LA LANGUE NOUVELLE
Il .s'est produit, dans ces derniers temps un phénomène littéraire qu'on n'a peut-être pas assez remarqué : nous avons créé une langue nouvelle. La vieille langue de Pascal, de Bossuet, de Racine et de Voltaire ne nous suffisait plus pour exprimer nos idées et nos sentiments; nous en avons inventé une autre. Nous avons ouvert au génie français une mine à peu près inépuisable de locutions et de tours qu'il n'avait jamais soupçonnés. Je voudrais dire un mot de cette révolution en employant son propre langage. Ce sera une manière de lui rendre l'hommage éclatant qui lui est dû. Si quelques phrases, rigoureusement empruntées à ses principaux auteurs, paraissent à peu près inintelligibles, on voudra bien se rappeler que la perfection n'est pas de ce monde, et qu'aussi
A CONTUE LE l^LOT.
bien il reste loujours. à rurigine des grandes transformations, un rien d'obscurité. Nous avons remplacé mi peu par un rien; c'est une de nos conquêtes !
Ce qui caractérise, avant tout, cette langue nouvelle, c'est le triomphe de l'adjectif. Nous mettons aujourd'hui autant d'épithètes dans la prose française que les écoliers en mettent dans les vers latins; et nous avons des dictionnaires de synonymes comme on a^ au lycée, un thésaurus ou un gradus. Les plus forts d'entre nous en amassent des provisions, des cargaisons. Ce que nous en forgeons tous les jours est incroyable; et qu'importe d'ailleurs une de plus ou de moins? Il faut a])sokiment que chaque substantif ait la sienne, tirée de lui-même et, pour ainsi dire, de sa propre côte; on Fendort pour lui faire ropération! C'est ainsi, par exemple, que d'écritoirc on tirera écritorieuse; et vachique, de vache. Vous voyez d'ici quelles ressources offre le système, et quelles richesses il nous promet! Le moindre mot, même étranger, et à peine naturalisé, se double et se triple d'un ou deux compagnons, prêts à gonfler les vocabulaires : turl". lin-reux ! Il n'y .1 (ju'à s(.nri'fï<'i' dessus î
Qui donc disait autrefois que ladjectif était la mort de la langue? C'en est la vie; surtout quand on sait le com])iner avec d'écrasants et d'accablants participes! Oh! le participe, présent et passé, voilà un trésor! En sentez- vous bien, au moins, toutes les beautés? Avez-vous mesuré le rôle qu'elles jouent et
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la place qu'elles tiennent dans cette savante évolution de notre idiome national? De leur enchevêtrement, artistement balancé, naît une phrase enveloppante, enlaçant dans son fourmillement grouillant et compréhensif, toutes les exquisités unies à toutes les sombreurs d'une pensée onduleuse et d'une passion cataractante, montant et tombant tour à tour à l'ivresse ou au navrement de la plénitude atteinte ou de la possession fuyante et inobtenue; — et, comme on entend la poule cotcodaquer après qu'elle a pondu — ainsi la gamme ascendante des sensations trou- ^ blantes et exacerbées se résout en l'intensité d'une névrose hyperaiguë et d'une hystérie stylique, imprimant à tout ce qui s'échappe de notre plume migrainée l'apparence d'une hantise cérébrale ou cardiaque, aboutissant, par la série scientifique des oscillations isochrones, à Texcrément inattendu et génial.
Nous sommes intenses; avant tout et par-dessus tout, intenses. A la moindre émotion, une colère nous blêmit, nous nous mordons les mains, de la stupeur: et notre teint devient couleur de sandaraque. Dans le coup de passion qui nous emporte aussitôt que la machination livresque nous a saisis, nous dédaignons cette paix morte qui retombe continuellement sur les pages veules et aveulissantes des anciens écrivains, lesquels ne nous ont laissé heureusement que le souvenir apeuré de leur esprit chantourné et pointu; comme si leurs yeux alourdis d'une buée n'avaient jamais pu, dans la pulvérulence dorée du plein air.
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j)ercevoir ijlcincmcnt la splendeur du beau. Ah( ce simple petit mot, huée^ quel usage nous en faisons! Pas un de nos livres, pas une de nos pages ne s'en prive; et fi de vapeur^ qui est rococo et classique; buée, buée; appréciez-vous cette buée à sa valeur? Voilà des trouvailles! C'est comme bouche bée, que nous avons repincé aux vieux auteurs. Les écrivains ordiiiaires, les vils plumitifs disaient tout simplement bouche béante : pauvres gens I Les vrais artistes ont supprimé ante et sauté sur bée. Buée, bée, bée! Répétez, avec nous, ces profondes et mystérieuses labiales ! Voilà le progrès !
