‹ Contre les barbares, 1914-1915Chapitre 11 sur 34 · LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

LA VÉRITÉ

•et sur elle-même. Plus tard, on osera critiquer tel ou tel détail. Aujourd'hui, silence et foi ! Mais de quelle ardeur patiente et contenue la France appelle le jour où l'histoire qui s'écrit en ce moment dans le serpentement des armes, dans les ornières des caissons, dans l'éclair des sabres, dans la trajectoire des obus, lèvera son masque noir de poudre et de fumée, pour apparaître avec son vrai visage où l'on apercevra, comme dans un miroir magique, le reflet des villages brûlés et les convulsions des êtres sans défense massacrés.

Quels sillons sanglants, quels ulcères nous montrera ce visage de la vérité ! Soulevés de compassion et d'horreur, nous le contemplerons sans faiblir pourtant, si Celle à qui nous avons fait un si large crédit de confiance, porte dans ses yeux farouches la Victoire !

La Victoire î C'est pour elle que tout un peuple souffre, meurt en silence. Que ton visage alors, si ravagé, si affreux soit-il, nous paraîtra beau, mère des hommes libres, auguste Vérité!

Tous les fils de la France sont debout pour défendre la mère commune attaquée. Tous savent, égaux dans le risque et l'honneur, pourquoi ils se battent.

Ils se battent pour la justice et le droit. Ils se battent pour sauver notre race, une des plus belles races de l'univers, parce qu'elle sait faire face à l'épreuve, s'affirmer brave dans le danger et rester généreuse après. La France (( éternelle », comme l'a si bien dit M. Poincaré, est indispensable aux autres peuples, parce qu'elle marche à l'avant-garde, dressant le flambeau du progrès et lançant de tous côtés la semence des belles idées.

Tous nos fils savent qu'ils défendent quelque chose de plus grand qu'evix-mênies : la Patrie,

Et la Patrie n'est pas seulement la douce terre natale, chaque village et son clocher, chaque ville et ses rues : cela, c'est l'image matérielle de la Patrie, l'image qui remplit nos yeux et nos cœurs, avec le beau regard des mères et le pur sourire des fiancées.

Les soldats de la France savent qu'ils luttent pour autre chose encore : ils veulent conserver à l'Avenir le patrimoine glorieux de nos ancêtres, le trésor des traditions, des mœurs, des lois, des hauts faits de notre histoire, tout ce qui est fixé impérissablement dans les œuvres fécondes de l'action humaine, dans les livres, dans les monuments et surtout dans notre langue si vive, si claire et si forte.

Supposez, en effet, une Europe où ne résonneraient plus les paroles françaises, est-ce possible? Pensez à nos frères de Lorraine qui durent apprendre un idiome étranger, aux petits Alsaciens des écoles, à qui il fut interdit de parler français. Imaginez-vous le sort réservé, en cas de défaite, à nos plus riches provinces? Car T Allemagne a i^ voracité de

.l'Ogre, témoin un récent livre qui a pour titre : Le Partage de la France. On y voit la carte de notre pays coupée aux deux tiers d'un trait rouge. La plus grosse part, de la frontière à Bordeaux, l'Allemagne compte se l'adjuger et l'avaler d'une bouchée; rien que cela, mes amis!...

Comme vous savez et saurez la défendre, avec tout le reste, cette belle langue française qui est notre façon de penser et de sentir, le gage de notre influence dans le monde, cette langue qui enregistre chaque jour les découvertes de nos savants et le courage de nos aviateurs, cette langue qui fait vibrer les chansons d'amour de nos provinces ou la Marseillaise! au chant de laquelle vous chargez à la baïonnette l'ennemi épouvanté !

Et ce faisant, vous ne défendez pas seulement contre lé flot des Barbares votre Patrie, son prestige intellectuel et moral, son présent et son avenir, vous acquittez aussi une dette sacrée envers les survivants et les morts de la cruelle épreuve de 1870-71, nos pères bien-aimés.

Ils n'étaient pas vengés, ceux-là! Et tant d'années s'étaient écoulées (quarante-quatre ans, presque un demi-siècle) que nous semblions résignés à la paix qui du moins assurait le développement de la civilisation.

Mais voyez l'ironie des choses : c'est l'arrogance de l'Allemagne, c'est son défi grossier, c'est son agression brutale qui nous ont contraints à la guerre, cette guerre qui nous coûtera du sang et des larmes, mais après laquelle nous pourrons, selon le mot de M. Viviani, notre président du Conseil, aller, dans un pieux pèlerinage, « bénir les tombes profanées des héros de 70 qui ont attendu si longtemps, avec le tendre embrassement de la Patrie, le réveil terrible de sa justice. »

Oui, vous pensez tous à ces nobles vaincus qui ont tant souffert : soldats de l'armée régulière décimés à Sedan ou affamés sous Metz, mobilisés et gardes nationaux de Paris, troupes improvisées des armées du Nord, de la Loire et de TEst, à nos pères qui, inférieurs en nombre, ont stoïquement tenu tête à Tennemi furieux et harassé.

• A cette heure suprême où nous nous sentons si unis et si forts, c'est leur grande âme qui passe dans notre âme; c'est leur mémoire qui soulève la France entière. - Ce sont eux qui vous soufflent, dans un sublime élan, la volonté inflexible de la revanche et la certitude finale de la victoire !

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