‹ Contre le flotChapitre 31 sur 31 · LA QUESTION DU LAÏIN · texte numérisé non relu

LA QUESTION DU LAÏIN

chers nourrissons, allaité et couvé dans son giron, était capable de lui témoigner tant de juste défiance, et de lui demander ces comptes sévères qu'on ne demande qu'à une marâtre. On n'est jamais tralii — ou malmené — que par les siens !

Le piquant de raffaire, c'est que cet ingrat a raison. Il a raison cinq fois sur six presque partout. C'est à peine si l'on pourrait signaler une pointe d'excès dans quelques pages trop échauffées, où il s'est monté peu à peu lui-même au-dessus du ton . Avec sa bonne figure socratique et son sourire de philosophe ot il y a plus d'ironie que décolère, et toute cettephysionomie narquoise, presque gouailleuse, qui semble incompatible avec les grands mouvements et les grands éclats, il est l'homme du monde le plus prompt à se passionner pour une idée, et surtout pour le parti qu'on en peut tirer dans une controverse. Je connais mon Frary! Il adore la discussion jDour elle-même. Je ne dirai pas que les coups qu'il donne ou qu'il reçoit lui font à l'instant même une sincérité. Non, la conviction y était aujDaravant, et de longue date. Mais le combat la pousse à bout. En face d'une belle thèse, d'une thèse féconde, dont le développement exige et engendre tout un livre, il ne se connaît plus.

Une fois enfourchée, il se transfigure comme un cavalier qui charge, comme un soldat qui monte à l'assaut. Tous les arguments et toutes les objections se dessinent et s'illuminent instantanément sous ses yeux. Il accumule les uns, il réfute les autres avec une chaleur, ime verve, une abondance étonnantes,

dans un style que l'Université lui a appris. Arrangez cela ! Ce novateur pratique, qui ne se soucie même plus de l'orthographe, quirejette avec dédain, presque avec dégoût, tout ce hagage d'ornements, toute cette misérable éducation où l'art domine, et que lui ont transmise, comme un vain héritage, des maîtres encroûtés; ce réformateur radical, il a un style! Et chose plus étrange encore, cet homme de demain, il a le style d'hier ! c'est un des plus remarquables avocats de plume qu'ait produits, en ces derniers temps, cette Université qu'il désavoue.

M. Raoul Frary nous prouve qu'elle apprend tout au moins aux gens à raisonner et à bien raisonner. Il m'a presque convaincu et à moitié converti, tant sa discussion est pressante et forte ! Vous tous qui gardez le culte de l'ancienne Université, méfiez-vous de cet enjôleur, il vous séduira. J'avoue très naïvement qu'à première vue cette destruction totale, ce 93 pédagogique me causait un peu d'effroi, ou d'émoi. Mais, à la lecture, on s'y habitue. Il est si adroitement présenté ! D'abord, l'auteur ne s'amuse pas à insulter ceux qu'il renie ou abandonne; il s'efforce de leur rendre un semblant de justice et de les consoler en les répudiant; il les enguirlande d'une de ces flatteuses oraisons funèbres dont il a étudié le secret à leur école. Il salue en eux, au départ, d'admirables artistes, les premiers artistes dumonde. Seulement, le temps n'estplusà l'art, ni aux discours, ni aux fleurs. Il est à la science, dont le progrès a transformé les sociétés et créé encore plus de besoins qu'il n'en a satisfait.

LA QUESTION DU LATIN. i297

Aujourd'hui, il faut s'armer, môme pesamment et grossièrement, pour faire son trou dans la bataille ; et c\ qui la faute si M. Elisée Reclus est une cuirasse plus solide que Virgile? La vie s'est peu à peu matérialisée. Il faut que chacun se matérialise à son tour, sous peine de mort, et choisisse à terre, dans le tas. les outils plus ou moins manuels qui l'aideront à devenir l'ouvrier de son propre avenir. Le Em'ichissezrous de M. Guizot est la formule du monde moderne. Et, à moins d'être Patti ou Nilsson, on ne s'enrichit pas en chantant !

Tel est le raisonnement de notre ami Frary, et je conviens très volontiers qu'il a du bon. Chacun aperçoit ou sent dans notre enseignement secondaire, dans l'instruction classique de nos lycées, quelque chose qui pèche et qui choque, un écart énorme, une contradiction absolue entre nos besoins et les moyens qu'on nous offre pour y pourvoir, une sorte de défi à notre temps et à nos mœurs. Il semble que des musiciens de l'ancien régime s'amusent naïvement à nous enseigner l'épinette et le clavecin dans une usine de canons Krupp. Évidemment, il y a là beaucoup à redresser, beaucoup à réformer, beaucoup à faire. L'esprit général du S3^stème doit être profondément modifié. Ce n'est pas une besogne d'un jour.

On a essayé, tâtonné, on essaye et on tâtonne tous les jours, on désorganise quotidiennement, sans profit appréciable, par des expériences incoliérentes, notre ancienne instruction publique, et on ne voit pas poindrelanouvelle. Ces opérations de détail en auraient

plutôt abaissé le niveau, et c'est précisément ce qui a poussé M. Raoul Frary à brusquer les choses. Les réformes ayant avorlé, il réclame, suivant la coutume, une révolution.

