L'ARMEE CONFIANTE
Le beau visage de la France, meurtri par places, mais fier, mais résolu, fait face à l'est et au nord-est. Tête baissée, à ras du sol, son Front inexpugnable résiste et, d'un effort patient, avance. « Le Front, être au Front, venir du Front », belles images qui de leur symbole semblent dire que la plus haute pensée et la force concentrée du pays sont là.
Oui, elles sont là, derrière cette muraille vivante d'hommes cramponnés à la terre natale, terre nourricière et sépulture. Le génie de la France, sa vertu, son énergie sublime sont là!
Quand l'impatience nous mord, regardons ces héros boueux qui oublient ou ignorent qu'ils sont des héros. Graves, avec une résolution inlassable, ils vivent leur jour à jour ascéti-
que : ils souffrent sans se plaindre, et ils ont foi, une foi absolue dans un triomphe final assuré par la justice de leur cause et la ténacité de leur cœur.
Comme il rayonne en ce moment, dans la brume et la neige, à travers la pluie, au pâle soleil de février, le Front auguste de nos armées ! Prenez le plus obscur, le plus ignare de ces terrassiers-soldats, il sait pourquoi il se bat et pourquoi il veut vaincre. Il sait qu'en luttant contre la Bestialité savante, il sauve sa Patrie et assure la liberté pacifique de l'Europe. Quand vous le plaignez, il se redresse et semble vous dire de son regard profond : « Je ne demande pas qu'on me plaigne ». Quand vous l'admirez, il vous répond : « Ce que je fais est tout simple I »
Regardez la France au front, vous qui trouvez lourd le poids de cette guerre gigantesque ; et vous vous sentirez rassérénés, pleins de confiance, déterminés à attendre l'heure; car elle sonnera, soyez-en sûrs, et se sera une des plus belles de notre histoire.
Si nos ennemis avaient le moindre sens des
Ji'ARMÉE CONFIANTE 213
réalités, ils économiseraient leurs espions, leurs agences de publicité, leurs menteurs attitrés, leurs semeurs de doute. Argent perdu que celui-là : ils pourraient l'employer plus utilement !
Comme elles sont émouvantes, les lettres que je reçois de la zone de feu ! Toutes se ressemblent dans leur mâle conviction, leur ferme allégresse. Jeunes amis, qui hier ne pensiez pas à endosser le harnois, et qui avez déjà gagné vos galons d'or ; vieux amis, officiers qui, selon le mot si savoureux de l'un d'eux, « vous régalez ! » dans les tranchées ! Vous vous régalez! Et de quoi donc? De la pluie, du froid, des poux, du manque de sommeil, de la mort suspendue? Non, mais de vous savoir utiles, de remplir votre plus complète fonction d'hommes et de chefs, de vibrer à l'entrain et à l'endurance de vos hommes.
« Vous vous régalez ! » mot splendide, quand on pense à votre existence !
A tous ceux qui trouvent que l'attente s'éternise, à tous ceux qui rêvent d'en finir d'un
coup, ce coup fût-il prématuré ou maladroit, je veux citer cette lettre d'un colonel de ligne. Peut-être croirez-vous la reconnaître déjà, car elle reflète bien d'autres lettres que vous avez reçues. Peu de pages offrent si naturel et si bel accent. Jugez-en :
«... Songez que, depuis plus de trois mois, je vis avec mon régiment dans les tranchées et dans des gourbis enterrés. C'est un beau et brave régiment que les Allemands connaissent bien, et pour cause. J'en ai' pris le commandement sur le champ de bataille, en plein combat. Quels braves gens! Vous ne saurez trop dire combien nos soldats et nos officiers sont admirables de bravoure, d'entrain, de ténacité, d'abnégation gaîment consentie.. Nous devons vaincre et nous serons vainqueurs. Mais il faut s'attendre à ce que la guerre dure longtemps. Le pays doit s'y préparer, ainsi qu'à d'immenses sacrifices. Et surtout pas de paix boiteuse. Pour nos enfants et nos petit-enfants, dans l'intérêt supérieur de l'humanité, les Boches doivent être écrasés.
l'armée confiante 215
(( Voilà, cher ami, le sentiment qui domine chez nous, dans l'armée. Tandis que j'écris ces lignes bien vite, notre artillerie répond furieusement à l'artillerie ennemie et la fusillade crépite. Maligne est à 70 ou 80 mètres au plus des Allemands.
