Loc. cit
Ces faits sont importants parce qu'ils enlèvent à la théorie nerveuse l'argument tiré de l'intégrité apparente du corps thyroïde. 11 lui enlèvent aussi cet autre argument, qui semble l'un des plus solides, et qui repose sur le début parfois soudain des accidents de la maladie de Basedow, à la suite d'une violente émotion par exemple. En effet, il se pourrait en pareil cas que la lésion thyroïdienne existât de plus ou moins longue date d'une façon latente, sans hypertrophie apparente : dès lors, la cause occasionnelle invoquée comme l'origine première des accidents aurait simplement agi en grossissant des symptômes effacés jusque-là et en provoquant, dans l'évolution latente d'une maladie de Basedow méconnue, une de ces poussées aiguës comme il s'en produit fréquemment de semblables, dans les mêmes circonstances, au cours de la maladie confirmée. N'est-ce pas ainsi qu'un traumatisme met parfois en évidence un mal de Pott, une coxalgie, un néoplasme ignorés?
En même temps que la fréquence des altérations thyroïdiennes, il importe de signaler aussi leur grande diversité. Si on laisse de côté l'observation VI, dans laquelle l'atrophie scléreuse du corps thyroïde ne représentait plus que des lésions de myxœdème, on remarque que, dans les quatre autres observations où le corps thyroïde a été examiné, la nature et la répartition des altérations ne sont point comparables. Ainsi l'observation III se distingue des autres par la distension kystique des vésicules, entraînant un amincissement atrophique, par compression, des cloisons interstitielles. Dans les autres cas, ce qui domine, au contraire, c'est, pour l'élément parenchymateux, la diminution de la fonction sécrétoire, ou du moins la disparition plus ou moins étendue de la substance colloïde, la vacuité des vésicules, leur transformation en amas cellulaires pleins, et même, comme dans l'observation II, leur tendance à la néoformation adénomateuse. Quant au tissu conjonctif interstitiel, ou bien il est le siège d'une sclérose assez légère, ou bien, comme dans l'observation II, la sclérose s'accompagne d'une sorte de distension œdémateuse avec hémorrhagies interstitielles et infiltration leucocytique.
A. JOFFROY ET Cil. ACUARD.
Cette diversité des lésions conduit à se demander s'il ne s'agit pas là de processus variés frappant le corps thyroïde et produisant un syndrome thyroïden uniforme, qui serait le goitre exophtalmique et qui pourrait être comparé à d'autres grands syndromes, tels que l'urémie et l'ictère grave, engendrés par des lésions de causes diverses.
Un dernier trait qui ressort de nos observations anatomiques, c'est la ressemblance des lésions, dans certains cas, avec celles du goitre vulgaire (kystes, sclérose, etc.). Il n'y a rien, au point de vue anatomique, qui puisse distinguer le goitre simple du goitre de la maladie de Basedow. Cette constatation se concilie fort bien, il est bon de le remarquer, avec les faits, qui ne sont pas exceptionnels, dans lesquels on a vu les symptômes de la maladie de Basedow se développer chez des sujets porteurs d'un goitre plus ou moins ancien et endémique. Il est vrai que certains auteurs ont cherché à distraire les faits de cet ordre du cadre de la maladie de Basedow et les ont qualifiés de « faux goitres exophtalmiques » ou encore de « goitres exophtalmiques chirurgicaux. »
.Mais si l'on examine attentivement les faits, on n'y reconnaît vraiment pas les éléments d'une distinction légitime. L'anatomie pathologique ne les fournit point, nous venons de le dire. La clinique, d'autre part, ne permet pas d'établir une séparation radicale entre ces goitres exophtalmiques prétendus faux et les symptômes si nombreux, si variés et si mobiles de la maladie de Basedow classique. La thérapeutique ellemême n'autorise pas cette distinction, puisque certains cas de maladie de Basedow ont pu être améliorés par des opérations pratiquées sur le corps thyroïde. Ainsi, d'accord avec Môbius, nous pensons que ces faux goitres exophtalmiques doivent rentrer dans le cadre de la maladie de Basedow, et il n'est pas douteux qu'il s'agisse là d'une altération thyroïdienne primitive.
En résumé, des constatations anatomiques que nous avons faites relativement à l'état du corps thyroïde découlent de puissants arguments on faveur de l'origine thyroïdienne de la maladie. Quant à la nature de ces lésions, à la manière
dont elles agissent pour produire les symptômes de l'affection, c'est ce qu'il est impossible de préciser actuellement.
Nous le répétons, les théories qui se partagent aujourd'hui la pathogénie du goître exophtalmique ne sont pas susceptibles d'une démonstration : ce ne sont encore que des hypothèses. Mais nous croyons que le meilleur moyen d'arriver à la solution du problème est de rassembler le plus grand nombre possible de faits examinés aux points de vue spéciaux que nous nous sommes attachés à faire ressortir.