant tels, des gommeux, des boudinés, dont le pauvre Zizi de Nah'a a tourné la tête. J'en connais, chose abominable> qui dédaignent leurs propres lauriers et se croient diminués par leurs victoires. On en rencontre plus qu'on ne voudrait qui ont des conversations étonnantes. Cet

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extrême resjDect qu'on leur doit, ils ne Font même pas pour eux-mêmes. Fanfan Benoiton, si bambin qu'il soit, a fait des petits. A peine au sortir de Tenfance, on les surprend qui s'émancipent. L'heure véritablement approche où il n'y aura plus d'enfants ou presque jdIus. La j)romiscuité obligatoire de l'école publique perdra J3ientôt ceux que protégeait l'asile de l'éducation intérieure et maternelle .

On en voit, aux Folies-Bergère et ailleurs, qui ont encore du lait aux babines. Ravel pourrait jouer aujourd'hui : Un gamin qui suit les femmes ! sans être accusé d'exagération. Nous en sommes là, et le nier, c'est nier l'évidence. Tous fumeurs de cigarettes et même de pipes, tous abonnés de cafés-concerts, tous bayeurs aux cocottes et aux grues ! La vie parisienne les saisit, les enveloppe avant l'âge, et quand ils s'en vont en vacances, ils emportent dans leurs provinces, plus que de vagues regrets.

Ce n'est pas tout. Même à l'intérieur des lycées ou des écoles, la discipline s'est singulièrement relâchée. Ils ont jeté des boules de neige au ministre Duvaux, ils ont envoyé des ultimatum insolents au proviseur Gidel, ils ont saccagé des réfectoires et des dortoirs, ils se sont colletés avec les sergents de ville... J'en ai ri pour Duvaux, mais ce sont des symptômes!

Faut-il y attacher tant d'importance? Faut-il en conclure qu'il n'y a plus qu'un violent appétit de plaisirs prématurés dans cette belle jeunesse que FAthènes de Périclès appelait le printemps de la patrie? Après tout, ils n'ont fait que marcher, avec un peu plus

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d'entrain, sur les traces de leurs aînés. Est-ce qu'il n'en a pas toujours été ainsi? Est-ce que nous valions beaucoup mieux que nos successeurs? On nous apprenait à écrire, tant bien que mal, en français; on leur apprend la géographie. Quant à la morale, est-ce que nous n'avions pas, comme eux, un penchant marqué pour les prunes de la mère Moreau, et de M^^« Hyacinthe, qui les débitait du côté du Panthéon? Je sais plus d'un médecin connu, plus d'un officier distingué, et même plus d'un grave professeur, aujourd'hui pères de famille grisonnants, qui les ont goûtées, du coin du verre, les yeux écarquillés sur la demoiselle, et moins sensibles à la liqueur qu'à la Uquoriste. Qui de nous n'a connu et apprécié ces petites marchandes de tabac, ces tabatières comme nous disions, à qui on donnait, pour payer trois sous, son louis du jour de l'an, et qui ne vous rendaient pas toujours la monnaie?

Et les révoltes? et les barricades I Est-ce que nous n'en faisions pas, nous aussi, des barricades? Nous n'aurions pas été les enfants de 48 1 La vérité est que le sang qui coulait dans nos veines était un sang d'insurgés, aujourd'hui trop refroidi et trop éteint! Mais, quand bien même il serait démontré que la jeunesse se gâte (pour nïa part, je ne veux pas y croire absolument), ne serait-ce pas une raison déplus pour s'intéresser cordialement à ce qui en reste? On dira tout ce qu'on voudra, la jeunesse, c'est l'avenir I Ces garçons en tunique et ces gamins en blouse, ce sont les hommes, ce sont les grands hommes et les hommes

utiles de demain. C'est pourqoi je ne puis les voir passer sans les interroger du regard, sans essayer de lire leur destinée sur leur front. Où est le savant qui trouvera le moyen de diriger les ballons? Où est Fastronome qui découvrira ou devinera, comme Le Verrier, une nouvelle planète? Où est le grand avocat, le grand orateur, le Berryer du vingtième siècle? Où est le grand ingénieur, le nouveau Lesseps?Où est le grand poète, le Lamartine, le Victor Hugo des temps futurs? Où est le philosophe, qui fera faire un pas de plus à l'humanité? Où est l'homme d'État, où est le général glorieux qui rendront à la France son rang dans le monde?

