‹ Contre les barbares, 1914-1915Chapitre 31 sur 34 · L'ALLEMAGNE ET LES NEUTRES · texte numérisé non relu

L'ALLEMAGNE ET LES NEUTRES

contre le silence gardé par M. le président Wilson, à l'égard des plus flagrantes violations du droit, devait susciter dans son propre pays des appréciations sévères, dont le dernier livre de M. Roosevelt nous apporte le témoignage éloquent.

Nous ne citons cet exemple que parce qu'il fut le plus significatif, venant d'un grand peuple qui ne risquait rien à se faire l'interprète platonique des vérités morales éternelles foulées aux pieds par l'intellectualisme et le militarisme allemands. Et qu'on nous entende bien, nous avons autant le souci de rindépendance des neutres que de la nôtre ; nous les estimons parfaitement libres de n'agir que dans la mesure de leurs intérêts et à l'heure qui leur conviendra; nous pensons seulement que, venues de haut, du pouvoir même qui les représente, leurs protestations en faveur de la justice opprimée eussent honoré l'humanité et donné quelque noblesse à cette heure effroyable.

Comment oublier que l'Allemagne a commis un crime sans nom, et que ce crime doit être

jugé et puni ? Sans doute les intérêts économiques et matériels ont leur prix, mais que penser d'un monde où les intérêts moraux n'auraient plus leur place ?

L'historien du rôle des neutres saura un jour nous montrer de quel poids les raisons positives pèsent dans la conduite des nations; il expliquera -par quels moyens, avérés ou secrets, l'Allemagne menacée dut à la connivence de certains Etats de renouveler ses stocks et ses approvisionnements jusqu'au jour où le blocus resserré autour d'elle rendit ces compromissions plus rares et plus difficiles.

Ce ne sera pas un des chapitres les moins curieux de cette étude du cœur et du cerveau de ces grands témoins, que celui qui racontera leur juste indignation, le jour où la menace allemande de torpiller indistinctement tous les navires passant dans la zone de guerre leur fit si fortement sentir ce que l'agression teutonne peut avoir de cynique et d'odieux. Ce jour-là nous bénéficiâmes de sympathies fondées sur le péril commun autant

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que sur cet égoïsme particulier qu'on a si ingénieusement qualifié de « sacré ».

Sachons attendre que la vérité et le temps aient fait œuvre réparatrice : par leurs maladresses et par leur stupide orgueil, les Allemands travaillent en notre faveur dans l'esprit des neutres les plus favorables à leur race et les moins bien disposés pour nous. Songeons que tout ce qui pense haut et fier se rallie d'âme et d'espoir à la cause que nous défendons, parce que c'est celle de l'Esprit contre la Bête. La déclaration du grand Blasco Ybanez, le sang versé par les généreux Garibaldi sont le plus sûr garant que nous luttons, cette fois encore, pour la liberté du monde.

Les neutres le comprendront et nous donneront entièrement raison, surtout quand nous aurons vaincu, avec ou sans eux.

L'HEURE AU CADRAN

Il y a juste quarante-quatre ans, la guerre franco-allemande prenait fin. L'Assemblée nationale avait ratifié le l®*" mars les préliminaires de paix. Le vieux Guillaume, le prince royal et Bismarck quittaient Versailles. Le cauchemar cessait.

Il a recommencé voilà sept mois et plus, dans ce même lumineux juillet si bien fait pour la douceur de vivre; et il dure, il durera peut-être encore longtemps. Ne nous en plaignons pas ! L'heure qui inscrivit au cadran de l'histoire le traité de l'humiliante paix sonnera, par un juste retour, la défaite de nos ennemis.

Il fut étonnant, ce départ des vainqueurs. Le livre de Délerot, Versailles et V Occupation allemande, en a fixé incisivement le souvenir.

Si Ton met à part le prince royal, à la modération duquel on dût de retrouver le Musée presque intact, ni Tempereur-roi, ni Bismarck et leur suite ne surent s'épargner le reproche de s'être conduits moins en gentilshommes qu'en barbares mal dégrossis.

Sans doute Guillaume P'' n'emporta, comme butin personnel, de l'hôtel de la préfecture, qu'un flambeau en bronze doré; mais le constat immédiat fait après son départ enregistra force meubles brisés, des malles de linge pillées, un guéridon, un secrétaire de marqueterie et d'autres objets de prix volés. Le maître d'hôtel du roi de Prusse emporta les casseroles de cuivre. Quant aux appartements occupés par Sa Majesté, ils étaient dans un état de désordre et de malpropreté incroyable. Déjà, en ce temps-là, les rideaux de soie servaient aux plus immondes emplois.

Pour Bismarck, descendu rue de Provence, à rhôtel Jessé, ce fut une bauge qu'il laissa. La cuisine, pleine de bouteilles cassées, répandait une odeur infecte; un magnifique service de linge damassé requis de la ville

L HEURE AU CADRAN

pour un banquet diplomatique avait filé avec les bagages ; dans un secrétaire placé dans le cabinet particulier de Bismarck et où n'entraient que des officiers supérieurs^ on vola, outre un rouleau contenant 400 francs d'or, des bijoux et une collection de médailles. La vaisselle était en miettes, les armoires forcées, les clés disparues. Mais Bismarck avait donné généreusement au jardinier 40 francs « pour les réparations de l'hôtel », en ajoutant, avec son humour cynique :

u Madame de Jessé doit être contente. »

Personnellement, il convoita une pendule (lui aussi!) que M""^ de Jessé refusa de lui vendre. Cette pendule, que Bismarck avait fait transporter dans son cabinet de travail, était en marbre et ornée d'une statuette en bronze représentant un Satan enveloppé de ses ailes et méditant.

