LIVRE PREMIER
s I Nos Grands Séminaires
De toutes nos institutions françaises, il n'en est point de plus staljle, de mieux ordonnée, de plus féconde en résultats, <jue celle de nos grands séminaires.
Nos séminaires, en effet, ont traversé trois siècles, sans que les révolutions, qui ont fait tant de ruines, leur aient porté atteinte. Après les mauvais jours de la Terreur, ils ont normalement repris leur cours ; la loi de Séparation s'est abattue sur •eux comme une violente tempête sans les ébranler.
Leur stabilité est le fruit de leur organisation même : ils poursuivent un but nettement marqué, l'éducation des clercs, ils s'imposent des règles cohérentes, conformes à leur fin, ils ■observent avec une austère fidélité l'ordre de vie qui leur est prescrit.
Cette forte discipline a fait du clergé français, dans notre
CONTniCfTION A l/ÉDCCATION IIF.S CI.EllCS. 2
2 PRELIMINAIKES
pays, une corporalion d't-lito. S'il est possible de relever dans ses rangs quelques défaillances, il n'en j)résenle pas moins des traits exceptionnellement beaux : sous la grande Hévolulion, alors que la trahison des devoirs s'étalait partout, il est en grande partie resté fidèle, et il a payé du martyre cette inébranlable fidélité ; lors de la dure épreuve de la Séparation,, rien n'a pu entamer la parfaite cohésion de son unité et de son attachement à Rome ; au regard de nos contemporains, il constitue, ainsi que le démontrent les statistiques, la corporation qui présente le plus de moralité, le plus de dignité, le plus d'indépendance, le plus de dévouement.
Autant il est respectable en face des autres groupes sociaux de son pays, autant il soutient la comparaison avec les clergés des autres portions de l'Eglise. Je n'en donnerai pour preuve, ici, que le témoignage d'un religieux très autorisé à s'exprimer sur ce sujet. « Vous savez, me disait-il récemment, que je suis visiteur de ma Congrégation. En cette qualité, j'ai parcouru tous les pays du monde et j'ai pris contact avec tous les clergés. Je vous déclare, sans hésiter, que le clergé français tient le premier rang, tant pour sa culture intellectuelle, que pour sa vertu morale et son esprit de discipline. Et, cette place d'honneur, il ne la doit ni aux qualités de sa race, ni aux traditions de son génie national, mais à l'excellente direction de ses séminaires. Sa supériorité lui vient de son éducation. »
Ce n'est pas qu'en France l'éducation des clercs ne soit d'abord conforme aux règles édictées pour toute l'Eglise, c'està-dire aux canons des Conciles et aux décrets des Papes. Mais il y a tant de façons de vivre sous la même discipline ! j\e sait-on pas qu'une loi produit d'autant mieux ses effets, qu'elle est plus scrupuleusement observée et plus généreusement dépassée.
jNos séminaires de France ont une physionomie à part qui les caractérise ; les traits en sont, à peu de variantes près, lesmêmes dans tous nos diocèses. Colle empreinte uniforme esl
?(OS GRANDS SEMINAIRES à
le résullat des Iradilions cl des usages qu'y oui implantés diverses sociétés religieuses appiouvées par l'Kglise pour la direclioii des séminaires. Dej)uis (pic la jiersécution a dispersé ces centres d'unilé. il y a évidemment péril d'émieltement : à rompre avec leur passé et à s'isoler les uns des autres, les séminaires ne peuvent que subir un amoindrissement. Il est à souhaiter que l'Alliance, dans laquelle ils se groupent, conjure ce danger. Peut-être sera-ce concourir au maintien de leurs communes traditions, que de les aider à prendre conscience de ce qu'ils sont et de ce qu'ils valent.
1° Nos séminaires sont diocésains. — Dans son décret fameux pour la création des séminaires, le concile de Trente (Sess., XXIII, cap. xviii, de Beform.) ordonne qu'il y ait dans chaque diocèse, si les ressources d'hommes et d'argent le permettent, ou du moins dans chaque province, une maison où seront entretenus et formés à l'esprit ecclésiastique les jeunes gens destinés à recevoir les saints Ordres.
