LA CONFÉDÉRATION ÉTAIT-ELLE DEVENUE NÉCESSAIRE
Gesta Deiper Francos.
C'est la Foi qui a fondé le Canada, et c'est elle qui le maintient et fera sa gloire. " Noblesse oblige " est un proverbe aussi vrai pour les peuples que pour les individus. Les pieux fondateurs du pays n'ont pas, comme les étrangers qui vinrent après, été amenés ici par l'espoir du gain, du lucre et de la spéculation. Gagner des âmes à Dieu, conquérir un nouvel empire au Christ, tel était leur désir, telle était leur mission. Un roi très-chrétien, comme nous l'a encore prouvé la si belle histoire de l'abbé Faiilon, s'associa à ces sublimes élans du zèle catholique, et cette heureuse association de l'autorité royale avec les efforts du missionnaire ont établi et colonisé la Nouvelle-France, d'où rayonna, plus tard, le mouvement religieux qui fit sentir son influence bienfaisante jusqu'aux coins les plus reculés de l'Amérique.
Ces débuts, bénis de Dieu, ne se démentirent pas. La Nouvelle-France fut toujours un peuple de braves, de martyrs et de héros. Et lorsque, après un siècle et demi de luttes gigantesques avec les barbares, les colonies anglaises et l'Angleterre, le peuple de la Nouvelle-France, abandonné de la mère-patrie, épuisé d'efforts, d'hommes et de ressources, fut obligé de se rendre au vain-
queur, il avait déjà assez excité l'estime et l'admiration de ce dernier pour en obtenir la garantie du libre exercice de sa Foi, de ses institutions, ses lois et us et coutumes : c'était presque tomber en triomphateur.
La Providence protégeait visiblement ce petit peuple et avait les yeux fixés sur lui. L'Angleterre fit tout ce qu'elle put, de temps à autre, pour nous arracher notre langue et notre religion. Vains efforts ! Un événement imprévu, une guerre, un changement de gouverneur, une intervention épiscopale arrivait toujours à propos pour déjouer l'astuce et la perfidie à la veille de réussir.
Fatigués de nous voir grandir en dépit de toutes les entraves jetées sur notre voie, quelques ennemis profitèrent de nos troubles de 1837-1838 pour nous imposer, en 1840, l'Union des Canadas. C'était le coup de mort de notre nationalité, criaient ceux qui ne voient dans l'histoire que le jeu du hasard. On sait comment ils ont eu raison. En 1760, nous étions 60,000 habitants ; en 1861, nous avions atteint le chiffre de neuf cent mille âmes ! ! ! Il faut compter avec un peuple aussi nombreux, et déjà depuis 1842 ou 1843, nos hommes d'état canadiens-français s'étaient emparés du pouvoir et l'avaient administré à notre avantage, et nous sommes devenus nombreux, puissants, riches et maîtres de nos destinées.
Un peuple qui a fait, en aussi peu de temps, d'aussi grandes choses, a une mission spéciale et est certainement destiné à l'immortalité. Nous sommes tenus d'honorer ce glorieux passé par notre conduite future. Ce n'est pas là le langage d'un visionnaire, d'un utopiste. Nous ne sommes pas le premier à regarder ce noyau de Canadiens-français, qui s'est si prodigieusement conservé et développé depuis 1760, comme l'avant-garde, le boulevard, le plus sûr soldat de la civilisation chrétienne sur ce continent, menacé de dissolution par les mille sectes protestantes qui tendent à se perdre dans un indifférentisme et un rationalisme désastreux. Et il y a du miracle dans notre conservation ; tous les coups que l'on a voulu nous porter ont été mystérieusement détournés de nos têtes pour se changer quelquefois en moyens de salut pour nous.
Ces quelques réflexions, d'ailleurs, inspirées par la situation, nous ont semblé naturelles et nécessaires pour mieux comprendre le rôle que nous avons à jouer sous le nouveau système. Elles seront surtout propres à rassurer les timides que la moindre lutte effraye. En voyant ce que nos pères ont fait dans un passé si difficile, nous serons forcément amenés à la conclusion que sous la confédération, qui nous est si avantageuse, nous n'aurons, pour continuer leur sublime mission, qu'à le vouloir, qu'à nous entendre, qu'à imiter leur énergique persévérance.