On comprend qu'il y tint, car il dit A la propriétaire :

« Voilà, Madame, cette pendule dont vous parliez tout à l'heure... Ah! Thiers la détestait bien... Nous avons longtemps discuté devant

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elle. Il ne pouvait la voir et répétait toujours : a J.e diable, le maudit diable!... » La paix a été signée devant elle ! »

M""® de Jessé se refusa à toutes les instances et offres d'argent des secrétaires de Bismarck. Rendons à ce dernier cette justice qu'il ne prit pas la pendule de force : un sous-ordre déroba seulement le balancier pour lui en faire hommage. Et depuis, la pendule surmontée du Satan de bronze resta arrêtée sur la minute à laquelle Bismarck quitta Versailles, au grand soulagement de ses hôtes, ce qui lui fit dire, mi-plaisant, mi-irrité :

« Comme tout le monde, ici, est content de me voir tourner les talons ! »

Il y a de cela quarante-quatre ans. Et la seconde ruée allemande a dépassé en horreur et en cruauté la première. Moins réservé que son grand-père Frédéric, nous avons su que le kronprinz était capable de voler sans pudeur. Du haut en bas et partout, le pillage fut systématiquemeut organisé. Les orgies de Champagne auxquelles se sont livrées les troupes allemandes à Chàlons-sur-Marne lais-

L HEURE AU CADRAN

sent loin derrière elles les bouteilles vides de l'hôtel Jessé. Qu'importe, regardons plus haut, regardons plus loin; épions dans le ciel de l'avenir l'heure imprécise encore, mais certaine, qui sonnera le glas de l'Allemagne et le grand jugement des alliés.

Que cette heure vienne, il n'est, dans tout l'univers conscient, pas un être qui en doute. L'Allemagne s'est condamnée par ses crimes, son orgueil insensé, la bêtise de ses mensonges, la brutalité cynique de tous ses actes.

Où se signera le traité de la paix forte et dure, de la paix expiatoire que nous voulons et imposerons? Quelle horloge mémorable enregistrera de son timbre de métal cette heure solennelle? Nul ne le sait. L'essentiel et que ce destin s'accomplisse, et iL s'accomplira.

Si le Satan de bronze symbolique qui surmontait la pendule de M"'^ de Jessé présida à la douloureuse paix, ne serait-il pas, par contre, d'une légitime et belle ironie que la pendule fatidique, témoin de notre paix victorieuse, dressât sur son socle une Justice portant les balances et armée du glaive?

Jamais nous ne ferons entendre une clameur assez haute contre la sauvagerie allemande. Quand nos adversaires inondent les pays neutres de leurs prospectus mensongers et de leurs bulletins frauduleux, calomnient à plaisir et inventent les pires inepties, ne nous faisons pas tort, de grâce, par notre silence digne ! Il appartient au gouvernement, et je suis persuadé qu'il s'y emploiera de plus en plus, d'assurer la plus large divulgation a l'exposé des crimes commis au nom de la Kultur,

Deux documents viennent de paraître, qui à ce titre valent d'être propagés dans l'univers entier. L'un est le « Mémoire des Cent », l'autre le « Rapport officiel de la commission

d'enquête sur les actes commis par l'ennemi en violation du droit des gens ».

Le « Mémoire des Cent » est une réponse à l'impudente déclaration des quatre-vingttreize intellectuels allemands. C'est, rédigé par un de nos plus distingués écrivains, un pianifeste indépendant : il s'étaye sur des pièces officielles du sous-secrétariat des Beaux-Arts, et démontre avec une précision sobre et forte l'intention odieuse qui présida au bombardement de la cathédrale de Reims, du beffroi d'Arras, des villes de Soissons, de Senlis, comme au sac crapuleux de Louvain.

Cent écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, artistes dramatiques ont signé ces pages. Elles n'ont pas pour but de convaincre la mauvaise foi allemande, mais de la confondre publiquement devant l'avenir et devant l'histoire. La triste, la grave éloquence d'un pareil mémoire constitue le plus irréfutable réquisitoire contre la méthode de guerre et la cynique philosophie d'un peuple dégénéré.

A ces universitaires d'Allemagne, à ces savants officiels, laquais par la pensée, enrégi-

mentes au service de Krupp et du militarisme, le « Mémoire des Cent » oppose, par l'éclectisme des tendances d'art représentées, l'indignation de la conscience individuelle la plus libre qui soit.

Cet appel à tous les amis de la Beauté outragée mérite d'être entendu, et il dépend de nous tous qu'il le soit.

Le second document, publié ces jours-ci dans le Journal officiel et cité par de nombreux journaux, constitue un des plus saisissants procès-verbaux que cette guerre monstrueuse ait enregistrés. Après le relevé des atrocités teutonnes dans nos contrées envahies, ce second monument d'horreur, sans faire oublier le premier, le dépasse peut-être en prouvant la préméditation atroce ' et l'acharnement continu du forfait.

C'est l'histoire navrante des « Esclaves », l'histoire de 10,000 prisonnier-S civils emmenés comme otages en Allemagne, et rapatriés dans un état de misère morale et physique qui égale les descriptions de Dante.

Imaginez des populations entières de femmes

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