Lorsque nous méditons, la pensée indolemment somnolente — somnolemment indolente — comme vous voudrez; la tête abaissée sur le croisement de nos deux bras à coudes remontants, il y a dans notre cervelle un vol de poils fendus en quatre. Entourant l'aisselle de Taimée d'un enveloppement pudique, / nous rêvons d'une littérature fantasque et clownesque; des phrases nous montent au visage en coups de sang; nous appelons, dans un râle, parmi des flottements d'écharpe, une langue exaspérée et précieuse, coquebine et farouche, avec, dans les coins, des flexibilités paresseuses et mignardes; aux mouvements de laquelle ne vienne aucune maladresse balourde; mais plutôt, çà et là, des mots benjamins que l'on gâte sans savoir pourquoi, et qui suffisent généralement pour qu'un succès se lève et chuchote autour de nous. Enfin nous sommes, dans l'allumement et le vefermement successif ou même simultané de notre
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virtuosité intermitteiito. sans débauche d'apparat fébrile, plongeants et creuseurs, et perforateurs, et jsthmeux.
Ce n'est pas tout! Cette moelle des lions, ce pain des forts ne sufQraient pas à nos rugissements d'âme, si nous ne possédions, en même temps, de quoi pourvoir à tous les gazouillements de l'esprit. Mais personne n'ignore que nous touchons, à volonté, ces deux pôles de l'art complet, hors desquels l'idée, à la fois œgrotante et serpentine, ne peut éployer ses ailes, demeure, les prunelles abolies, dans un contemplement vide, tandis que les tempes auréolées du génie, qui est à la fois mâle et femelle, tracent dans l'air bleui, un sillon lumineux, éclairant de son ironie inconsciente toutes les impuissances et tous les avortements d'en bas.
Nous n'avons pas seulement la force, nous avons aussi la finesse et la grâce. Nous avons toutes les joliesses, et même, au besoin, toutes les jolités parmégianesques et ambrosiaques. Parmégianesques est d'ailleurs une expression que nous ne connaissions point avant Pâques. Pour en comprendre tout le sel, il faut d'abord savoir qu'un peintre italien, surnommé le Parmesan, a mis sur la toile toutes les afféteries et toutes les coquetteries de son pays. Je remarque, en passant, qu'il y a dans cette dernière phrase beaucoup de consonances en i, et que c'est assez désagréable pour l'oreille, mais nous avons établi qu'il en serait toujours ainsi; que nous inonderions tous nos écrits de couleur locale, et que nous aurions soin d'attirer
dessus rœil du public, dans le cas plus que probable où il ne s'en apercevrait pas (1).
Va donc pour parmegianesques ! Ce n'est qu'une goutte d'eau dans le déluge de nos inventions. Nous courons sans cesse, comme des collectionneurs enragés, après de pareilles découvertes. Nous faisons perpétuellement la cliasse aux plus insignifiants papillons du langage et du style, et nous piquons à lorL el à travers, n'importe où, mais avec amour, tout ce que nous avons attrapé. Nous sommes armés d'un filet vert; quelques mauvais plaisants ont dit qu'il nous faudrait plutôt un abat-jour vert. Mais notre tirage est là pour nous encourager et pour les confondre. Nous avons, à nous, des coléoptères uniques. Ainsi, la foule ignorante, voulant faire entendre que quelqu'un est un imbécile, dira tout simplement : « Je regarde un tel comme un imbécile », nous disons, nous, qu'il doit être considéré ainsi qu'un idiot. A regarder comme, nous avons magistralement substitué considérer ainsi que. . . Quel triomphe ! Et que de sueurs il nous a coûté !
Heureusement on nous rend justice; et chacun commence à comprendre qu'il n'y a plus d'art sans nous. On nous traitait naguère comme des impatients
(1) Depuis que ces lignes sont écrites (juillet 1884) les écrivains qu'elles visaient ont été bien dépassés par les vrais évcmgéUstes du verbe nouveau, MM. Stéphane Mallarmé, Francis Poictevin, etc., et autres impressionnistes. A^oici une de leurs professions de foi : « Exacerbé par l'aspect veule des sirupeux candides que l'hypnotisme de la Thiase confine en des décevances idiotes d'idéalisme, le moderniste incroyant aux futurités,