Je suis de cœur avec lui, sauf revision de son programme. Je crois comme lui qu'il devient absolument nécessaire de rajeunir, de transformer l'Université de France, en attendant que nos petits-fds suppriment cet oppressif mandarinat. L'auteur de la Question du In Un va presque jusqu'à regretter qu'il y ait un ministère de l'instruction publique dans un pays qui n'a pas de ministère de l'alimentation publique. Je crois bien qu'ici il devance un peu les temps, mais je crois aussi que l'avenir, sinon le présent, est à l'enseignement libre, parce que c'est la seule initiative de l'enseignement libre qui fera spontanément ce que l'Etat ne peut ou n'ose faire. Mallieureusement, je doute que la Question du latin avance le dénouement. Le livre a du succès, le système n'en aura pas. On fera grand honneur à M. Raoul Frary de son talent, et même de ses idées, on n'en tiendra pratiquement aucun compte, et ce sera encore un bon coup d'épée dans l'eau 1

Toute nouveauté, tout progrès rencontrent d'abord deux ennemies, la sottise qui les dénature, et la routine qui les nie. Je les redoute l'un et l'autre pour la Question du latin. La sottise a déjà commencé. Tandis que Frary, qui est un malin, continue de caresser et d'honorer ce qu'il veut détruire, on entend des imprudents qui, par esprit de rancune contre le col-

lA QUESTION DU LATIN. 299

lège, vont répétant que Virgile, Tacite ou Tite-Live ne sont pas même de grands artistes. Dites donc cela au plus contemporain de nos critiques, à Taine, qui les sait par cœur, et qui doit précisément son grade de docteur à Tite-Live î C'est un grand tort que de vouloir rallumer ici la c{uerelle purement artistique des anciens et des modernes; P"'rary s'en est bien gardé. Il s'est placé exclusivement au point de vue pratique, évitant ainsi d'irriter les dilettanti et de fournir des armes à la routine. Celle-ci en a bien assez, sans qu'on lui donne d'emblée pour alliés tous ceux qui, prêts à reconnaître que les lettres anciennes sont un luxe, s'}' attachent néanmoins comme au plus délicat et au plus distingué de tous les luxes. Il ne faut pas les mettre contre soi.

D'ailleurs, la routine se suffit à elle-même. Elle dira que cette solution de continuité, cette brusque rupture de l'enseignement classique est un contresens, que la nature ne procède pas ainsi par à-coups, que ce bouleversement équivaudrait à une catastro phe et aboutirait au chaos; qu'il n'y en a pas d'exemples dans la suite des siècles, que la nouvelle société, née du nouvel enseignement, aurait l'air d'un champignon accidentel, destiné promptement à pourrir et à périr; qu'elle ne comprendrait rien à nos traditions nationales, et essayerait vainement de vivre en dehors ; qu'aussi bien les nouveaux lycées manqueraient absolument de professeurs, qu'il faudrait improviser un personnel de vingt ou trente mille maîtres, ce qui est une affaire d'au moins quinze

ans, et que, dans l'intervalle, notre vieille Université flotterait à tous les vents et à toutes les eaux comme un navire frappé par la foudre et désemparé.

Voilà ce que dira la routine, et elle ajoutera que les nations voisines auxquelles nous voulons nous égaler, TAngleterre et F Allemagne, ont gardé le culte du latin.

Mauvaise raison, raison détestable ; mais que voulez- vous? Gomme on fait son lit, on se couche, et quand on s'y est longtemps couché, on y tient. Le progrès, dans l'instruction comme ailleurs, sera le fruit d'une élaboration lente, mais sûre, et mon vieil ami Frary, qui mériterait de gagner son pari tout de suite, le gagnera dans quatre cents ans.

Il paraît qu'on est en train de refaire l'esprit français!

Rien de plus, rien de moins! Un certain nombre de personnes, qui tiennent de près ou de loin à l'Université, se sont aperçues, depuis quelque temps, que notre esprit national était un esprit inférieur, détérioré depuis des siècles par un enseignement détestable, jeté et façonné dans un moule désastreux par des maîtres ignorants ou aveugles, asservi par l'habitude aux plus funestes penchants, indigne de figurer, dans une exposition, à côté des autres types d'esprit.

Du moment que notre pauvre esprit français en est Jà, évidemment, nous n'avons plus d'autre ressource que de nous en débarrasser pour nous en procurer un autre. Le plus tôt sera le mieux, et dépêchons-nous, je vous prie, car qui sait s'il sera encore temps demain? Celui qui se sera dépouillé le premier de cette vieille ■ défroque aura une chaire dans la jeune Sorbonne ! C'est ainsi qu'on la nomme, et M. Albert Duruy, qui n'en est pas, qui la redoute, qui la dénonce, nous

oOi> CONTRE LE FLOT.

apprenait l'autre jour, dans un éloquent article de la Revue des Deux Mondes, que cette jeune Sorbonne, toute fière de ses récents avantages, ne pouvait pas nous la passer à moins.

Retourner, comme un gant, notre enseignement supérieur et secondaire, nos facultés et nos lycées, pour retourner, toujours comme un gant, notre esprit français; voilà, en deux mots, son programme et son but. Programme timide, but modeste, comme vous vo3^ez ! Avant la guerre, sa prétention n'allait pas si loin, mais encouragée et servie par le désarroi général qui a suivi nos malheurs, elle s'est poussée peu à peu auprès du gouvernement, dans le gouvernement même, et le crédit dont elle y jouit ne lui permet plus riiumilité. Elle désire.; elle prépare, elle organise une révolution.

Quelle? comme disait Michelet. Oh! une très petite révolution. La jeune Sorbonne a résolu de nous germaniser. Vous vous rappelez ce qui arriva une première fois après Rosbach et ce qui est arrivé une seconde fois après Sedan. On a pris modèle sur le vainqueur, on a prussifié notre armée. Il faut aujourd'hui germaniser notre éducation. Nos méthodes pédagogiques doivent être soumises à la même réforme que nos méthodes militaires.