Le concile n'a donc pas prescrit qu'il y ait autant de séminaires que de diocèses : il admet qu'il puisse n'y avoir qu'un séminaire pour une province ou pour une région. De là cet usage qui, en certains pays, s'est transmis jusqu'à nos jours, de n'avoir que des séminaires interdiocésains. On peut dire que c'est parfois une nécessité. 11 y a des diocèses si pauvres — pauvres en étendue, pauvres en fidèles, pauvres en vocations, pauvres en ressources pécuniaires — cjue c'est alléger notablement les charges des évèques, de ne point leur imposer de pourvoir, seuls, à toutes les nécessités d'une maison, de les dispenser d'immobiliser pour une poignée d'élèves tout un personnel enseignant. D'ailleurs, là où le chiifre des aspirants est trop restreint, tout est morne et sans vie ; il n'y a pas d'entraînement et on ne prend goût ni dans l'étude, ni dans les
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œuvres de zèle. Les séminaires régionaux ont clone parfois leur raison d'être.
Mais, en France, après de longs et coûteux tâtonnements, chaque diocèse avait fini par se créer un séminaire. Depuis deux siècles, tout évoque français avait à cœur d'élever ses propres clercs sous ses yeux, à l'ombre de sa cathédrale. Lorsque, en 100"), la loi de Séparation nous a violemment jetés hors de nos maisons, que le nombre des vocations a subitement baissé, que les ressources sont devenues brusquement incertaines, on s'est demandé s'il n'y aurait pas lieu, du moins en certaines contrées plus déshéritées, de créer des séminaires interdiocésains pour les élèves d'une même province. L'essai en a même été, à ma connaissance, momentanément fait pour deux diocèses. Mais les évêques français, quelque gêne qu'ils pussent en éprouver, ont tenu à garder intacte cette institution diocésaine ; si lourde qu'en fût la charge, ils ont conservé, dans l'espoir de jours plus prospères, les cadres complets de leurs séminaires. En plusieurs lieux, on y compte moins d'élèves : ce n'en est pas moins une chose sacrée à laquelle on est résolu de ne pas toucher.
Qui ne comprendrait les motifs élevés et pressants qui poussent les évêques à conserver leurs séminaires respectifs? Ils voient justement, dans cette autonomie de l'éducation de leurs prêtres, une réelle supériorité. D'abord il semble qu'un diocèse sans séminaire serait comme un foyer sans enfants ; du moins il évoquerait l'idée de ces ménages en service qui n'ont pas le moyen d'élever leurs enfants chez eux. Ensuite les directeurs préposés à l'œuvre sacerdotale forment une élite de savoir plus étendu et de vertu plus éprouvée, qjii répand la science religieuse et l'élévation morale sur tout le diocèse ; par eux, l'évêque imprime à tout son clergé le mouvement de vie sacerdotale, de sorte qu'un diocèse privé de ce corps professoral serait notablement amoindri : la source des sciences théologiques y serait tarie, le toit paternel, où les prêtres aiment à renouveler leur ferveur attiédie, serait désert.
NOS r.nvNOs skmin viues
On C()ii(,(>it donc sans peine (jue nos é\è(|nes fianeais aient tous ;\ canir de ne jias ilérouninner leur diooèso d'niie insliliilion locah^ (jui en fait l'honneur et la force.
2" O/i /l'y rcroil (jne des Jcdnes (je/is (/ni oui ac/iccc leurs humanités. — ho concile de Trente, dans rinslitulion des séminaires, n'avait distingue ni stades divers ni maisons successives. « On Y recevra, avail-il dit, en général, des adolescents ayant au moins douze ans, et dont les aptitudes et les aspirations donneront l'espoir fondé qu'ils se consacreront pour toujours au ministère ecclésiastique. »
Sur ce principe, les premiers séminaires s'ouvrirent à tous les âges à la fois, aux j)lus jeunes qui n'avaient pas encore accompli le cours de leurs humanités, et aux j)lus avancés qui étudiaient la théologie et se préparaient immédiatement aux Ordres sacrés. Il en est ainsi en certaines contrées : on admet dans la même maison ce que, chez nous, nous appelons petits et grands séminaristes.
Cet usage, là où il existe, peut être fort raisonnalile ; il est, d'ordinaire, motivé par de sérieuses raisons d'économie. Dans les diocèses de peu d'étendue où il y a forcément peu de vocations, ce serait un luxe superlUi que d'avoir deux immeubles distincts, deux directions diiférentes, deux personnels de maîtres au complet et d'assumer les frais généraux de deux services. On comprend bien qu'alors les évèques rassemblent sous un même toit la petite famille de leurs aspirants au sacerdoce.
Cependant la promiscuité qui en résulte fut la cause, en France du moins, de l'écliec des premières tentatives de séminaires. Durant quatre-vingts ans, en dépit des efforts multipliés pour appliquer le décret de Trente, rien de stable ne se créa. Lorsque, vers 1042, par les soins de saint Vincent de Paul, du Bienheureux Eudes, de M. Olier, etc*., les séminaires
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s'établirent sur des bases solides et durables, on vit bien qu'on avait trouvé le secret de la stabilité dans le fait de n'avoir admis que des jeunes gens en âge de cultiver les sciences sacrées et de recevoir les saints Ordres.
