LA GRANDE VOIX D'ITALIE
Ce n'est pas celle du canon éveillant les échos du Trentin, ce n'est pas le chuchotement des pourparlers par lesquels Tltalie s'ef-. force d'acquérir, avant de se décider à conquérir. C'est une grande voix pourtant. Elle a résonné d'un timbre d'or devant le monument des Mille, et a soulevé dans son essor deux cent mille âmes frémissantes. Gabriele d'Annunzio a parlé.
Il a parlé en inspiré, c'est-à-dire en poète ; il a parlé en historien visionnaire et divinateur; il a parlé en grand Italien, ivre d'un amour sacré pour les destinées de sa patrie.
Un tel discours devait prolonger ses vibrants échos par-dessus "Gênes-de-la-Mer, se répandre en lave ardente dans la Péninsule,
franchir les fi'ontières et émouvoir quiconque a le sens de la beauté et de la justice armée du glaive.
Heureux les hommes qui, en une heure élue, donnent leur voix magnifique aux aspirations d'un peuple et l'incarnent en accents immortels ; heureux les peuples qui possèdent dans leur sein ces buccinateurs souverains ! Gabriele d'Annunzio eut ce destin prédestiné d'exprimer, à Theure qui arriverait, décisive entre toutes, les mots fatidiques par lesquels, comme à travers les lueurs fulgurantes d'un glaive de feu, une nation, jusqu'en ses profondeurs les plus obscures et ses êtres les plus humbles, prend conscience de ses devoirs envers elle-même. .
Cette mission, si haute et si belle, il est rarement donné aux poètes de l'accomplir en une époque où l'action n'r.^t plus la sœur du rêve et où les réalités positives étouffent presque toujours l'Esprit. Nouveau Lamartine, Gabriele d'Annunzio a su, en termes inoubliables, devant l'ombre auguste du maître soldat par qui se fonda l'unité de l'Italie,
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convier celle-ci à sa définitive grandeur, dans une lutte que sanctifie la conscience du droit et qu'honoreront les plus nobles alliances.
Ce n'est pas la première fois que le patriotisme du grand poète se révèle aussi superbement : on se rappelle que jadis des strophes enflammées contre TAutriche-Hongrie lui valurent la censure du gouvernement italien. Les temps changent et s'accomplissent, puisque cette fois le roi d'Italie Ta félicité par un télégramme singulièrement expressif.
Pour nous, Français, nous devons une profonde gratitude à cet écrivain rare entre tous, dont les romans, chatoyants de vie comme des joyaux et de poésie comme des poèmes^ ont, grâce à l'art du traducteur G. Hérelle, enrichi et magnifié le patrimoine des œuvres qui ont une double patrie : leur patrie propre et l'Univers. Comment pourrions-nous jamais oublier que le premier de tous les siens, Gabriele d'Annunzio se déclara notre allié, avant même que coulât le sang pur des généreux Garibaldi?
Si nous pouvions avoir le moindre doute sur la portée du discours de Gabriele d'Annunzio, nous le mesurerions à l'effet produit en Allemagne. Les journaux allemands ont senti que la parole ailée du poète serait sur toutes les bouches italiennes le charbon de feu qui purifie et cautérise, un puissant topique d'énergie et d'ivresse guerrière.
Toutes les manifestations qui ont suivi l'émouvante commémoration du monument des Mille ont montré, acclamé par la foule qui se reconnaissait en lui, le poète grandissant dans l'enthousiasme populaire comme le symbole vivant de la conscience nationale.
Grabriele d'Annunzio aura sans doute de grandes heures encore. Nul mieux que lui ne saura être la grande voix de l'Italie. Revers ou victoires de son peuple, il trouvera des accents incomparables pour célébrer les morts et glorifier les vivants. Mais jamais peut-être ne sonnera plus pour lui cette minute sacrée où, sentant frémir sous ses pieds la terre natale, l'héroïque œuvre de l'immortelle puissance romaine, il attesta l'avenir de sa race.
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haussée dans l'épreuve et cimentée dans le sang du sacrifice.
Les destinées de l'Italie peuvent maintenant s'accomplir, telles que les hommes qui la gouvernent les auront préparées et voulues. Nous ne pouvons que souhaiter à notre sœur latine la prospérité des armes. Ce qui importait fut : le cœur italien s'est révélé à nous ; Gabriele d'Annunzio l'a élevé dans ses mains tout palpitant vers l'aurore. L'éclair du verbe a resplendi ; attendons maintenant que le tonnerre gronde et que l'épée frappe I
Réjouissons-nous de ce que la désignation du nouveau sous-secrétaire d'État, M. Albert Thomas, assure une impulsion plus active encore à l'armement de guerre. Louons MM. Charles Humbert et Henry Bérenger, tous deux membres de la commission sénatoriale de Tarmée, d'avoir réclamé que la France entière devienne, de plus en plus, un immense atelier de fabrication d'artillerie. Là est la délivrance de notre sol et la victoire. Les derniers succès du Nord l'ont prouvé !
Combien M. Charles Humbert, reprenant son effort continu, a raison de prôner l'industrialisation intensive de la guerre ! Jamais Ton ne fera assez et jamais l'on ne fera trop pour regagner le temps perdu avant le 2 août
1914, ^our doubler la valeur du temps si bien employé depuis !
