‹ Contre les barbares, 1914-1915Chapitre 30 sur 34 · L'ALLEMAGNE ET LES NEUTRES · texte numérisé non relu

L'ALLEMAGNE ET LES NEUTRES

On écrira un jour l'histoire des neutres. Ce sera un des plus frappants épisodes de la psychologie des peuples. Aujourd'hui, nous pouvons en parler avec le sourire de notre conscience tranquille et de notre dignité persistante, sans ménagements intéressés, sans acrimonie d'espoirs déçus.

Il faut bien le reconnaître, les neutres, au début de la guerre, ne savaient à qui entendre. Inondés de fausses nouvelles et de mensonges allemands, travaillés par l'influence, le commerce, les espions allemands, admirant la force allemande, la science allemande, la prospérité allemande, ce n'est pas de notre côté qu'allaient leurs sympathies. Dans certains pays, elles flottaient; dans d'autres elles

penchaient nettement en faveur de TAllemagne.

Et c'était bien un peu de notre faute : les apparences nous donnaient tort. Nos parlementaires s'indignent de la suspicion où les tient le pays; mais des débats sans noblesse, de stériles intrigues, la paresse ouïe mauvais vouloir opposés par eux à des réformes vitales, leur ingérence abusive dans les rouages de l'administration, leur dictature occulte avaient lassé bien des républicains eux-mêmes- et désappointé Tétranger. On croyait la France déchirée par ses dissensions intestines, aveulie et frivole, appauvrie par la dépopulation, infectée par l'alcoolise; on la jugeait sur cette écume qui monte à la surface des eaux les plus profondes : les goûts de plaisir d'un certain monde de pacotille, les thés-tangos, les petits théâtres obscènes, tout comme si les grandes capitales n'offraient pas les mêmes exhibitions niaises ou scandaleuses.

La guerre, vint en coup de foudre, bien que l'orage eût été préparé de longue date par les agresseurs ; elle éclata, dans une complexité

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si formidable de causes et d'intérêts que la clairvoyance des neutres ne démêla point, dans cette obscurité soudaine appesantie sur l'Europe, d'où partait l'éclair.

L'Allemagne, par un débordement inouï de propagande, toutes les pressions que peuvent exercer la crainte et l'intérêt, s'efforça de conquérir ou de garder leur sympathie. Elle y eût peut-être réussi si elle, s'en était tenue à la force de ses armées, et si, sans cruautés vaines, forçant le passage en Belgique, elle avait déclenché sur ses ennemis le ressort massif de sa redoutable machine de guerre.

Par malheur elle agit, on sait comment, et elle parla, beaucoup trop ! Quand on sut comment elle traitait les villes d'art, les villages innocents, les femmes et les enfants, quand on ne vit plus dans ses troupes braves et disciplinées que des hordes d'assassins, de pillards et d'incendiaires, un long frisson courut où l'incrédulité le disputait à l'horreur et à l'effroi.

Très vite pourtant il apparut, d'après les carnets de route, les lettres, les ordres même

des chefs^ que ces atrocités répondaient à un système de guerre concerté et réfléchi, remontant du dernier lieutenant au kaiser luimême. Et que fut-ce lorsque, à travers les apologies éhontées de ses intellectuels, la philosophie hideuse de l'Allemagne se révéla?

C'est alors que pour nous, acteurs et spectateurs, le spectacle des neutres devint intéressant. L'opinion publique chez eux, et en grande majorité, disons-le à leur honneur^ flétrit avec une sévérité chaque jour plus indignée cette conception barbare du progrès, la bassesse d'une Kultur qui se dresse contre la civilisation pour l'anéantir, l'affirmation de la force brutale servant l'esprit de conquête le plus injuste et l'épanouissement du matérialisme le plus grossier.

Quant aux gouvernements, ils se renfermèrent dans une réserve, dont il n'est pas injurieux pour eux de dire qu'elle fut plus que prudente et déçut l'idée de justice que chacun porte en soi. Si tel petit peuple trouva une excuse dans les risques qu'il eût couru à manifester trop haut sa réprobation, par

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