Qui sait? Peut-être est-il là, sous mes yeux, au moment même où je vous parle! Ce grand garçon blond,, gauche et maussade, avec ses yeux ahuris qui semblent rouler dans leur orbite, si c'était lui 1 Ou plutôt ne serait-ce pas ce brun, à fmes moustaches, d'allure si vive et si décidée, dont la faconde méridionale éclate en impétueuses saiUies, et qui, jusqu'à présent n'a encore rêvé qu'à sa cousine? Nous avons encore ce gros gaillard, trapu et carré, souple comme une anguille malgré ses robustes épaules; c'est un lauréat de gymnastique et de dessin, qui se prépare à Saint-Cyr; celui-là, que diable! n'est ni un efféminé ni un ramoUi. Sous-lieutenant à vingt ans, capitaine à vingt-cinq, colonel à trente-cinq, général à quarante... Allons! Nous en avons encore au moins pour une quinzaine; nous fêterons sa première victoire avec le centenaire de Marengo.

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Je me surprends ainsi, surtout depuis la guerre, à les dévisager en silence et à pronostiquer sur leur avenir. J'examine, j'étudie leurs noms dans les journaux et dans les palmarès, et j'y cherche, comme Balzac, un sens cabalistique, une mystérieuse portée. Lequel? Lequel? Il y en a bien un, dans le nombre! S'il n'y en avait pas, la République aurait manqué i\ toutes ses promesses ! Elle nous a annoncé et prédit, sous ses auspices, la génération du salut. Elle nous a juré que sa seule vertu allait rajeunir la France et retremper le monde. Il est temps 1 que tarde-t-elle à faire ses preuves I Ceux-là sont bien ses enfants. Elle les a nourris de son lait et fortifiés de sa moelle. Ils n'ont pas respiré Tair empesté des cours, ils n'ont pas touché à la pourriture de la Monarchie ou de l'Empire, ils n'ont été gangrenés ni par les Tarquins ni par les Césars! Ce ne sont ni des ratés, ni des impuissants, ni des corrompus comme lious. Il est donc là, le sauveur? Où est-il? Qu'il se montre! Nous sommes prêls à nous incliner.

A défaut d'un homme providentiel, d'un prédestiné, d'un être de Dieu, choisi et marqué d'avance pour la grande œuvre, donnez-nous au moins sa monnaie, donnez-nous quelque génie bien français dans les lettres, dans l'éloquence et dans les arts; donnez-nous quelques hommes supérieurs qui nous consolent de nos misères et nous relèvent un peu de nos chutes. Le niveau a baissé, on le reconnaît; nous sommes au-dessous de nos pères; l'intelligence nationale a perdu en profondeur ce qu'elle a gagné en

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étendue. Mais nous allons nous rattraper , n'est-ce pas? Regardez cette éclatante jeunesse, encore tout animée de ses batailles universitaires. N'y a-t-il pas là de quoi boucher tous les trous et combler tous les vides?

Il n'en faut point douter, ces radieux adolescents, élevés sous le nouveau régime et suivant la nouvelle méthode, ces beaux enfants sans foi, sans religion, sans respect, suppléeront à ce qu'on leur a pris par une forte confiance en eux-mêmes, par un juste et fier sentiment de leur valeui^ personnelle, par l'audacieuse devise de Médée : Moi! Nous! Et c'est assez î

Affranchis des vieilles superstitions, ils vont s'élancer plus librement vers les sommets; allégés de tout bagage inutile, soldats sans sac du monde nouveau, ils vont courir à la conquête de la vérité, asservir la matière, maîtriser toutes les forces de la nature, inaugurer le siècle de l'homme-roi , de l'hommedieu. Débarrassés de Dieu, ces géants vont escalader le ciel!

A ceux qui n'auraient point d'aussi nobles ambitions et qui caresseraient un idéal plus modeste, l'industrie, appuyée sur la science, ouvre généreusement ses deux bras. Leurs pères se sont usés à la poursuite du beau, elle les convie à la poursuite. de l'utile, et elle les payera grassement de leur peine. La richesse et le bien-être sont au bout de leurs efforts. De Tempyrée où elle trône sur des sacs d'or, elle leur montre du doigt la route et la récompense. Allez,

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jeunes lauréats, tournez en masse à la chimie ou aux mathématiques, à toutes les deux, si vous pouvez. Le siècle des ingénieurs est venu après celui des philosophes et des lettrés. Soyez ingénieurs, ou, tout au moins, ingénieux ! Peuplez toutes les écoles ad hoc, l'École polytechnique, l'École centrale, au hesoin l'École de Chàlons, les Écoles d'arts et métiers, les Écoles professiomielles : soyez menuisiers comme Emile, ou perceurs d'isthmes comme Lesseps. Mais laissez là ces rêveries spirituaUstes qui n'aboutissent qu'à faire des mélancoliques comme Jouffroy, des sceptiques comme Renan, ou des désespérés comme Paradol !