Reportons-nous aux séances du Sénat, les 13 et 14 juillet. Quel coup de tonnerre dafîs ce ciel orageux où Ton ne voulait voir que la splendeur de l'été et la douceur de la paix ! Le discours de M. Charles Humbert ébranla la nation. Son réquisitoire, énumérant les imperfections et les retards de notre préparation militaire, fît une impression si forte que M. Clemenceau put s'écrier : « Depuis 1870, je n'ai pas assisté à une séance du Parlement aussi" émouvante, aussi angoissante, aussi douloureuse que celle d'aujourd'hui ! »
Que disait donc M. Humbert au nom de la commission de l'armée ? Ceci, en substance :
« Notre artillerie de campagne, constituée par le 75, était excellente et supérieure à celle de l'Allemagne.
(( Mais nous manquions des obusiers l^ers réclamés par le président du comité technique de l'artillerie et le conseil supérieur de la guerre. Nos corps d'armée possédaient 120 canons de 75 en face de 160 canons allemands.
« L'Allemagne pouvait nous opposer une formidable artillerie lourde, canons longs et mortiers à tir rapide, à grande puissance, et nous n'avions à peu près rien d'équivalent.
« Nos places de siège contenaient des canons datant de 1878, insuffisants comme portée en égard de l'adversaire.
(( Nos stocks de munitions pourraient à peine répondre aux besoins de début d'une campagne, et la fabrication ensuite n'était pas assurée.
« Nous manquions de tracteurs mécaniques et du combustible indispensable pour les mettre en mouvement, alors que l'Allemagne entretenait des centaines de milliers de litres d'essence dans des réservoirs inexplosibles en verre armé.
(( Nous manquions de chaussures pour l'infanterie en campagne, de tentes-abri individuelles, de ponts métalliques démontables pour voies ferrées, de projecteurs électriques et d'équipages radio-télégraphiques.
« Nos places de l'Est et Maubeuge voyaient leurs communications de télégraphie sans fil
dépendre du poste plus important de Metz, qui pouvait les brouiller et les paralyser.
« Enfin la défense des côtes était inexistante, et l'insuffisance des magasins se démontrait par la présence de 80,000 obus logés dans une de nos grandes places, sous deux hangars couverts en tuiles, à la merci d'un projectile venant y éclater. »
Graves imputations : elles s'amplifiaient le lendemain avec la réponse de M. Messimy qui, tout en reprochant au discours de M. Charles Humbert quelques exagérations, le confirmait, l'aggravait ; voici en quels termes généraux :
(( Pendant dix ans, la préparation militaire s'était endormie, et il avait faltu les incidents de Tanger et d'Agadir pour réveiller notre prévoyance. Oui, nous manquions d'artillerie lourde, mais on fabriquait des canons longs d'une portée de 12 kilomètres, et on étudiait un obusier court de 8 kilomètres de portée. A la fin de 1915 on aurait les premiers et en 1917 le second. Des matériels anciens transformés entreraient en service à la fin de 1916 et au cours de 1917. Des canons de place à
portée de 14 kilomètres et demi entreraient en service en 1918. En 1919 les obus d'acier seraient entièrement substitués aux obus de fonte.
(( Pour la télégraphie sans fil, il était exact que nos places de l'Est dépendaient du poste de Metz, mais on s'occupait d'y remédier, et 35 postes de télégraphie sans fil de campagne seraient livrés fin 1914 et en 1915. »
Ayant épuisé ces détails, que M. Gaudin de Villaine reconnut précis et déclara navrants, M. Messimy élevait le débat, proclamant que les responsabilités de cet état de chose n'étaient pas imputables au Parlement, pas davantage aux services du ministère de la guerre dont les demandes s'étaient toujours vues réduites, mais remontaient au vice d'un système, — neuf ministres de la guerre se succédant en trois ans, — aux divergences de vue entre les ministres des finances et de la guerre, au manque d'autorité des gouvernements successifs.
Voilà ce que M. Messimy répondait à -M. fJharles Humbert au milieu de l'émotion
légitime du Sénat, qui votait les crédits destinés à hâter armements et approvisionnements.
Quinze jours après, la guerre éclatait.
Ce qu'en fut le début, on le sait ou on le soupçonne. Que nous fûmes à deux doigts du goufîre, on n'y peut penser sans angoisse. Heureusement le peuple de France était là : il fit face de tout son héroïsme, et la bataille de la Marne, fixée impérieusement par le généralissime Jofïre et secondée par l'efïort de centaines de milliers d'hommes, sauva le présent et l'avenir.
Depuis, selon la formule française, « on s'est débrouillé. » Avec une précipitation furieuse et magnifique, on a réparé les erreurs, les atermoiements, les imperfections d'antan. Ce passé que j'évoque seulement parce qu'il fut historique et enseigne une tragique leçon de choses, le voilà loin déjà, de l'autre côté du fossé rempli, hélas ! du plus pur sang de notre race.
L'essentiel est maintenant de regarder non derrière nous, mais devant nous : fondons* des
canons, fabriquons des obus, amoncelons les explosifs, encore, encore et toujours ! Quand on aura brisé la résistance de fer et d'acier de l'ennemi, la baïonnette de nos soldats fera le reste.
Un seul devoir, une seule pensée : organiser de plus en plus cette guerre d'outillage que préparent nos usines, nos hauts fourneaux, toutes les forges ardentes du pays, et où, dans l'éblouissant creuset des métaux en fusion, irradie J 'aurore de la victoire !