Depuis lors, tout en accueillant les adolescents dès l'âge de douze ans, ainsi que l'ordonne le concile de Trente, on a toujours séparé en deux groupes distincts les jeunes séminaristes : on a reçu dans des petits séminaires ceux qui s'adonnent aux études littéraires et font leur éducation principalement humaine ; on réserve les grands séminaires à ceux qui, poursuivant leur éducation proprement sacerdotale, étudient la théologie et vont prendre les Ordres. Même dans les diocèses pauvres, où la charge matéiicUe est fort lourde, on regarde cette séparation comme nécessaire.
On s'en est toujours applaudi. Car, bien que le terme final, le sacerdoce, soit le même pour les petits et pour les grands séminaires, il y a de si profondes différences entre les deux sortes de maisons, que les éducateurs avisés verront toujours d'immenses avantages à les faire vivre isolément.
11 y a d'abord une différence d'âge : car, d'un côté, ce sont des enfants, et, de l'autre, des jeunes gens. Or, qui ne sait que le mélange n'en serait pas heureux au point de vue moral : c'est si vrai, qu'il faut toujours, dans les petits séminaires, séparer les plus petits et les plus grands en deux divisions distinctes. De plus, il ne peut y avoir qu'un même esprit dans une même maison. Auquel donnera-t-on la préférence, à l'esprit d'enfant ou à l'esprit de jeune homme? Le ton qu'on adoptera, s'il convient à une partie de la communauté, ne sera plus de mise pour l'autre.
D'ailleurs, les deux âges commandent des éducations différentes. Au petit séminaire, tout en cultivant la piété et en acheminant les adolescents vers l'autel, on s'étudie principalement à en faire des hommes ; on veut qu'ils deviennent hommes alitant et plus que qui que ce soit ; on les met en état de suivre, s'ils viennent à changer de voie, des carrières humaines ; Pie X
NOS onAM>s si:\ii\Aiiu",s 7
liii-iuriiio a (It'i'Iaré n'otMiiiuonl <|U(' ces oiifaiils no (lo\aioiil pas C'iic ivndus |)lus im[)iojiros (juc les antres à la \ic civile. Au j^Maïul séminaire, tout en développant l'espiil par le travail intellectuel, on vise particulièrement à la formation des clercs, ■on façonne le prêtre plutôt que l'homme, et on oriente toutes les avenues de l'àme vers le sanctuaire : par une application opportunément exclusive, on emplit l'espiit d'idées religieuses, on provoque au coi'ur les aspirations sacerdotales. La première culture est générale, la seconde est tout à fait spéciale.
La même différence règne entre les études. D'une part, on se livre aux lettres et aux sciences humaines ; d'autre part, on s'applique aux lettres divines et aux sciences sacrées. Les deux plans sont si étrangers l'un à l'autre, qu'un personnel préparé à la réalisation du premier est rarement apte à réaliser le second. Une même direction présidera difficilement à l'exécution des deux à la fois. Car les supérieurs, suivant de préférence la pente de leurs goûts personnels, sacrifieront la théologie aux lettres, ou réciproquement négligeront les lettres pour donner la prépondérance à la théologie. Pour que les deux genres d'études aient successivement la place qui leur revient, il faut qu'elles soient conduites par dc»jx personnels différents dans deux maisons distinctes.
La discipline, enfin, ne peut être identique dans les petits et dans les grands séminaires. Au petit séminaire, tout en développant avec zélé la conscience, on devra souvent mettre enjeu les moyens de répression, qui inspirent une crainte salutaire, ou l'attrait dos récompenses, d'où naît une ardente émulation. Au grand séminaire, la discipline repose entièrement sur la conscience ; les jeunes gens accomplissent le devoir parce qu'ils y voient la volonté de Dieu ; ce motif convient mieux à leur âge, et il est d'ailleurs seul capable de les préparer à cette vie personnelle où, demain, ils devront se suffire.
Ce sont donc des raisons de premier ordre qui ont conduit les évoques français à réserver leurs grands séminaires pour les jeunes gens qui ont achevé leurs humanités.
