LA VERITE
Nous pensons à elle comme à la grande Isis voilée. Nous attendons le jour où on soulèvera sans sacrilège son voile. Ce jour viendra.
Quel spectacle que celui de ce peuple habitué à tout apprendre, tout deviner, tout juger, le vrai et le faux, le possible comme l'improbable, ce peuple qu'assourdissaient les mille voix clamantes de la presse, et sur qui est tombé le silence tragique du secret, imposé pour le salut de la patrie.
Les partis ennemis, soudain fondus dans une seule âme, ont accepté cette loi; le pays s'est incliné. De brefs communiqués lui ont seuls appris la marche des armées et il les a vu, comme derrière une mer de brume, évoluer avec mystère, immenses corps sans têtes, troupes anonymes conduites par des fantômes.
Rien de plus angoissant pour notre imagination et nos cœurs. Les généraux? Sauf deux ou trois, on ne sait pas leur nom. Les soldats? On ne sait pas leur place. Les mères, les femmes, les fiancées, suivent par la pensée ces absents dont elles ignorent presque tout, tant qu'ils vivent.
La France a accepté cela. On lui a dit qu'il le fallait. Son patriotisme, son calme, sa résignation ne se sont pas démentis. Elle soupçonne pourtant que cette vérité qu'on lui a promise et qu'x>n lui donne n'est pas toute la vérité. Elle porte un masque qui reproduit la ressemblance sans modeler rigoureusement les traits. Parfois le masque s'écarte : une lueur, un éclair. On croit comprendre ce que tait la bouche muette : des blessures, des morts innombrables, des défaites peut-être réparées à mesure, tous les risques du jeu de la guerre, ce qui est et ce qui sera; les horreurs vandales, les douleurs, les misères, les épidémies, tous les fléaux de la mort.
La France le sait et espère. Elle espère, parce qu'elle compte en ses chefs responsables