Et, d'abord, la confédération était-elle devenue nécessaire en 1864 ? Nous répondons, sans hésiter : oui. Un changement constitutionnel était devenu absolument nécessaire, et nous devons ajouter que, de tous les changements imaginés par nos hommes publics, la confédération était le seul qui fût propre à sauvegarder nos droits, notre nationalité et notre religion. Les uns disent : ce sont les grits du Haut-Canada qui, par leurs fanatiques exigences, ont rendu la confédération nécessaire ; d'autres disent encore : ce sont les rouges et les annexionistes du Bas-Canada qui ont rendu la confédération nécessaire en attisant et soutenant le fanatisme haut-canadien, par l'appui coupable et lâche qu'ils n'ont cessé de lui prêter depuis 1849. Il y a du vrai dans ces deux accusations. Une des principales causes qui ont nécessité un changement est évidemment le fanatisme des grits et la lâcheté des rouges et des annexionistes : nous reviendrons sur ce sujet dans un instant.
Mais ce n'est pas là la seule cause ; des considérations d'un ordre beaucoup plus élevé ont rendu la confédération nécessaire. Nos hommes d'état, ceux dont s'honore le parti conservateur, tant du Bas que du Haut-Canada, avaient senti que le premier coup de canon tiré en 1860 au Fort Sumter, coup de canon qui mit en feu tous les Etats-Unis, était pour nous un avertissement solennel de penser à notre avenir. Jusqu'alors, en effet, nos voisins, quoique riches et fort nombreux, n'étaient nullement à craindre pour nous ; exclusivement adonnés à l'agriculture, à l'industrie et au commerce, ils n'avaient pensé qu'à s'enrichir et à s'agrandir, mais pacifiquement, et ils n'avaient ni armée ni marine militaire. Frère Jonathan aimait bien un peu, comme ce sera toujours son faible, le bien d'autrui ; mais, voyant de ce côté-ci l'Angleterre toujours prête à nous défendre, il aimait mieux tourner ailleurs ses regards pour opérer de riches et faciles conquêtes chez les Sauvages des Plaines et les Mexicains indolents. C'étaient des triomphes aisés, si vous le voulez, mais qui suffisaient alors à son orgueil encore bien modeste. Et s'il songeait parfois à nous, c'était dans le temps seulement où les rêves criminels de nos annexionistes écervelés lui promettaient l'acquisition de nos trésors sans coup férir.
La guerre fratricide qui éclata et sévit entre le Nord et le Sud changea comme en un clin-d'œil ces dispositions bénévoles. " L'appétit vient en mangeant " ; c'est là un proverbe aussi vrai qu'il est brutal. On ne devient soldat que pour désirer la guerre, et l'on ne désire la guerre que pour faire des conquêtes. Mais le Sud soumis, et il était impossible qu'il ne le fût pas, où se porterait l'ardeur de nos belliqueux voisins ? Les américains
ont besoin du Canada ; ils nous l'ont dit bien des fois et ont même essayé de nous le prouver : ouvrez et lisez les journaux des Etats et vous verrez cela comme nous ; aujourd'hui, d'ailleurs,, personne ne le conteste.
Nos hommes d'états, si perspicaces, ne manquaient pas d'être frappés de ces considérations et de cette éventualité. Mais comment nous protéger ? Il n'y avait que deux moyens : l'annexion ? Horreur ! Le mépris public est la seule réponse donnée jusqu'ici aux traîtres qui ont osé parler de cette ignominieuse alternative, et la lâcheté est étrangère au Canadien-Français. Il est de fait qu'à l'heure qu'il est il est impossible de rencontrer un honnête homme qui soit annexioniste. Il ne restait donc que l'autre alternative, que tous les gens intelligents devinaient et désiraient : La Confédération, c'est-à-dire alliance fédérale entre plusieurs peuples et union plus étroite, plus sympathique avec l'Angleterre pour mériter davantage et obtenir, en cas de danger, sa protection et son concours plus efficaces.
C'est là que nos hommes publics ont senti la nécessité de la Confédération, quoique, pour des raisons d'état faciles à comprendre, il leur fut difficile de l'avouer trop ouvertement. D'autres causes, les premières mentionnées, avaient fait désirer la Confédération par presque tous nos hommes publics. On connaît l'histoire de la fameuse question de la représentation basée sur la population.