Et cependant, au moment môme où je leur prodigue ces sages conseils, une voix intime, une voix ridicule de ventriloque époumoné me crie dans les profondeurs de l'âme : Nonl pas même cela! Ne croyez à rien, jeunes gens, ne croyez pas aux savants, ne croyez pas aux chimistes, ne croyez même pas aux ingénieurs ! Le plus illustre savant du monde ancien, Pline le naturaliste, n'a pu sauver Ilerculanum; tous les savants du monde nouveau n'ont pu sauver Ischia^ tous les savants de la terre ne la sauveront pas d'un petit tremblement de vingt secondes qui peut la dépeupler pour vingt siècles.

Non 1 ce n'est pas la science qui sauve. Rappelezvous Herculanum, rappelez-vous Ischia, rappelezvous le pont du Tay, et voyez ce qui arrive à ces superbes ingénieurs ! Ils jettent un pont sur un fleuve, un pont admirable, une merveille, Rien

n'en sam-ait égaler la hardiesse et la solidité. Un train passe, tout s'écroule, tout s'engloutit, et Ton ne retrouve même plus les morts. Les survivants s'indignentet accusent ringénieur. L'ingénieur leur prouve par A plus B que le pont était dans son tort. Il soumet tous ses calculs à toutes les académies des sciences. Il démontre, avec leur- approbation et leur certificat, qu'il a observé exactement le rapport delà force et de la résistance, et appliqué scrupuleusement les formules connues. Mais que voulez-vous? Il faisait du ventt Le vent obéit généralement aux ingénieurs, mais il a parfois ses caprices. Et voikl pourquoi lorsque les ponts s'écroulent et lorsque les trains s'engloutissent, la faute en est aux ponts et aux trains. La belle avance pour ceux qui sont morts! Jeunes gens, pour croire sûrement à quelque chose, ne croyez qu'en vous! Et si, par hasard, quelque défiance vous prend, si vous ne vous sentez pas capables de croire éternellement en vous-mêmes, eh bien, allez donc au plus pi^essé et au plus simple, croyez au grand ingénieur, croyez en Dieu !

. J'ignore absolument quel avenir est réservé aux deux jeunes lycéens qui viennent d'obtenir les prix d'honneur au concours général, en rhétorique et en philosophie. J'ignore également quel destin est promis à lous ceux de leurs camarades qui se sont distingués à coté d'eux, dans la bataille universitaire, et ont cueilli quelque laurier à la Sorbonne; mais je sais que l'amour du Français pour le lieu commun, et surtout pour le lieu commun paradoxal, durera aussi longtemps que cette nation raisonneuse à qui la raison manque quelquefois. La distribution des couronnes scolaires ramène chaque année la même discussion, ou plutôt le môme rabâchage, sur une question, d'ailleurs oiseuse, qui serait déjà difficile à résoudre lors même qu'on y apporterait de part et d'autre beaucoup de bon sens, beaucoup de bonne foi et des définitions précises, mais qui devient la bouteille à l'encre, eu égard à la mauvaise passion qu'on y met et aux malentendus qu'on y entasse.

. Il s'agit de savoir si les prix d'honneur, ou autres,

LAURIERS CLASSIQUES. 28d

servent à quelque chose pour le reste de la vie, et s'il est utile, pour se faire une place ou un nom dans la société, d'avoir eu des prix au collège.

Avant d'en dire un mot à mon tour, je tiens à faire remarquer que ce ridicule problème est presque toujours posé par des gens qui n'en ont pas eu, et qui s'en vantent, ou par des gens qui en ont eu, et qui s'en moquent. Un égal orgueil inspire aux uns et aux autres un égal dédain, qui les poussent à des conclusions semblables. A les entendre disserter sur cet ennuyeux sujet, il paraîtrait qu'il suffit d'avoir été, dans son enfance, un jeune cancre pour devenir, dans son âge mûr, un homme supérieur; tandis que, par une juste réciprocité, il y a beaucoup de chances pour qu'un écolier brillant tourne, dans la suite, à l'homme nul et au fruit sec. Le dernier mot d'une aussi belle logique serait tout naturellement Tabolition des collèges, des études et des concours.

