‹ Contre les barbares, 1914-1915Chapitre 3 sur 34 · POUR MON FILS · texte numérisé non relu

POUR MON FILS

Yves-Paul, mon cher garçon, ce n'est ni aujourd'hui ni demain que tu liras cet article. Tu as deux ans; à peine commences-tu à épeler l'univers sur les visages qui t'entourent, sur le relief sensible des objets et les formes mou-

b CONTRE LES BARBARES

vantes des animaux. Tu baignes dans un mystère confus et il te faudra des années pour arriver à en prendre une conscience à peu près nette et à discerner les fils essentiels de cet immense écheveau. Mais dans vingt ans, tu liras peut-être ces lignes. Ainsi, à celui qui part pour un long voyage, lance-t-on d'avance un câblogramme qu'il trouvera en débarquant.

Dans quelle France vivras-tu alors et y aurat-il une France? Je me ferais crime d'en douter, et ce n'est pas moi qui proféi'^rais un tel blasphème, bien que^ à en juger par les apparences, la France de 1934, si elle continue à aller de ce train, doive être une France dépeuplée, offrant comme contingents de défense aux agressions du dehors un lot minable d'alcooliques, de dégénérés, d'épileptiques et de crétins.

Ne crois pas que j'exagère. Ce n'est pas une prédiction que je fais : je ne suis pas M""*" de Thèbes, je ne lis pas l'avenir dans le marc de café et les tarots, je ne suis pas l'homme dont le portrait, à la quatrième page des journaux,

Page 1