Lors de l'Union des Canadas, en 1840, la population du Bas était plus nombreuse que celle du Haut-Canada ; cependant, on nous imposa l'égalité représentative dans les Chambres et le Bas- Canada eut le même nombre de représentants que le Haut- Canada. C'était uns injustice flagrante, mais que nous dûmes subir. Plus tard, surtout après 1850, le Haut-Canada, grâce à une immigration européenne considérable, vit le chiffre de ses habitants atteindre et dépasser le nôtre. Quelques fanatiques du Haut-Canada, guidés par George Brown, se mirent à avocasser la représentation basée sur la population afin de ruiner notre nationalité et d'anéantir notre foi en persécutant notre clergé. Qui leur prêta main forte dans le Bas-Canada ? les llouges, que vous êtes toujours sûr de rencontrer quand il y a une bassesse ou une trahison nationale à faire. M. Joseph Doutre, homme propre à bien des choses pas toujours nettes, fut lancé le premier eomme ballon d'essai. Il prononça à Beauharnois à la fin de l'année 1857 ou au commencement de l'année 1858, ce fameux discours où il accepta la représentation basée sur la population, discours qu'approuva " Le Pays," alors comme aujourd'hui l'organe de l'Hon. A. A. Dorion, le chef du parti
rouge. En 1858, le fameux ministère Brown-Dorion monta au pouvoir pour y séjourner juste 48 heures ; le mépris et l'indignation de la Chambre et du peuple le précipitèrent à bas dans la boue. Ce fameux ministère avait promis de nous donner la représentation basée sur la population : M. Dorion lui-même l'admit mainte et mainte fois depuis. (Tous ces avoués seront prouvés plus loin.)
Qui s'opposa toujours à la représentation basée sur la population ? L'Hon. G. E. Cartier et son parti ; sans lui, sans son alliance si bienfaisante avec le parti conservateur du Haut- Canada, il y a 9 ou 10 ans que nous aurions cette mesure, qui eut été notre coup de mort. A-t-on en effet jamais songé aux effets désastreux qu'aurait eus pour nous, Canadiens-Français, l'octroi de cette mesure dans une union législative comme celle qui existait entre le Haut et le Bas. Canada ? Toutes nos institutions eussent été à la merci des fanatiques du Haut-Canada alliés aux Rouges, aux impies et aux annexionistes du Bas-Canada ; et nous aurions été sans garantie aucune ; le principe de la représentation sur le nombre une fois admis, toute garantie devenait ridicule et illusoire parceque la majorité du lendemain aurait toujours pu défaire ce qu'avait fait la majorité de la veille par le déplacement d'une seule voix !
Grâce au patriotisme, à l'énergie et à l'habileté de M. Cartier, nous avons pu échapper à ce terrible fléau. Mais comme nous disions plus haut, la lâcheté de M. Dorion et de son parti n'en a pas moins eu un très mauvais effet, celui d'encourager les fanatiques par la pensée et la certitude qu'il y avait des traîtres dans la place assiégée, c'est-à-dire dans le Bas-Canada. C'est ainsi que le parti clear grit continua à augmenter en nombre et en exigences, exigences qu'il poussa jusqu'à nous menacer de la guerre civile et de l'annexion. Heureusement pour nous, M. Cartier était là : par son habileté, il sut museler et anéantir les grits en en décidant une portion considérable à accepter la Confédération, qui était devenue nécessaire depuis deux ou trois ans par l'attitude des Etats-Unis comme ci-haut expliqué.
Pour nous résumer en deux mots, la Confédération était devenue nécessaire dès 1864 et avant, à cause des circonstances critiques dans lesquelles nous plaçaient les changements survenus chez nos voisins depuis 1860, et la crise politique qu'avait amenée entre les deux Canadas la question de la représentation basée sur le nombre, rendit opportune la discussion d'un changement constitutionel et tout le monde tomba d'accord sur les avantages et la nécessité d'une Confédération comme celle que nous possédons pour parer aux dangers extérieurs, qui ne dépen-
daient pas de nous, et que l'invasion fénienne vint aggraver, et aux dangers intérieurs qu'avaient produits et désirés les Rouges, les annexionistes et les clubistes, trois catégories de renégats confondus dans un seul et même parti acharné à la ruine du pays et que nous ferons plus loin connaître en détail.
Donc, en 1864, la Confédération était devenu nécessaire, très nécessaire même.