J'observe, en outre, que ces fiers ennemis des mo;destes palmes classiques auraient dû, au moins, apprendre sur ces bancs où, suivant eux, on n'apprend rien, les règles élémentaires du raisonnement ; car, sans décider dès maintenant s'ils ont raison ou tort de se montrer si animés contre nos '. lauréats d'août, je suis bien obligé de voir qu'en ce point au moins, ils sont faibles, inexpérimentés, d'une insuffisance éclatante, infiniment au-dessous d'un bon élève de philosophie; qu'ils ne peuvent ^Dresque jamais coudre ensemble deux idées, sans tomber immédiatement dans tous ces genres de sophismes que Bacon a

si minutieusement décrits, et sans se prévaloir de dé ductions qui n'ont aucun des caractères de la certitude. Us donnent à chaque instant, et ne s'en doutent pas, dans les plus grossières ou les plus puériles pétitions de principes. Leurs dilemmes clochent, leurs enthymèmes pèchent, leurs sorites phent : tous leurs syllogismes s'évanouissent et tomhent à la première inspection : il n'y a qu'à souffler dessus 1 En un mot, ils ignorent complètement cet art d'argumenter dont je viens de leur rappeler quelques termes avec un pédantisme que je les prie de considérer comme voulu.

S'il en était autrement, si la logique — qui ne semble point, après tout, une chose si méprisable — était pour ces dédaigneux une chose plus familière, ils s'apercevraient du premier coup que la question est mal posée, surtout par leur faute, qu'ils discutent ce qui n'est pas en discussion, qu'ils s'escriment contre des prétentions qu'on n'a pas, que les trois quarts du temps ils font les fier-à-bras en enfonçant des portes démesurément ouvertes, et qu'ils contribuent ainsi, pour se donner beau jeu, à égarer l'opinion publique.

La thèse perpétuelle autour de laquelle ils tournent sans cesse peut se réduire à Taphorisme suivant : « Les prix d'honneur, les récompenses universitaires ne sont pas, chez le lauréat, un signe de génie, et ne sont pas non plus, pour l'homme, un gage de succès. »

Et qui donc vous le conteste?

Notre prétention ne va pas si loin que vous le supposez. Elle se borne à soutenir que les prix d'honneur et les récompenses universitaires sont le signe et la preuve, chez celui qui les obtient, d'une supériorité au moins momentanée sur ses condisciples, et d'une avance certaine qu'il a prise sur eux.

Pourquoi toujours parler de génie? Le génie est une exception qui se comporte irrégulièrement et se paye à part. Laissons-le tranquille, s'il vous plaît* Gomment il vient, et comment il agit, personne ne le sait. Il n'a rien à faire avec les prix ni avec les concours. Encore une fois, on n'a aucune peine à vous accorder ce point, et on ne réclame que le jour où l'outrecuidance d'un monsieur, qui n'a ni génie ni talent, s'oublie jusqu'à insinuer que la supériorité d'instruction et d'étude, non seulement ne saurait donner le génie à ceux qui ne l'ont pas, mais doit infailliblement l'ôter c\ ceux qui l'ont ou c[ui l'auraient eu. Cela, c'est trop ! C'est de la pure et gratuite absurdité, réfutée par tant d'exemples qu'en vérité on se compromet un peu soi-même en y insistant. Ah î l'étude et l'instruction tuent le génie? Oui donc vous l'a dit? Probablement Pascal, Racine et Voltaire!

Passons au simple talent. lei les noms et les preuves abondent. Il n'est guère de journal qui ne nous ait fourni, cette semaine, les plus instructives récapitulations, les plus édifiantes nomenclatures. Nous avons vu défiler devant nous une foule de célébrités, de supériorités en tous genres, spécialement dans les lettres, et toutes ces illustrations contemporaines ont

eu des prix au concours. On m'épargnera sans cloute la peine d'en dresser l'interminable liste. Plusieurs de nos confrères s'en sont chargés, et ils ont prouvé ainsi, que beaucoup d'hommes éminents ont été des lauréats de collèges, et qu'au moins pour ceux-là les lauriers du passé n'ont pas nui aux lauriers du présent.' Gela ne veut pas dire assurément que tous les écoliers studieux et vainqueurs aient maintenu plus tard le rang qu'ils avaient alors obtenu. Beaucoup ont disparu; le chapelet s'est égrené en route, et vous auriez encore mauvaise grâce à chicaner là-dessus, puisque c'est accordé et que d'ailleurs le fait crève les yeux.

