NOTRE DROIT, C'EST ASSEZ
Certes, l'attitude de l'Allemagne justifie toutes les revanches et excuserait toutes les représailles. Alors que de partout, confuses ou précises, s'élèvent des aspirations vers plus de bonté et de justice, vers des organisations nationales et des conventions internationales destinées à augmenter le bien-être, la sécurité, la dignité humaine, nul n'aurait cru que l'ignominieuse complicité de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie donnerait au monde le spectacle d'une guerre aussi monstrueuse.
Nul n'était préparé à contempler appétits de proie aussi démesurés, orgueil si fou, régression si complète de tous les sentiments qui honorent les hommes.
Certes les Allemands, en 1870-71, avaient
été voraces, pillards, cruels, atroces même. Mais combien ils ont empiré^ en quarantequatre ans? Bismarck, si son ombre assistait, invisible, à la fête donnée à son puissant et tragique souvenir, aurait pu admirer l'ombre gigantesque de l'arbre du mal qu'il a planté et qui épaissit ses ténèbres sur l'Europe.
Aujourd'hui, tout a été dit sur leur cynisme et leur barbarie. Leur abjection a éloigné d'eux ceux qui les craignent le plus : il y a encore une neutralité du silence, mais au fond de toutes les consciences l'horreur parle. Si nous mesurions le châtiment mérité par l'Allemagne à l'énormité. de ses attentats, si nous lui appliquions, enfin victorieux, la loi du talion, ça ne serait rien que de détruire sa puissance de guerre^ rien que de la désarmer, rien que d'abattre la dynastie des Hohenzollern, rien que de tirer d'elle ses derniers flots d'or en échange des flots de sang belge, anglais, français qu'elle a fait verser : on la dépècerait comme une bête encore chaude et on se taillerait une nouvelle France dans les lambeaux de son empire.
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Certains, et non des moindres, en ont émis l'espoir et conseillé l'exécution. A cet avis prématuré, il est peut-être sage d'opposer la nécessité de réfléchir aux avantages et aux inconvénients d'un semblable projet. • Que nous reprenions l' Alsace-Lorraine, que ce soit notre droit et que ce soit notre devoir, cela ne fait doute pour aucun Français. L'Allemagne, en déchaînant une guerre criminelle, a renoncé la première à la foi du traité de Francfort. Ses affirmations répétées de conquêtes nouvelles ont souligné encore la rupture des conventions arrachées alors à notre défaite. Nous rentrerons dans notre bien, nous réglerons ainsi, aux yeux du monde, une situation fausse et pénible dont le malaise pesait sur nous et sur l'Allemagne elle-même comme un cauchemar. A cette première sanction du droit, devront s'ajouter toutes les autres sanctions nécessaires, toutes les réparations qui remédieront au pillage de notre terre envahie, â la destruction de nos usines, de nos outillages, toutes les indemnités de guerre et de meurtres, tout ce qui f)ourra
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donner, sans remédier, hélas! à tant de maux, une satisfaction aussi complète que possible, non à la vengeance ni à la haine, mais à la justice totale et souveraine.
Sera-ce suffisant? J'ose dire que ce sera assez, et que Vouloir faire de cette guerre nationale, de cette guerre de défense une guerre de conquête, serait une regrettable et dangereuse erreur. Et il est, on le sait, des erreurs qui se paient cher.
Qu'on veuille bien m'entendre : je ne prône aucune sensiblerie, aucune fausse sentimentalité; je ne prône même aucune pitié. Je ne fais aucun rêve d'avenir. Je n'envisage que l'honneur de la France et que son intérêt. Et je dis, de toute ma conviction^ que la France ne se bat pas pour faire à l'Allemagne ce qu'elle lui a reproché de faire en 1871 ; je ne m'arrête pas même à cette considération que l'Allemagne, qui s'est réclamée du seul droit de la force, ne reconnaîtra logiquement que le règne de la force; j'estime que la France, gardienne immortelle des belles idées, ne doit pas imiter son adversaire, et
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que rétablir le droit méconnu en 1870-71 sera un assez pur triomphe pour elle.
Je dis de plus que ce n'est pas son intérêt, même pour se protéger et se défendre, que de prolonger ses frontières au delà de celles qu'elle possédait en 1870.
Aurions-nous avantage à nous augmenter de deux ou trois départements de race et d'àme allemande, hostiles a pfiori et qu'il faudrait franciser?
Ce qui donne à cette guerre gigantesque, malgré son épouvantable misère, son seul caractère de beauté, c'est l'esprit de justice, de liberté, de civilisation qui nous anime. Gardons-le jusqu'au bout. Par là nous mériterons l'estime et l'admiration des autres peuples. Par là nous serons vraiment grands et vraiment forts.
Reprenons nos terres françaises, rétablissons la justice, châtions l'Allemagne et rendons-là incapable de nous nuire encore : c'est un magnifique but, et le remplir suffira.