(( Voici un peu plus de trois mois que je ne me suis déshabillé ni nuit ni jour et je ne m'en porte pas plus mal ni physiquement ni moralement. Je crois même que je dormirais mal dans un bon lit. Nous sommes très bien nourris. Le pays fait un effort prodigieux pour ses soldats qui ont largement tout le nécessaire. Vêtements chauds, approvisionnements, tout vient à profusion, aussi ne verriez-vous que figures réjouies parmi ceux... qui restent... »
Méditez cela, gens au visage soucieux, écouteurs de mauvais bruits, et puisez dans cette prose à la Spartiate un réconfort définitif.
Heureux les hommes qui vivent la vie dure du Front, heureux ceux qui les commandent ! Ils n'ont pas de temps à perdre pour commenter les milliers de rumeurs qui passent. Ils ne se demandent pas si c'est demain que l'Aile-
magne mangera son dernier pain et fera cuire son dernier cochon. Ils ne se préoccupent pas de savoir si la Roumanie ou la Bulgarie trouveront leur intérêt à marcher. Les félicitations de M. Wilson pour l'anniversaire du kaiser les laissent froids. Et si le Pape ordonne de prier pour la paix, ils savent bien qu'ils ne quitteront leurs* armes qu'après une paix glorieuse.
La France sera sauvée par sa nation, ses hommes libres ployés à la discipline du devoir et s'immolant à tous les sacrifices. Elle sera sauvée — elle l'est virtuellement déjà — par ces mille traits de bravoure, de dévouement, de générosité qui foisonnent comme les blés d'un sol riche. Du généralissime Jofïre au dernier soldat, un immense bloc d'énergies sacrées se recueille et bientôt, *se détendra avec une propulsion formidable.
Regardons au Front, toujours au Front! Conformons notre patience, notre sagesse, nos efforts, notre dévouement à l'admirable exemple que nous donnent les soldats, nos frères ! Que la Nation réponde de toute sa ferveur et
l'armée confiante 217
de toute sa volonté à la salvatrice de demain, à l'armée sans faiblesse ni crainte, l'armée calme et résolue, l'armée obéissant à ses chefs et sûre d'elle-même, l'armée stoïque, l'armée confiante !
Une grande revue ouvre une enquête pour savoir si les enfants imposés par le viol allemand à de malheureuses femmes, doivent naître, grandir à côté des autres petits Français, et mêler aux déchets de notre race un redoutable appoint d'hérédités criminelles ou morbides?
Il n'est guère de problème plus complexe et plus poignant. Qu'on me permette de l'aborder avec tristesse et franchise.
Il est malheureusement certain que ces attentats ont été nombreux, beaucoup plus nombreux que la licence de la guerre ne le comporte d'habitude : il y a eu là un débordement de sadisme et de vilenie en tous points digne de la grossière Kultur. Des femmes de
soixante-dix-neuf ans, des enfants de onze ans, des religieuses n'ont pas été épargnées; la mort même n'a pas été respectée. L'effroi justifié dans certaines populations du Nord a été tel que les mères ont coupé les cheveux de leurs fillettes et les ont habillées en garçons pour déjouer l'instinct de ces brutes sans nom.
S'imagine-t-on l'horreur de ces attentats commis dans une rage de luxure et une frénésie de meurtre, sous la menace des baïonnettes et suivies souvent de mutilations mortelles? Pour celles qui n'ont subi que l'oppression ignoble, quelle épouvante et quelle angoisse de sentir lever dans leurs flancs le germe d'une vie odieuse, infâmée par les plus hideux souvenirs ! On compte parmi ces martyres des adolescentes à peine pubères, des mères souillées sous le regard de leurs enfants, des épouses que leur mari, absent ou ligoté, n'a pu défendre. Toutes les classes sociales ont payé leur tribut à ce lot de malheureuses dont le sort est devenu public, ou s'est enseveli dans le secret des familles.
La question de l'enfant se pose pour elles
pressante, redoutable. Accepteront-elles la fatalité, seront-elles vouées à des existences gâchées, flétries, que hantera l'opprobre vivant d'une présence innocente, certes, mais désavouée par leur volonté, leur pudeur, leur révolte d'âme française?