Cela ne veut pas dire non plus qu'il n'y ait que ces lauréats qui aient réussi à se faire un nom et une place dans le monde. Nous n'avons pas besoin qu'on nous fasse la leçon pour nous apprendre que beaucoup d'autres y sont'également parvenus. Nous savons très bien que Claude Bernard n'a pas eu de prix au concours ; mais Berthelot en a eu !

. Par conséquent, le moins qu'il faille nous concéder, c'est que les succès universitaires ne nuisent pas à l'avenir littéraire ou scientifique d'un homme; Il faut en finir avec cette baliverne, qui est au fond de toutes, vos controverses, qu'un Emile Augicr, par exemple, a été plus gêné que servi par sa forte instruction classique, et que, sans ses prix au concours, il eût été Shakespeare. Non! Force est au moins d'admettre que les victoires du lycée, si elles ne font pas de bien, ne font pas de mal, et nous de-

mandons même un peu plus. Nous entendons qu'elles sont un bon point, une bonne note pour celui qui les obtient, un premier certificat et aussi un premier fonds, un témoignage et une présomption en sa faveur, un gage naturel de ses succès futurs ; et qu'Emile Augier, sans les excellentes études qu'il a faites, n'aurait peutêtre pas été aussi complètement Emile Augier. Ses prix au concours, ou, si vous le préférez, les études qui les lui ont valus, ont été pour quelque chose dans son talent.

Cette idée vous choque? Soit! Mais alors il faut aller jusqu'au bout; il faut dire que l'étude n'est rien, que ]e travail n'est rien, que l'intelligenco qui les féconde n'est rien, et que l'ensemble de qualités ou de dons qui assure à un écolier les couronnes universitaires est aussi vain et aussi fragile que ces couronnes mêmes, dont la plupart sont en papier peint. Nous croyons, nous, que l'adolescent qui a bien travaillé, bien étudié, bien concouru et bien triomphé, sera mieux muni et mieux armé pour les luttes de la vie réelle que les paresseux, les lourdauds et les ignorants qu'il a laissés en arrière dans les luttes du lycée.

C'est là le point! C'est la thèse précise et la prétention modeste, mais nette, à laquelle nous nous tenons, avec une conviction forte que le sens commun est de notre côté.

Nous savons bien, parbleu ! que ces lauriers de collège, qu'il nous déplaît de voir déprécier comme trop verts par des impuissants ou des révoltés, ne suffisent pas pour faire un homme, un homme capa-

ble de briJler ou de se débrouiller dans la vie. Il y faut joindre le caractère, qu'une instruction forte ne donne pas. Mais une instruction nulle, quand le diable y serait, le donne moins encore! Ce n'est pas une absolue garantie, je le veux bien, d'èlre inteUigent et laborieux; mais d'être cancre et idiot, en est-ce une?

Un de nos spirituels confrères, dans une allusion récente au Fort eu thème, d'Alpbonse Karr, rappelait l'histoire de ce malheureux lauréat qui finit par être flot dans un théâtre de banheue. Elle est drôle; mais elle ne prouve rien, car assurément on trouvera encore plus de flots parmi ceux qui n'ont pas eu de prix au concours. Il y a des déclassés partout.

On vous cite, en sens contraire, l'exemple de quelques hommes vraiment forts et courageux, étourdis ou paresseux au collège, qui, à un moment donné, sous une vive impulsion de la raison ou de la nécessité, ont énergiquement réagi contre leur jeunesse dissipée, réparé le temps perdu en mettant, comme on dit, les morceaux doubles, et conquis finalement leur place au soleil. On devrait ajouter que s^'ils ont pu, après beaucoup d'efforts, y réussir, ce n'est pas parce que l'instruction première leur a manqué, c'est au contraire parce qu'ils ont eu le courage de combler cette lacune... eux seuls savent à quel prix! Et demandez-leur donc, à ceux-là, s'ils désirent que leurs enfants aient des succès au concours!

Je conclus de toutes ces réflexions que les lauréats universitaires, si aisément raillés aujourd'hui par ceux qui n'ont jamais été lauréats, aujaient grand

tort de mépriser les couronnes qu'ils ont obtenues. Outre que> c'est un honneur, c'est un premier avantage, qui les accompagnera longtemps et loin dans la bataille de la vie. Tous n'y seront pas victorieux, et ils n'y seront pas seuls victorieux ; mais ils se sont déjà assuré une petite chance de plus que leurs concurrents, et c'est précisément ce qu'il fallait démontrer.

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