Si notre caractère national, si notre esprit national répugnent également aux unes et aux autres, s'ils ne s'en accommodent qu'imparfaitement, s'ils y perdent quelques-unes de leurs qualités natives ou même de leurs vertus essentielles, peu importe! Nous ferons

J'exercice à la prussienne, et, comme nous avons adopté l'ordre mince pour la tactique, nous adoptons l'ordre profond pour renseignement. Si nous tenons à rester Français, commençons par cesser de l'être. La jeune Sorbonne Ta ordonné.

On sait depuis longtemps — depuis César — quelles sont les tendances naturelles de notre esprit, quels sont nos goûts et nos aptitudes. D'un seul mot, nous sommes plus artistes que savants. Au besoin, nous devenons savants, mais nous naissons artistes. Nous aimons les idées générales, fmement exprimées, les formules éloquentes et claires, nous gardons le culte de ce que nos pères appelaient d'un très beau nom : les humanités.

La jeune Sorbonne méprise ce vieux fonds français. Son dédain n'y voit qu'une vaine rhétorique, à laquelle il faut substituer immédiatement, quoi? La philologie, l'étude patiente et minutieuse des textes, des origines, des sources, des documents. Les cours publics de nos facultés, qui s'adressent non seulement aux savants et aux lettrés, mais aux esprits cultivés et aux gens du monde, doivent disparaître pour faire place à des cours fermés, suivis uniquement par des élèves spéciaux. Ce ne seront plus des cours, mais des écoles.

Ce qu'on appelle la grande leçon, c'est-à-dire la conférence pour tous les amateurs, quels qu'ils soient, l'ancienne conférence de littérature, d'éloquence, de philosophie ou d'histoire, n'est qu'un vain simulacre, une causerie théâtrale, qui peut faire valoir un pro-

30/i. CONTRE LE FLOT.

fesseur mondain, un philosophe ou un littérateur de salon, mais qui n'apprend rien, même aux dames. Changez-moi tout cela, et remplacez la grande leçon par la petite, c'est-à-dire par une communication intiiiie et profonde entre un maître k système et une coterie de disciples initiés î

Il va sans dire que je ne fais point 11 — tant s'en faut — de l'étude des origines, des sources, des documents, monuments, insciiptions, etc., et, en général, de tout ce que prône la jeune Sorbonne. Je professe pour les textes un grand respect. En un mot, j'aime la science; mais j'aime l'art aussi, et je ne puis comprendre pourquoi, lorsque la science et l'art rencontrent un terrain commun, comme l'histoire par exemple , où. ils ne peuvent guère vivre l'un sans l'autre, la jeune Sorbonne, au lieu de saluer au passage l'art qui anime et vivifie la science, le i^epousse comme une creuse rhétorique qui la défigure et l'encombre. M. Taine, qui est un savant, lui dira que le grand historien anglais Macaulay est un artiste 1 Et sans chercher en Angleterre, que fait donc la jeune Sorbonne de Barante, d'Augustin Thierry, de Guizot, de Mignet, de Michelet, de Thiers, et même de Henri Martin, et de toute cette moisson d'historiens qui ont illustré un siècle appelé jusqu'ici le siècle de l'histoire?

Voulez-vous savoir ce qu'elle en fait? Eh bien, tout simplement, elle les supprime. La jeune Sorbonne n'entend pas que l'histoire commence avant la jeune Sorbonne. Elle va môme plus loin. Dans un rare accès de modestie, elle déclare qu'il n'y aura pas d'histoire

en France avant une soixantaine d'années, c'est-àdire lorsque la jeune Sorbonne aura eu le temps nécessaire pour en rassembler et en vérifier les matériaux. Alors on verra si Ton peut garder quelque chose des récits mythologiques de Thierry ou de Guizot, et ce qu'il convient d'en garder; mais il y a gros à parier que la belle Edith au cou de cygne, chantée par le premier, ira rejoindre le Gromwell ou le Charles I®^du second dans les oubliettes de la vieille histoire ignorante et artiste qui prenait des légendes pour des réalités.

La jeune Sorbonne nous apprendra que la belle Edith n'a jamais retrouvé sur le champ de bataille d'Hastings le cadavre du roi qu'elle avait aimé et que Gromwell n'a jamais cloué sur la porte du Parlement croupion le fameux écriteau: Boutique à louer! Nous serons joliment avancés après cela! .

La jeune Sorbonne entend qu'on transforme ainsi l'enseignement de nos facultés et aussi l'enseignement de l'École normale. Elle demande qu'au lieu de cette culture brillante, un peu superficielle peut-être, pas trop savante, mais bien littéraire que l'on donna longtemps aux jeunes normaliens, on leur impose une instruction forte, solide, substantielle, allemande. Elle exige qu'au lieu de les arroser très convenablement de philologie, on les en submerge, on les en noie.

Pauvres normaliens ! Gelui qui, après l'opération, parviendra encore à voler tant bien que mal de ses propres ailes, sera un rude gaillard! Je doute que les journaux français continuent à se disputer leurs plu-

mes ! On pourra les envoyer à Ileidelberg et à Leipsick! La jeune Sorbonne en sera enchantée. Au lieu de chroniqueurs alertes, qui ne sont point sans défauts et qui ontsurtout le défaut de se ressembler par un certain uniforme d'esprit qu'ils ont revêtu dans leur séminaire, elle aura les vrais pédagogues et les vrais philologues qu'elle a rêvés.