PREniMI>AlllES
3° Ohlifjalion el dan'c du scminnirc. — La pensée du concile (le Trente ne fut point d'imposer comme une obligation le séjour dans im séminaire, mais seulement de créer des abris où la vertu et la piété des jeunes aspirants au sacerdoce fussent heureusement préservées. Le siècle est si pervers, observe le Concile, que peu d'adolescents échappent au piège qu'il tend aux bonnes mœurs et à la religion. Si donc on ne veut que de bons prêtres dans le sanctuaire, qu'on ne se contente pas des aspirants qui auront eu le bonheur dé\iter spontanément le mal, mais qu'on ouvre de pieuv asiles où, depuis leur adolescence, les jeunes gens auront été gardés de la corruption par les soins d'éducateurs vigilants.
De même qu'aujourd'hui l'entrée dans un grand séminaire ou dans un noviciat religieux ne suppose pas qu'on ait préalablement vécu dans un petit séminaire ou dans une école apostolique, mais seulement qu'on a parcouru le cycle des études secondaires, de même, après le décret du concile de Trente, il ne fut pas nécessaire d'avoir passé par un séminaiie pour recevoir les Ordres, mais seulement de remplir les conditions de bonne vie et de science compétente fixées parles saints Canon». Même de nos jours, ces conditions canoniques sont à la rigueur suffisantes pour l'ordination.
Cependant, sans devenir canoniquement obligatoire, le séjour dans un séminaire a été pratiquement imposé aux ordinands comme une indispensable préparation aux saints Ordres. Cette règle, assez strictement observée depuis près de deux siècles, tire son origine des exercices prêches aux ordinands par saint A incent de Paul. Commencés à Beau^ais en 1028. continués à Paris en 1031, ces exercices de dix jours, où l'on menait de front la piété, la liturgie et l'instruction morale, produisirent dès les débuts des résultats si consolants, que les évêques français, au lieu de se contenter de l'examen cano-
MOS (;ilVM)S SICMIWIUKS 0
nique, oxi/^rtciil (pio Ions leurs (iidiiiatuls se soumissonl a une roliaitc j)iri)aral()ir(\ l.cs s»'iiiiMaiics. tels (ju'ils l'urenl conçus pI piati<im''s à |)ailir de I('»i2. n'rlaioiil (jn'une soilo de retraite prolongée où l(\s ('-Indes llir<il(),i:i([iies allaient de pair avec la formation à la prière, aux cérémonies et aux vertus chrétiennes. Ce furent dès lors de véritables noviciats conduisant à la prô- Irisc. Et de même (pie, du tem])s de saint Vincent de Paul, les évoques n'avaient voulu ordonner personne qui n'eut préalablement fait les exercices d(\s ordinands, de même, dans la seconde moitié du x\n' siècle, ils en vinrent à exiger que leurs sujets eussent vécu un temps plus ou moins long dans le noAiciat sacerdotal du séminaire. C'est ainsi que peu à peu, de facultatif qu'il était d'al)ord, le séjour dans un séminaire devint obligatoire.
Mais sa durée fut, les premiers temps, fort variable. Les registres d'entrée et de sortie, au xvir siècle, montrent que, si certains élèves y séjoiirnaient seulement quelques mois, d'autres y vivaient plusieurs années dans la retraite et l'étude. C'est qu'alors le séminaire était moins considéré comme une maison d'études que comme un foyer de vie sacerdotale. On pouvait faire ses études ailleurs, dans les Universités par exemple ; on venait au séminaire pour y accomplir les exercices de probation et de formation d'un noviciat religieux.
Cependant, dès le xvii* siècle, les séminaires devinrent à la fois des écoles de science ecclésiastique et des centres de préparation immédiate aux saints Ordres. Dès lors, la durée du séjour se trouva réglée par la nécessité des études cléricales. On calcula le nombre d'armées qu'il fallait consacrer, pour une initiation normale, à la philosophie et à la théologie, et l'on répartit sur le même espace de temps les exeicices multiples qui importent à la formali<jn religieuse, morale et apostolique des jeunes gens.
Il n'en résulte pas, néanmoins, qu'une même durée ait été adoptée partout. En certains diocèses, on se hâte pour parcourir en quatre ans tout le programme des études. Ailleurs on
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prolonge la formation jusqu'à six années. Le plus grand nombre clos sé-minaircs y consacre cinq ans.
Quoiqu'il n'y ait rien de canoniquoment exige dans celte durée, les évèques ne dispensent que rarement et à regret de l'intégrité du temps. Chaque fois qu'ils ont dû, à leur corps défendant, pour des motifs de santé ou des nécessités de ministère, abréger ces années précieuses de noviciat, ils ont constaté que la dérogation à la règle commune avait été préjudiciable.
i° La discipline de nos séminaires. ■ — On connaît la nature d'une institution par la discipline qui la gouverne, et on mesure sa valeur à la façon dont les règles y sont observées. Aussi notre premier regard doit-il être pour la discipline intérieure de nos séminaires.