Quelles difficultés soulèvent ces cas de conscience, variables selon l'âge, les circonstances, le caractère, le moral ou la religion individuelles î Quel embarras pour l'État, qui cependant encourt une responsabilité de protecteur, et qui doit réparer, dans la mesure du possible, le mal qu'involontairement l'invasion de notre pays a laissé commettre.
A qui appartiendra-t-il de décider dans ce conflit poignant qui oppose la nature et la société, les lois actuelles et la répulsion des sentiments les plus légitimes? Sans hésiter, je réponds :
A la mère, à la mère seule qui a souffert dans son corps meurtri, son âme violentée; à la mère qui, en- vertu d'inexorables lois physiques, assume le lent supplice de cette procréation monstrueuse
222 CONTRE 'LBS BARBARES
Est-elle croyante de cette foi qui vient du cœur et non des lèvres, jugule la raison et ploie toute résistance intérieure? L'Église lui donne un conseil, voire un ordre d'humanité envers l'enfant et elle-même. La femme doit se résigner, nourrir et élever ce triste fruit, le laver par le baptême, en faire un bon chrétien. C'est, je crois, la doctrine de l'Église, qui voit dans ces malheurs une des misères inhérentes à la misère humaine due au péché originel, et aussi une épreuve imposée, un mérite à conquérir.
Pour celles qui ne croient pas où sont indifférentes, et en qui l'horreur de mettre au monde un étranger pétri d'un levain de bestialité l'emporte sur le trouble éveil de la maternité, comment leur refuser la possibilité de rejeter, pendant qu'il est temps encore, le fardeau? Ne semble-t-il pas que l'État doive exceptionnellement faire fléchir la rigueur du Code et, avec garanties et précautions^ autoriser Tavortement légal ou absoudre Tavortement clandestin?
Je sais qu'il y répugne, pour des raisons
dont on ne peut méconnaître la valeur morale. Il semble toutefois que, selon la proposition de M. Louis Martin, l'État pourrait fermer les yeux sur l'avortement clandestin des victimes de Tinvasion.
Je ne me dissimule pas la gravité d'une pareille mesure; je la réprouverais en toute autre circonstance. Mais qui oserait vraiment dire ici à une femme non coupable : « Accepte cette malédiction » ; au mari, qui se battait peut-être en ce moment : « Tiens, prends ce cadeau de l'ennemi » ; aux frères, aux sœurs : « Subissez cet étranger! » Quel juré oserait condamner l'avortement commis dans de semblables conditions?
Ce n'est pas, je le dis bien haut, un conseil que je donne; je vois là un morne droit pour la société et l'individu. Encore conviendrait-il que la victime s'inspirât de sa conscience profonde, et non des influences de famille, intérêts sociaux, peur du scandale, avant de se décider â sacrifier cet être pétri partiellement de sa chair et imprégné de sa pensée.
Si l'enfant vient au monde, — et pour
beaucoup de mères, il ne faut pas se le dissimuler, une suppression anticipée deviendra chaque jour plus difficile et plus dangereuse, — le point de vue change. Dès lors, un être existe, un paria innocent qui n'a pas demandé à venir et que Ton ne peut plus, sans crime contre la nature et la société, sacrifier. Si la mère le repousse, l'État devra recueillir Tindésirable et assurer son entretien comme son éducation sous un contrôle rigoureux et paternel.
Si la mère, résignée et stoïque, mère avant tout, acce'pte la responsabilité définitive de sa fonction, l'Etat devrait encore, si elle le désirait, lui en alléger les charges. A celles qui ne demanderaient rien que de conserver dans leur enfant leur douleur vivante et un devoir difficile, à celles qui ne voudraient voir dans ce petit visage mystérieux et inquiétant qu'un reflet d'elles-mêmes, resterait l'obligation morale absolue d'élever cet étranger en vrai Français. Et quiconque saurait leur infortune, leur devrait discrétion, pitié et respect. Seule, en effet, une bassesse digne de
celle des Allemands pourrait sourire de ces tragiques situations, se permettre un sarcasme ou un blâme.
Nous devons plaindre et honorer ces jeunes filles et ces mères martyres, et non les délaisser de notre indifférence ou les peiner de notre injustice. L'État a ses devoirs de prévoyance et de secours, nous avons les nôtres. Joignons tous nos efforts aux siens pour aider ces élues de la plus cruelle souffrance à oublier leur malheur et à renaître à des espoirs plus consolants.