Reste à savoir si elle réussira dans son entreprise, et si les sujets qu'elle espère soumettre à ce nouveau s^ystème d'entraînement consentiront à s'y plier. Il faudra les prendre bien petits! On ne réforme pas, et surtout on ne déforme pas comme on veut l'esprit d'un peuple. Dites, si vous le voulez, que nous sommes une nation de rhétoriciens; mais d'une nation de rhétoriciens on ne fait pas aussi aisément que vous le supposez une nation de numismates. Notre pli est pris. Cette rhétorique, ou plutôt ce goût de l'éloquence et de la poésie, cette passion persévérantejDOur les choses de la littérature et de l'art, nous les avons dans le sang, et peut-être n'en faut-il pas davantage pour attester d'avance la vanité de vos efforts. La flexible baguette de l'esprit français, imprudemment tordue par vos mains, se redressera malgré vous et vous cinglera au visage.

Non! vous n'arriverez pas, même l'Allemagne aidant, à alourdir en nous ce sang vif, cette humeur légère, qui ont été et qui resteront, non pas seulement le trait principal, mais la vraie ressource et l'arme suprême de notre pays. Nous avons déjà vaincu par là, nous vaincrons encore. C'est notre supériorité,

IX JEUNE SORBONJSE, o07

laissez-nous-La! Elle a ses inconvénients, ses lacunes, qui le conteste? Mais on ne régénère pas une nation en lui ôtant son originalité. La jeune Sorbonnepourra redoubler d^efforts, elle ne mettra pas au régime de la bière des gens habitués à boire du vin. Elle ne parviendra pas à dénaturer la France!

Le public est un être anonyme et impersonnel qui, en mainte circonstance, a bon dos. Il n'y a guère de jour où les gens de métier, comme vous et moi, les critiques, les artistes, et en général tous ceux qui croient en savoir plus long que lui sur certaines clioses, ne lui cherchent quelque mauvaise querelle d'Allemand. Nous ne pouvons rien sans le public et nous le taquinons sans cesse. Nous sollicitons à toute heure son jugement et nous le suspectons aussitôt que nous l'avons sollicité. Nous passons notre vie à comparaître devant son tribunal et à le récuser après y avoir comparu. Nous le trouvons trop sévère pour nous et trop indulgent pour nos voisins. Enfin, vous savez avec quel dédain nous prononçons ce mot qui dit tout : Bourgeois!

Il fallait voir Flaubert quand il ouvrait sa large bouche pour lancer cet anathème. Il faut relire toutes ses lettres à George Sand, où il a positivement l'air d'un jeune-France de la Restauration. Bourgeois! Le peu qu'il avait de critique aboutissait là invariable-

Hosted by

ment : Bourgeois! Et, tous tant que nous sommes, nous en tenons. Cette manie nous avait un peu passé; nous commencions à comprendre qu'il est assez puéril de récriminer perpétuellement, comme des candidats malheureux, contre le peuple souverain dont nous demandons le suffrage; mais voici que nous y revenons. Le duel recommence de tous côtés entre les philistins et les sublimes. Il est clair que les sublimes se croient très supérieurs aux philistins. 11 est évident que les artistes se considèrent comme tout à fait au-dessus des bourgeois. Il est incontestable que le public, dont nous avons constamment besoin, et auquel nous adressons nos prières les plus secrètes, n'est à nos yeux qu'un dieu de bois devant lequel il ne faut s'incliner qu'avec mépris. Tout ce que vous voudrez 1 Mais vous n'empêcherez pas qu'on ne se demande si ce n'est pas lui, par hasard, qui en sait plus long que nous. Oui, on se. le demande I

N'ayant ni pièce en répétition, ni roman en perspective, ni livre d'aucune sorte sur le chantier, je ne vois pas bien comment on pourrait m'accuser de n'être en ce moment qu'un vil flatteur ou un plat mendiant de la foule; mais j'avoue que je me suis souvent posé la question. Il y a une phrase topique de George Sand dans Elle et hii que j'ai déjà citée ici même et qui m'obsédera toujours : « Entre l'artiste et l'épicier, c'est l'épicier qui a raison 1 » Elle Ta affirmé au point de vue moral, elle, l'a insinué au point de vue littéraire, ce qui pài^aît plus raide, et ce qui déchaînerait

oiO CONTliE LE FLOT.

bien des tempêtes sur notre Océan, si on avait le malheur d'y insister. Il n'en est pas moins vrai que cette curieuse profession de foi d'une femme qui eut encore plus de bon sens que d'imagination, me revient toujoui's à la mémoire, et me préserve des qualifications trop dures contre les bourgeois.

Je ne dissimulerai pas qu'elle m'est encore revenue dans ces derniers jours à l'occasion de certaines croix d'honneur que le gouvernement a données. Je né veux nommer personne, mais il est parfaitement ceiiain que la presse tout entière s'est montrée extrêmement aimable pour tous les auteurs décorés qui ne lui paraissent pas bourgeois, et extrêmement malveillante pour tous ceux qu'elle a pris l'habitude d'appeler bourgeois. Ce qu'elle a mis de fiel au ruban de ces derniers est véritablement incroyable. Ne pouvant toujours contester leur succès, elle s'est rabattue sur leur talent, comme un petit chien enragé sur le parapluie qu'on lui jette, et elle l'a littéralement mis en pièces. Il en est auxquels on a fait boire le caUce jusqu'à la lie. On ne cachait pas le désir qu'on avait de se venger en un seul jour des succès — bourgeois — qu'ils ont obtenus auprès du Paris 23hilistin, et comme on ne pouvait leur reprendre les sommes folles qu'ils ont encaissées, on a tenu à les leur rendre amères et odieuses en insinuant que c'est de l'argent volé à Fadmiration des niais et à la sottise universelle 1 Vous entendez bien de qui je veux parler. On les accuse d'avoir exploité sciemment le snobisme naturel du public! Pauvre pubhc!

