L'HOMME AGENOUILLE
Elle est sinistre, cette photographie que reproduisait récemment une revue genevoise. On y voit l'empereur François-Joseph en prière. En vérité, c'est bien lui, agenouillé, en uniforme blanc, grand cordon en sautoir, ses coudes soutenus par le balustre de l'oratoire. Sa grosse tête chauve s'incline de biais sur ses mains gonflées dans des gants blancs ; l'arcade sourcilière enchâsse le creux d'ombre des yeux fermés; son nez plonge dans les épaisses moustaches, et les favoris, comme une mousse blanchâtre, noient les vieilles joues.
Il est impressionnant de recueillement morose. A quoi pense-t-il, ce souverain chargé d'ans, d'honneurs, de tristesses, d'impuissance, et dont le faste impérial n'a pu dissimuler les
ruines accumulées : drames domestiques, échecs militaires, la division dans son double royaume, une tyrannie de fer maintenant agrégées toutes ces disparates et toutes ces discordes ?
Homme, il a été accablé des p^res catastrophes; comme des spectres familiaux,- il peut évoquer Maximilien fusillé, Charlotte folle, l'impératrice Elisabeth poignardée, l'archiduc Rodolphe sombrant dans un sanglant mystère, l'archiduc héritier assassiné à Sarajevo. Il a pu dire, voilà des années : « Maintenant, rien ne peut plus m'atteindre ». En effet, il semble plus que blasé, indifférent ; il a le froid morne de la pierre.
11 est lourd, et dans sa forte animalité, il s'affaisse, rongé par les tarets des jours innombrables, vermoulu comme un cadavre embaumé. Peut-être, si on le poussait du pied, s'écroulerait-il en poussière. Tel quel, il garde une forme humaine qui surprend et inquiète. Son crâne chauve semble énorme. Que recouvre cette coupole de parchemin et d'os, on se le demande. Que peut-il subsister dans ce
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cerveau perverti par l'adulation, le mensonge, anémié par Tair de ces hautes cimes où meurt la vie ?
Il prie, mais quel Dieu? Et comment peutil encore prier ? Quoi, ce souverain étroit, orgueilleux, bigot, féroce, dont la vie se maintint, comme celle de certains sultans, par la mort de ses sujets, les cours martiales et les fusillades, ose élever sa pensée vers un Dieu de clémence et de miséricorde ? Si près de la tombe, il prie, comme le roi adultère, incestueux, fratricide de la Tragédie d'Hamlet. Confiant dans la vertu des sacrements, sanctifié par l'hostie ou prêt à la recevoir, penset-il donc qu'il y a au Paradis, pour les grands de la Terre, des privilèges d'exception ?
Voilà qui confond la pensée, François-Joseph prie ; et sa main très chrétienne, de ses doigts gourds, a signé la sentence de mort des Serbes. Il a signé ces phrases effroyables :
« Je ne permets pas qu'on fasse prisonniers les habitants trouvés sans uniforme et en armes. Ils doivent être fusillés sans exception. » Et encore : « Il ne faut voir dans tout
habitant qui est trouvé hors des villes et des villages qu'un membre des bandes qui a caché ses armes. Coname le temps manque pour faire de plus amples recherches, il faut fusiller les habitants ainsi trouvés, s'ils paraissent le moins du monde suspects ».
Regardez-le : vous ne voyez ni scrupule ni repentir sur ces traits rogues. A peine l'ennui des défaites ajoutées aux défaites. Entrevoitil son empire menacé : la Hongrie assaillie par l'armée russe et se demandant peut-être si elle ne pourrait acheter son salut par la paix ? Se promet-il de ne jamais rendre le Trentin à l'Italie qui, attentive, guette? Espère-t-il, avec l'aide du kaiser, réduire enfin la Serbie ? Pense-t-il amadouer la Roumanie qui s'arme ? Aperçoit-il, comme dans un cauchemar des sorcières, les tronçons des nationalités confondues sous sa loi reprendre corps et âme vivante? Pressent-il le châtiment et la misère honteuse de son déclin ?
Rien ne l'annonce. Ce bloc enfariné qui ploie, ce macrobe décrépit, en qui s'incarne le destin de plus de quarante-sept millions
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d'êtres, ce potentat à la veille de perdre son trône et sa couronne, s'entête à. son oraison obtuse. Immobile, il prie : n'a-t-il pas Dieu pour lui et la neutralité affligée de son représentant à Rome ? Sans doute, quand il lui a demandé de bénir les armes de l'Autriche entrant en guerre contre la Serbie, l'ancien, pape, plus intransigeant que le nouveau, lui a répondu : « Je puis bénir la paix, non la guerre. » Mais François-Joseph n'a pas compris la leçon ni écouté le conseil.
Est-ce qu'il dormirait ? Comment la rumeur des batailles gigantesques que ses généraux livrent, comment le bourdonnement d'alarme de ses peuples ne le réveillent-ils pas ?
Serait-il mort? N'est-ce pas un mort entre les morts que l'homme qui a voué au massacre, par sa volonté, des foules plus nombreuses qu'il ne repoussera de moissons sur les vastes charniers de la Serbie, de la Pologne et de la Galicie ? Que lui reste-t-il d'humain ? Par qu'elle fibre se relie-t-il encore à ceux qui pensent, agissent, jouissent et souffrent ?
François-Joseph espère sans doute encore.
Le kaiser lui a dit qu'on serait vainqueur. Et^ prostré, il invoque le Seigneur du sang et des flammes, un Dieu à son image, dur, égoïste et cruel.
François-Joseph agenouillé prie...