La discipline d'une maison a pour première fin d'y faire régner l'ordre, et, souvent, c'est le seul souci qui l'ait inspirée.
Dans nos séminaires, la discipline, tout en produisant l'ordre, veut, plus encore, devenir une éducation. Tous nos règlements tendent à ce but capital.
C'est pourquoi notre discipline se divise comme en deux parts : d'abord, elle crée un milieu favorable à la formation des âmes, puis, dans ce milieu propice, elle multiplie les exercices qui auront pour résultat de les façonner.
« C'est dans la solitude et le silence, dit Vlmitalion, qu'avance l'âme pieuse. » Aussi la discipline commence-t-elle par isoler les clercs de tout ce qui trouble et dissipe.
Elle les isole d'abord du monde par une sorte de vie claustrale qui dure environ neuf mois par an : elle ne leur permet que des visites rares et courtes ; elle ne leur accorde que les sorties les plus indispensables. Et cette première clôture, en éteignant dans les yeux les imagos du monde, en fermant les oreilles aux bruits du dehors, établit les âmes dans un calme
NOS r.nAM>S SlhlIVAIUES \ I
qui ppiinot los rolotas sur soi-mciiic cl ralloiilioii aiiv voix inliinos de Di(Mi.
Séparés du monde, nos élèves s'isolent encore les uns des autres par la vie en cellule et par le silence qu'ils gardent. Durant la plupart des heures de la journée, ils sont vraiment seuls avec Dieu. Tandis qu'au petit séminaire ils étaient groupés en éludes, au grand séminaire ils vivent en chambre ; ils s'iiabituenl, par là, à la suiveillancc de leur propre conscience, et celte impression de solitude, sous le regard de leur crucifix, fait mouler plus aisément leurs pensées vers Dieu. Depuis la Séparation, à cause de l'exiguité de locaux provisoires, les séminaristes ont dû être placés, dans plusieurs diocèses, en études et en dortoirs ; mais partout on aspire à rendre à chaque élève sa cellule. Quelque régime que l'on suive à cet égard, le silence est toujours de rigueur : le silence qui mortifie, le silence qui recueille, le silence qui est la marque infaillijjlc de la ferveur des communautés. Le silence est la règle eu dehors des récréations : fidèlement gardé, il est, grâce à Dieu, la force intéricifle de nos séminaires.
Tel est le milieu que crée la discipline, pour permcllre aux clercs de se ressaisir et de se travailler. Leur ayant, par là, mis en quelque sorte « leurs âmes dans leurs mains », elle les applique ensuite à leur propre formation.
Elle assouplit d'abord les volontés, en multipliant les exercices communs auxquels il faut se rejidre fidèlement et ponctuellement. Plus de vingt fois par jour, la cloche donne le signal de l'obéissance : sans écouter la sensualité ni l'amourpropre, il faut marcher ; la discipline n'admet ni absence ni retard. On a dit parfois que la règle brise ainsi les volontés. Le mot est mal choisi. Elle ne les brise pas, elle les assouplit. Elle ne les réduit pas en miettes, ce qui les rendrait incapables d'agir. Elle corrige seulement cette raideur de l'égoïsme qui ne se meut qu'à sa guise. En accoutumant les volontés à plier rondement et de bon cœur devant le devoir, elle leur apprendra à se vaincre : et c'est justement dans ce pouvoir de se
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vaincre cllcs-mcnies que consiste leur vraie force. Volontés faibles ou volontés revcches, toutes se fortifient dans le devoir par la discipline.
De plus, sagement conçue en vue des besoins de l'Ame, la discipline pourvoit à la culture de toutes les facultés. Elle alimente le cœur par des exercices de piété et par une atmosphère de recueillement qui font du séminaire une sorte de noviciat religieux. En même temps, elle réserve à l'élude des heure» assez nombreuses, pour que l'esprit se dé\eloppe, pour que le jngement s'éclaire sur les objets les plus imj)ortants de la vie, l)our (]ue l'intcUigence acquièie une .>^cicnce largement suffisante ])our le ministère sacerdotal. Elle ne néglige point les rapports sociaux ; c'est pourquoi, au lieu d'imposer les récréations comme de simples exercices d'hygiène, elle veut qu'on y varie ses compagnies, qu'on s'y forme à la conversation et à la bienséance des relations, qu'on y étende le champ de son expérience personnelle par des enquêtes sur des localités ou despays qu'on ne connaissait pas. Enfin, par les vacances, que la décence de nos mœurs françaises permet presque paiéout de l)asser en famille, la discipline oblige les jeunes clercs à s'essayer à la vie qu'ils devront un jour mener dans le monde, à éprouver parmi ses dangers la solidité de leur vertu, et à recueillir, au contact du réel, ces innombrables observations qui font sortir les âmes de l'état de naïve enfance pour les introduire peu à peu dans le sérieux de la maturité.