Encore une fois, je ne suis pas suspect à son égard. J'enrage quelquefois, tout comme vous, des surprises qu'il nous cause. J'ai même eu cette grande hardiesse d'insinuer, dans une chronique littéraire, que saint Mohère et saint Shakespeare, comme dit Galihan, tiennent encore leur place, vaille que vaille, à côté de nos nouveaux saints. Je l'ai dit, dans un temps oii on ne le disait guère, où nos Shakespeares bourgeois jouissaient d'une faveur monnayée qui semblait décourager toute critique, et où il était clair que l'audacieux qui s'oublierait jusqu'à trouver quelque ridicule aux ingénieurs vierges serait immédiatement massacré par un public de bourgeois idolâtres et fanatiques, parfaitement résolus, dans leur fureur, à imposer au monde entier l'ol^jet de leur culte.

Notez qu'il m'en a cuit. J'ai reçu des lettres — non signées — où on me traitait de gredin, et qui finissaient i^dirpoîtakf yen ai reçu d'autres, très brèves, où le 'mépris éclatait en un seul mot : « Pauvre monsieur! » Il est vrai que j'en ai reçu d'autres encore où on m'accusait d'être vendu — par procuration sans doute — à M. Koning, à qui je n'ai jamais eu l'honneur de parler. Ici^ la haine du bourgeois reparaissait. Elle triomphe aujourd'hui, et peu de personnes me paraissent disposées à croire qu'entre l'épicier et l'artiste, c'est l'épicier c[ui a raison! Pour ma part, je ne fais pas difficulté de reconnaître que Mi»« Sand S'exprimait ainsi dans des conditions particulières, à un certain âge, à la fin d'un livre contre cet insupix)rtable et divin Musset, après que l'art, ou du moins

les artistes lui avaient causé certaines déceptions. Elle n'était pas et ne pouvait pas être absolument impartiale; mais le mot reste et porte. M'"'' Sand, vieillie et désappointée, exagérait dans le sens et en l'honneur de l'épicerie. Mais qui dira qu'il n'y ait pas aussi un peu d'exagération dans l'autre sens? Il y a des moments où les épiciers sont bien amusants et où les artistes sont bien ennuyeux. Je crois que nous serions près de tomber d'accord, si vous m'accordiez seulement qu'on s'habitue encore plus facilement aux uns qu'aux autres. Un mois de Potin, et deux heures de Chopin; c'est la dose!

Evidemment, les poètes vont se révolter ; mais entendons-nous bien, et serrons d'un peu plus près cette vieille question du public, ce thème sempiternel du bourgeois, où l'artiste si aisément s'emballe, et qui comporte tant de développements à côté, J'accorde à l'artiste que sa principale prétention est justifiée. Tout l'invite à se considérer comme un être à part et supérieur. Dans ce jugement qu'il porte carrément sur lui-même il a raison contre l'épicier... une fois n'est pas coutume ! Mais ce n'est pas sa supériorité intrinsèque qui est en cause en ce moment. Il s'agit seulement de savoir s'il a le droit, dans la mesure où il le prend, de mépriser le public, et les jugements du public, et les succès que fait le pul)lic à des écrivains bourgeois.

Je ne méconnais pas que sur un certain nombre d'auteurs, et sur une certaine classe de talents, comme celui de Scribe par exemple, il y ait un

désaccord nécessaire, inévitable, entre le public et les gens de métier, entre le spectateur et le critique, entre l'artiste et le bourgeois. Je vois très distinctement aussi que deux au trois des favoris actuels du public rentrent précisément dans cette catégorie d'ingénieux inventeurs sans stjde sur laquelle le public et la critique auront toujours de la peine à s'entendre, celle-ci rechignant toujours à consacrer les succès imposés par celui-là. Il n'est point douteux que ces arrangeurs intelligents, qui cultivent surtout la science des effets, et qui n'affichent pas la prétention d'écrire pour la postérité, seront toujours cotés plus haut par les bourgeois que par les artistes. Ils ne visent pas à sculpter le marbre où à couler le bronze, ils s'attachent à gagner de l'argent avec une pièce qui passionne où un livre qui amuse, et il ne faut pas leur en vouloir d'atteindre leur but. Les qualités qu'ils possèdent plaisent au pubhc, au public moyen, aux esprits intermédiaires, qui sont la majorité: et cette môme majorité ne réclame pas les cjuahtés qui leur manquent. Elle n'est pas en mesure de les réclamer. Elle les ignore ! Allez- vous lui en faire un crime ?

Veuillez croire que je ne prends pas toujours et nécessairement parti pour elle contre vous. J'ai senti, cl certains moments, Thorreur du bourgeois. Je sais qu'il laisse échapper souvent, sans y prendre garde, et même avec une certaine infatuation, des jugements énormes, qui vous agacent d'autant plus

que vous perdriez votre temps et votre peine à lui en expliquer Ténormité. Son amour-propre, qui est excessif, se refuse énergiquement à se laisser convaincre d'ignorance ou d'erreur, et plutôt que de se rendre, môme dans une discussion d'un tour et d'un niveau où il ne peut pas atteindre, il aime mieux vous accuser, dans son for intérieur, et môme tout haut, de parti pris ou d'extravagance. 11 appelle paradoxe tout ce qui choque ses idées hourgeoises.

Parbleu, je sais cela ! Mais je sais aussi qu'il est le public, et que cela répond à tout, que c'est lui qui paye, que c'est à lui qu'il faut plaire, lui qu'il faut contenter, que c'est en somme pour lui seul que nous travaillons — sauf quelques artistes tout à faitcélesles qui regardent plus haut et plus loin — et que si, par je ne sais quelle révélation miraculeuse, on nous indiquait bien exactement à quel pri^: on le contente, et quelle œuvre il faut faire pour le conquérir , nous la ferions tout de suite , sans regret , sans scrupule , sans nous demander une seconde si elle manque de noblesse ou de style, et si l'avenir consacrera les admirations et les triomphes du présent. Nous ne penserions pas un instant aux générations futures. D'abord, avec les chemins de fer, il n'y en a plus ! La durée s'est abrégée, comme l'espace. Ce qui n'est pas tout de suite n'a plus de valeur à nos yeux.

C'est ce qui me fait dire qu'on va trop loin dans ces vives attaques contre les auteurs bourgeois

qui plaisent aux lecteurs bourgeois et aux spectateurs bourgeois. Au fond,, ce procès qu'on leur fait est le procès du public,, qu'il vaut toujours mieux avoir pour ami. Quand on s'acharne trop contre ses favoris, c'est encore une manière de lui dire : <( Tu n'es qu'un imbécile d'accorder ta faveur à ces crétins ! )) Or, il n'aime pas cela, et quelquefois il s'en fâche, et il n'a pas tort de s'en fâcher, car ceux qui lui parle ainsi méconnaissent précisément tout ce qu'il y a de noblesse et de générosité dans son erreur. Retenez bien ce point : le public ne se livre qu'à un idéal, il n'aime en réalité que la poésie ; parfois cet idéal est inférieur, cette poésie est subalterne, cet art est artificiel et convenu, mais son imagination s'y attache comme elle s'attacherait à des conceptions plus hautes : elle est sincère, elle est honnête en s'y attachant.

Que son héros, que son rcve s'appelle Malek-Adel ou le jeune homme pauvre , qu'il soit sorti tout armé de la cervelle de M^'' Goltin ou de M. Octave Feuillet, il l'aime parce que c'est un héros plus grand que nature, il l'aime parce que c'est un héros de roman, il l'aime, il l'accueille, il l'adopte, il l'acclame — o naturalistes, retenez bien cela — parce que ce n'est pas un homme ordinaire, parce que ce n'est pas un homme. Ce bourgeois, ce négociant, cet épicier, sorti un instant de son comptoir, exige qu'on lui serve un plat exce^jtionnel, un ragoût surhumain, un régal Impossible, et je l'en loue, et je l'en félicite, car j'en tire

Hosted by

celle conclusion très consolante que Tempire du monde appartient non pas au savant qui apportera aux hommes une découverte, mais au poêle qui leur donnera une illusion.

Je veux parler de linstrument nécessaire en littérature. Quel est cet instrument? « Il nous faudrait un sabre ! » C'est un mot qu'on dit assez communément aujourd'hui, quand on cause de la République. Je trouve que le besoin d'un sabre, ou au moins d'un petit couteau, se fait également sentir dans la république des lettres. Si le petit couteau vous paraît encore exagéré, je me contenterai d'un bâton, ou, à la rigueur, d'une badine; mais, en vérité, il y faut quelque chose, au moins un petit balai de chiendent, ■ ou tout autre ustensile de ménage qu'il vous plaira : il y faut l'instrument indispensable. Il faut qu'on nous rabatte un peu le caquet et qu'on nous rafraîchisse la tête. Il faut qu'une main secourable égratigne ou douche de teinps en temps notre amourpropre. Il faut qu'on nous dégonfle un peu. Autrement, nous périssons d'infatuation et d'enflure.

Je pense que cela n'a pas besoin d'être prouvé, et si on me demande à quel fait nouveau, à quelle manifestation récente s'applique mon anathème, je ré-

pondrai que les personnalités et les exemples sont, en cette matière, absolument inutiles. Nous en tenons tous au même degré, les petits et les grands, et il ne se passe point de jours où quelque incident ne trahisse l'adoration de nous-mêmes qui nous dévore. Nous suons la vanité !

Le contestez-vous? Contestez-vous que le plus chétif personnage de la corporation écrivante ne puisse plus supporter l'ombre d'une observation? Niez- vous que le premier résultat de cette haute idée, o^ chacun est de soi, ait été de détourner ceux qui auraient voulu donner quelques conseils aux autres? Critique est morte, la mauvaise réclame l'a tuée. Si l'on n'y prend garde et si l'on n'y pourvoit, nous allons tomber, faute de critique, faute d'un censeur ou avertisseur quelconque, qui ait le courage de son opinion, dans un affadissement général, dans une réciprocité de flagornerie répugnante que la décadence suivra bientôt. On attend, et on commence à attendre avec impatience celui qui fera cela; on attend l'homme!

Ne s'en présentera-t-il aucun? N'en est-il plus parmi nous? N'y a-t-il pas un lettré, ayant fait ses preuves et conquis le droit de dire quelques vérités à ses camarades, qui osera occuper l'emploi? Un critique est-il donc plus impossible à trouver qu'un ténor? S'il tarde encore, c'est fini. Les gens de lettres, dont la modestie n'a jamais été, que je sache, le défaut dominant, vont devenir autant de dieux. On en aperçoit des signes certains. Je reconnais qu'ils ne sont pas les seuls à se prosterner ainsi devant leurs per-

L'INSTRUMENT NÉCESSAFRE. :n9

sonnes sacrées; tout ce qui touche i\ Fart, tout ce qui a droit ou croit avoir droit au nom d'artiste, depuis le plus infime cabotin jusqu'au plus divin poète, est atteint, plus ou moins, de la même maladie. Les peintres, les musiciens, les comédiens en tiennent. Qui osera soutenir que les gens de lettres y échappent? Il ne faudrait jamais avoir écrit un article ou dit un seul mot sur un confrère; il ne faudrait jamais avoir été soi-même l'objet d'une appréciation quelconque, pour prétendre qu'un homme de lettres ait pu être, une seule fois, pleinement joyeux et entièrement satisfait' des éloges, même excessifs, qu'on lui accorde. Pour ma part, j'ai épuisé, à Tégard de quelques-uns, les derniers termes de Tadmiration, sans arriver à contenter mon homme. J'ai comblé des écrivains qui se sont dits éreintés; et cela m'est arrivé tout récemment encore à propos de livres ou de pièces à la mode; mais cela ne m'arrivera plus!