La simple idée d'ordre, qui suffit à un atelier, est, on le voit,, infiniment dépassée par les visées de notre discipline; nos règles sont assez compréhensives, pour constituer déjà un vaste et puissant système d'éducation.
Austère et complexe dans les règlements qu'elle édicté, notre discipline est efficace et salutaire, parce qu'elle est fidèlement observée.
Car, sans verser dans un optimisme ridicule, sans nier les défaillances de certains élèves sur qui la règle n'a point assez de prise, il est juste d'affirmer que les séminaires de France
NOS f:U\M)S SKMlNAlUi:S i'.\
\ivent dans la discipline, (lu'oii y <5STnlo la clôluic cl le silence, qn'on y prie avec ferveur, qu'on y liavaillc avec application, qu'il y règne un bon esprit, qu'il s'y forme par conséquent de très bons prêtres.
Mais (piel est le ressort de cette discipline ? Quelle force meut les volontés et les soutient dans l'obéissance ?
Ce n'est point l'esprit de crainte : rien d'écolier dans nos séminaires. Il n'y a pas, à proprement pailer, de surveillance : ni les études, ni les dortoirs, là où il y en a, ni les récréations, n'ont de maîtres pour les présider. Les petits désordres n'ont pas de sanctions qui les punissent : tout au plus sont-ils l'occasion de paternels avis ou, en cas de gravité, de réprimandes plus sévères. Les moyens d'émulation en usage dans les maisons secondaires, notes hebdomadaires ou mensuelles, récompenses, bulletins trimestriels envoyés aux familles, sont inconnus dans les grands séminaires. On croirait, et avec raison, fausser l'éducation du prêtre, si, pour la diriger, on mettait en jeu ces procédés tout humains.
Ce n'est point non plus proprement l'esprit de famille. Certes une grande sympathie unit les maîtres et les élèves. Les relations sont cordiales et confiantes comme à la maison paternelle entre les parents et les enfants. Cependant ce n'est pas cette affection mtituelle qui met en branle les volontés. Ce n'est pas parce que les élèves tiennent à faire plaisir à leurs maîtres qu'ils vont amoureusement à leur devoir : ils y sont entraînés par un motif plus haut et plus saint.
C'est par conscience et par esprit surnalurel qu'ils agissent. Ils embrassent les observances de la discipline parce que c'est pour eux le devoir. Et ce mot de devoir ne sonne point comme nn terme creux dans leur conscience. Le devoir leur est cher, parce qu'il est l'expression de la volojité de Dieu. Ils agissent donc parce que c'est Dieu qui les commande, parce que c'est le regard de Dieu ([ui les surveille, parce que c'est à Dieu (pi'ils veulent plaire, parce qu'ils aiment Dieu. ^ t)ilà le vrai ressort de l'obéissance dans nos séminaires. Voilà poiirrpioi, bien que
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les lliLrjlogicns enseignent que d'une certaine façon les règlements n'oljligenl pas sous peine de péché, les séminaristes s'accusent cependant des moindres manquements à la discipline, tant ils ont profond ce sentiment que violer une règle c'est désobéir à Dieu.
Il est vrai, d'ailleurs, que cette tache de la soumission à la discipline leur est singulièrement facilitée par l'exemple de leurs maîtres. Quand ils voient leurs supérieurs et leurs professeurs partager leur vie austère, se lever comme eux, se cloîtrer comme eux, prier avec eux, travailler plus qu'eux, se récréer parmi eux, etc., ils prennent naturellement leur pas. ils se laissent joyeusement entraîner par leurs chefs. Que si les maîtres vivaient hors de la maison, laissant les séminaristes aux mains de leur supérieur comme des soldats à la garde de leur sergent, ou si, demeurant dans la maison, ils menaient une existeiice indépendante de leurs élèves, abandonnant au supérieur seul tout le souci de la discipline, n'est-il pas vrai que l'observation des règles serait notablement moins aidée, et que l'esprit de foi, privé de l'inappréciable secours de l'exemple, aurait infiniment plus de peine à soulever les volontés et à les maintenir dans les mille détails journaliers du devoir ?