Vous avez beau offrir des boîtes de pralines, des sacs de dragées, toute une boutique de confiserie à un auteur, il y aura toujours, dans la quantité, un petit morceau de pistaclie, ou d'amande amère, dont la saveur lui paraîtra douteuse et lui fera soupçonner un bonbon purgatif. Une femme qui avait plus que de l'esprit, M"^ Louise Berlin, me disait un jour : « Ne parlez jamais d'aucun auteur ni en bien ni en mal. Quand on blâme, on se fait un ennemi; quand on loue, on s'en fait deux, l'auteur qui ne se trouve pas assez loué, et le voisin qui le trouve trop louél » Il est démontré que si vous vous arrêtez à l'admiration,

m) CONTRE LE FLOT.

on vous demande de Tadoration, et si vous poussez jusqu'à, l'adoration, on exige l'apothéose! Oui, mes amis, nous devenons dieux ! Nous passons notre temps c\ nous contempler nous-mêmes avec une complaisance dont les manifestations tendent à devenir grotesques, et la secte du nombril littéraire a décidément fondé une religion.

Je viens de lire un très intéressant, et très curieux livre de M. Marmontel, l'éminent jDrofesseur du Conservatoire, sur VEsthétique musicale^ autrement dit sur le Beau dans la musique. A chaque ligne de ce savant ouvrage, où la philosophie et la pratique prennent tour à tour la parole, j'ai senti et mesuré ce qu'on peut faire avec des sons; j'ai vu ce que peut être l'infinie puissance des rythmes, et l'infmie variété des formes dans un art dont le caractère distinctif est de n'avoir point de bornes. L'auteur avoue, ce qui est rare chez un musicien, que la musique, sans le secours de la parole, ne saurait prétendre à la précision, et cette confession va déconcerter, j'en ai peur, certain compositeur hirsute qui m'a soutenu un jour que rien n'était plus facile que de rendre sensible aux oreilles, par des combinaisons d'instruments, le vermiculement verdâtre du fromage de Roquefort.

M. Marmontel se rattrape d'ailleurs en constatant ce fait que l'invention en musique est incommensurable, illimitée.

Eh bien, j'aurais voulu que le docte maître, à la suite de tant d'autres considérations originales, nous indiquât par quels doigtés nouveaux, par quelles com-

, biiiaisons d'instruments, par quelles expressions imprévues, par quelles symphonies extraordinaires, par quelles orchestrations exceptionnelles, et surtout par quelles gammes célestes on peut toucher et assouvir la fibre de l'amour-propre chez les gens de lettres. C'est une musique spéciale à trouver, et j\ii le regret de le dire, même dans ce livre si complet, le chapitre manque !

Chacun sent comme moi, qu'il n'est pas nécessaire, dans une matière si connue, de citer des exemples et de fournir des preuves. La chose est de notoriété publique, et à quoi bon, dans la plaie générale, montrer des plaies, individuelles? Je ne veux aujourd'hui nommer personne (ils se désignent assez euxmêmes, les malheureux!); mais je pense qu'on me comprendra suffisamment si je me borne à signaler cette manie, celte inconvenance, qui grandit, qui gagne tous les jours, et qui consiste à occuper continuellement le public non pas de son œuvre, mais de soi-même. On ne se contente plus, à cette heure, de faire une bonne pièce, ou un livre passable, on tient à en livrer à la foule tous les tenants et aboutissants, tous les secrets et toutes les roueries. On veut absolument se déshabiller devant le monde, et, ce qui est triste h dire, les plus renommés ne s'en privent pas. Vivent les Augier, qui ont de la pudeur, et c[ui répondent aux questionneurs importuns : « Il ne m'est jamais rien arrivé! » Vivent les Labiche, qui ont de la gloire, et qui ont à peine une biographie. Mais combien d'autres, aussi illustres, dont les noms

viennent, malgré moi, au bout de ma plume, et à qui iem^ réputation littéraire n'a pas suffi! Il leur a fallu une espèce de gloriole personnelle, non plus seulement un renom d'auteurs, mais presque une renommée d'acteurs. Ils n'ont pas seulement écrit, ils ont posét

Ceux-là ont créé un genre nouveau, et. pour donner jdIus d'importance à leurs ouvrages, ont semé autour des végétations parasites f Ils ont inventé ce qu'on appelle aujourd'hui, d'un nom terriblement prétentieux, des genèses. Ils ont voulu absolument nous faire assister à l'enfantement de tous leurs romans et de toutes leurs pièces. On les eût désespérés en leur disant qu'il était assez indifférent au public de savoir comment on accouche dans notre métier» Le public ne voit que l'enfant; que voulez-vous que la conception ou la gestation lui fassent? C'est votre plaisir ou votre douleur à vous, mais lui! En vérité, quel intérêt peut-il y prendre? On l'en a saturé pourtant, on l'a tenu au courant, mois par mois et jour par jour. On lui a montré toutes les étapes de la grossesse et tous les progrès du fœtus littéraire jusqu'à complète élaboration.

De là une série de livres inconvenants, je le répète, ridicules, et où la vanité inconsciente se montre sous son plus désagréable aspect. Je ne veux pas même en citer les titres, je blesserais des amis. Je rappellerai seulement qu'il n'est jamais venu à la pensée de Louis Racine de publier un livre intitulé : Mon père et moi, ni à la pensée de Corneille d'écrire un opuscule avec cette affiche : Moi et mon frère. Aujourd'hui

nos Corneilles et nos Racines nous expliquent tous les détails de leur vie, ou au moins tous leurs procédés de travail. Ils nous diraient volontiers de quel bois est fait le lit sur lequel ils ont l'habitude de se coucher, et surtout quelle est la forme de l'écritoire d'où sont sortis tant de chefs-d'œuvre. Des anciens, des classiques, deux siècles à peine passés, il faut tout rechercher, tout reconstruire, et le moindre document nouveau, la moindre particularité inédite sur leur vie ou sur leur œuvre, vous conduit un homme à l'Académie des inscriptions. Ils n'ont presque j)as parlé d'eux-mêmes. Les modernes, au contraire, les contemporains ont tout dit d'avance, par bonté d'àme -apparemment. Ils ne veulent préparer aucune torture aux Saumaises de l'avenir; ils ne veulent rien laisser c\ faire à la postérité.

Sage précaution, et dont leur mémoire recueillera tôt ou tard les fruits; mais, en attendant, leurs éternelles confidences nous irritent. Nous ne les trouvons pas suffisamment désintéressées. Nous sentons sous ce perpétuel ressassement d'un homme par lui-même, un moi outré, un moi haïssable, qui tourne au fléau. Les écrivains ont toujours été des personnages susceptibles, et voilà qu"ils deviennent des personnages encombrants. L'ancienne philosophie disait à ses élèves : « Connais-toi toi-même î » La nouvelle httérature dit à ses favoris : (( Expose-toi toi-même I )) C'est dangereux !

Maintenant, à qui la faute? Non pas à la masse du public, je l'ai dit et je m'y tiens, mais à un certain

324 CONTRE LK FtOT. [

public, surtout féminin, en tout cas portière, dont la j curiosité se délecte aux révélations et aux confidences ; personnelles, dans un secret espoir de découvrir que les écrivains sont d'une autre pâte que les autres hommes. — Sachez, mesdames, qu'il n'en est' rien !

Il n'en a pas fallu davantage pour décourager la critique sérieuse, qui cherche quelque chose au delà de l'anecdote, et surtout pour échauffer les auteurs. Ce goût que certaines lectrices ont témoigné de les voir plus qu'en pantoufles les a décidément achevés! Ils ont flairé là comme un genre nouveau d'encens intime qui leur a tourné la tète, et dès lors il leur est devenu impossible de ne pas considérer la plus petite observation comme une impertinence. Le pli d'une feuille de rose a exaspéré ces sybarites. Pour donner quelque pointe à vos éloges, pour leur ôter tout parfum de réclame, vous aviez l'attention délicate d'y joindre une objection innocente, un mot qui relevât le compliment par un certain air de discussion. Eh bien, c'était encore trop ! C'était plus que n'en pouvaient supporter ces sensitives. Nos Iléliogabales littéraires, arrivés à ce degré spécial et maladif ou l'hermaphrodite se métamorphose en dieu, n'y voyaient qu'un attentat à leur majesté.

Il est temps que cela fmisse; autrement je ne sais pas où nous irons. Il devient très épineux, non pas de dire la vérité à un auteur, — la chose est impossible, et autant prendre la lune avec les dents; — maïs seulement d'insinuer, dans une parenthèse, qu'il y a

un mot inutile, une imperceptible tache dans son chef-d'œuvre. S'il ne vous appelle pas sur le pré, il vous prend par un endroit plus sensible, vous êtes un homme figue et raisin, miel et vinaigre, une double face, un mécontent, un mauvais camarade, un perfide, un traître. La plus insignifiante réserve, mise là, encore une fois, dans l'unique but de faire repoussoir, prend à ses yeux le caractère d'une abominable hypocrisie. Il semble que vous ayez empoisonné, avec une longue préméditation, la jatte de lait que vous présentez à ses lèvres. A genoux, mon bonhomme, et demande pardon de la liberté grande. Le dernier des plumitifs ne peut te le passer à moins.

Le malheur est que la plupart s'y soumettent, et que les bénisseurs ont remplacé les critiques; si bien qu'on en est réduit à se demander ce qu'est devenu chez nous le jugement, cette qualité maîtresse de notre esprit, et l'indépendance, cette première vertu de notre caractère. Si cela continue, nous ne saurons bientôt plus ce que nos pères entendaient par le fouet de la satire, et cet instrument nécessaire sera un instrument perdu.

Il y avait, je m'en souviens, une phrase et un nom, que je retrouvais sans cesse dans les recueils classiques dont on régalait ma jeunesse, et qui ne laissait pas que de m'y intriguer un peu. C'était la phrase, ou plutôt la malédiction obligée contre les critiques envieux qui essayent toujours d'obscurcir la gloire des grands hommes, et qu'on appelait encore, dans le langage du temps, des Zoïles. Vous vous

rappelez bien cela, n'est-ce pas? La noirceur des Zoïles, la jalousie des Zoïles... En dépit des Zoïles, etc. Eh bien, nous avons trop de grands hommes, on demande un Zoïle pour les humaniser.

Page 1