C'est donc une grande sécurité pour la discipline des séminaires et pour la bonne formation morale des clers, que cette vie commune, attachant aux mêmes observances et unissant dans un même esprit les maîtres et les élèves.
5° Le personnel directeur des séminaires. — Toutefois, la discipline n'est que le cadre où évolue la vie du séminaire. Elle est subordonnée aux besoins de l'organisme qui s'y meut et qu'elle règle. De cet organisme vivant, le personnel directeur forme la tète et le cœur. Nous avons donc à dire sa composition et son rôle.
Durant longtemps, les séminaires de France furent en ma-
NOS GRANDS SÉ.MlNAmES 15-
jorilé dirigt'-s par un poisonnol conj^MCf^^anislo, sprcialemciil prr[)arc pour ce fjfoiue de iiiiiiislèio. La pciséculioii religieuse en a successivement ('cailr les divers groupes des congréganisles, de sorte que, désormais, les grands séminaires sont partout aux mains du clergé séculier de cliacpie diocèse.
Le grand séminaire étant en chaque diocèse l'œuvre la plus capitale, l'évécpie ne la confie qu'à des prêtres qui lui donnent pleine sécurité par la pureté de la doctrine, par la solidité de leur savoir, par la justesse de leur jiigemenl, par la dignité de leur vie. Il les y prépare le plus souvent par quelques années de hautes études dans les Universités romaines ou françaises. Ce choix a d'autant plus d'importance qu'il leur abandonne, sous sa surveillance immédiate, toute la direction de son séminaire, et qu'il les associe tous à la fois aux différentes attributions qu'elle comporte.
Et d'abord, l'évèquc leur confie toute la direction du séminaire. J'entends par là que, sous le contrôle immédiat de réyêque, le personnel directeur est investi d'une pleine responsabilité sur la conduite du séminaire.
Ensuite, le fait le plus digne de remarque est que les maîtres partagent tous la responsabilité de la direction. Bien que la discipline repose principalement sur le supérieur, et l'administration temporelle sur l'économe, cependant ils sont tous de part dans l'administration générale, dans l'enseignement, dans la direction intime et spirituelle des séminaristes. Cette solidarité dans l'œuvre totale du séminaire est peut-être le trait le plus caractéristique de nos maisons françaises : elle est assurément sa force.
a) Quelque confiance que l'évéque ait mise dans le supérieur, bien qu'il ne communique ordinairement avec le séminaire que parle supérieur, ce lui est une grande sécurité de savoir que l'autorité du chef est régularisée, dans son exercice, par les délibérations de son conseil.
Un homme ne peut pas, à lui seul, avoir toutes les lumières ; il est susceptible de petites faiblesses, de préventions persou-
10 l'RÉLIMINAlHES
nf'lles, de mouvements d'humeur. C'est pourquoi toutes les lois canoniques et civiles placent un conseil à côté de celui qui gouverne : le conseil, où chacun dit librement son avis, a généralement plus de lumières ; il stimule et soutient la volonté du supérieur, si elle est un peu molle ; il la modère, si elle est un peu prompte à agir; il la préserve des écarts de la partialité. Aussi est-ce un liienfait que toutes les questions graves soient traitées en conseil, et les décisions prises à la majorité des voix.
De celle commission iiilérioure relèvent tous les changements qui concernent la discipline, la répression des désordres ou infractions haljituelles au règlement, les sanctions à appliqueiaux élèves qui donnent lieu à des plaintes sérieuses, les modifications dans les programmes d'études et le choix des manuels, et, par-dessus tout, le point si capital de l'appel aux ordres.
Cette façon de traiter les affaires ne donne pas seulement des garanties de sagesse, mais attache les maîtres à une maison dont ils règlent la marche, et y retient leur esprit et leur cœur. L'évèque, de son côté, sent que les propositions qu'on présente à son approbation onl été pins mûries.
h) Tous les maîtres, de même, parlici|)ent à l'enseignement. Comme ils sont peu nombreux, et que les programmes sont fort complexes, ils assument tous quelques cours secondaires en ])lus de leur cours principal. Le supérieur lui-même y prend sa part, outre l'ascétisme qu'il enseigne, au moins pratiquemerit, dans ses conférences spirituelles de chaque jour, il donne des leçons de pastorale, il professe les diaconales ; parfois même il se fait l'initiateur de l'économie sociale. En im mot, chacun accomplit bravement sa lâche dans l'œuvre de la formation intellectuelle des séminaristes.
c) Enfin, la direction intime de la conscience des élèves est |)artagée entre tous les maîtres de la maison : elle n'est pas l'afTaire d'un seul, mais l'affaire de tous. 11 n'a point paru à nos évêques, jusqu'ici, que cette praliipie eût de graves incon-
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\énients ; ils y ont vu, au 'conlraiio, do sérieux avantages.
Le principal inctinvéïiient à redoiiler serait le nuuupie de liheilé de CDnscieiice pour les séniiiiaristes, soit parce (pi'ils n'auraient pas le choix de leur confesseur, soit parce «pi'ils auraient à vivre en sa présence. Or. pour ce cpii regarde le choix, les jeunes gens s'adressent librement à celui de leurs maîtres qui leur revient le mieux ; s'ils sentent quelcpie gène, ils peuvent changer momenlajiément ou définitivement ; à l'occasion d'une sortie en ville, ils peuvent se donner la facilité d'un confesseur extraordinaire. Dans le cas du directeur spirilucl unicpie, ils sont au contraire sans liberté de choisir. Pour ce qui est de vivre sous les yeux de leur confesseur, de partager avec lui la table et la récréation, nos séminaristes ne sont point de tempérament à s'en trouver mal à l'aise ; la rencontre de leur directeur, au lieu de les gêner, leur dilate plutôt le cœur ; c'est avec lui qu'ils se sentent le plus de liberté ; ils ont d'ailleurs une confiance absolue dans sa discrétion ; ils savent qu'au Conseil et dans les conversations, il a la langue liée à leur sujet, mais que, s'il pouvait parler, ce serait toujours pour les protéger. Et, de fait, le silence professionnel est si bien gardé de la part des confesseurs, que les pénitents ne sentent jamais naître en leur âme le moindre sentiment de défiance.
Quant aux avantages de la méthode adoptée dans les séminaires de France, ils sont indéniables, soit du côté des élèves, soit du côté des maîtres, soit du côté de la maison.
Du côté des élèves, qui mettront plus facilement leur confiance dans un de leurs maîtres, que dans un étranger ; ils l'aborderont avec plus d'aisance, ils s'ouvriront à lui avec plus d'abandon, ils recevront plus docilement ses décisions, ils subiront plus profondément son influence ; ils le verront aussi souvent et aussi longtemps qu'ils en auront besoin ; il sera pour eux un père, précisément parce qu'il n'est pas imposé d'olïice pour être le père de tous.
Du côté des maîtres, qui ont besoin d'exercer un ministère * coMHiBrrioN A l'kdiîcvtion ues clercs. 3
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sacerdotal, et qui trouveront là une satisfaction au besoin de leur cœur de prêtres : de la sorte, ils ne seront pas de purs intellectuels, cantonnés dans leurs livres, incapables de comprendre et d'influencer des âmes ; ils aimeront une œuvre où passe le meilleur de leur vie : ils ne courront pas au dehors à la recherche de prédications et de directions incompatibles avec leurs fonctions ; ils seront retenus dans leur séminaire, parce que là sera leur vraie famille.
Du côté de la maison, qui a tout intérêt à ce que les maîtres y demeurent, qu'ils s'y mêlent aux séminaristes, qu'ils en fassent l'éducation par leurs relations de tous les jours et par leurs bons exemples : la présence des maîtres dans la maison n'aurait plus de sérieuse raison d'être, s'ils n'y étaient pas directeurs en même temps que professeurs ; on les verrait d'ailleurs passer peu à peu à l'état d'externes ; et nous savons quelle profonde transformation s'opérerait dans nos séminaires, le jour où le supérieur et son assesseur resteraient seuls aux prises avec des jeunes gens qui ne verraient plus en eux que des surveillants.
6° La piélé et la vertu. — La pensée dominante du concile de Trente, dans la charte de fondation des séminaires, et des zélés créateurs de nos premiers séminaires français, dans tous leurs écrits, est que ces abris ouverts à la jeunesse cléricale ont proprement pour fin de former la piété et la vertu dans les prêtres. Les Universités ne manquaient pas alors ; elles étaient florissantes ; les docteurs les plus renommés y enseignaient ; la jeunesse y puisait abondamment le savoir. Mais, quand les brillants lauréats se présentaient à leurs évêques pour recevoir les Ordres, on s'apercevait qu'ils étaient inexpérimentés dans l'oraison, qu'ils ne connaissaient ni le chant, ni les cérémonies ecclésiastiques, qu'ils ignoraient les devoirs professionnels des clercs, que souvent leurs mœurs avaient été tristement atteintes