ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA POLIOMYÉLITE AIGUË EXPÉRIMENTALE
Les altérations du système nerveux observées chez les singes atteints de poliomyélite expérimentale ressemblent en tout point, disent MM. Landsterner et Levaditi (Annales de l’Institut Pasteur, novembre 1910), à celles qui caractérisent la maladie de Heine-
- Médin et qui ont été décrites surtout par Harbitz
et Scheell et Wickmann. Macroscopiquement, ce qui domine,ce sont des lésions hyperhémiques et œdémateuses de la moelle épinière et des méninges molles. Parfois ces lésions hyperhémiques vont jusqu'à la production des foyers hémorragiques situés surtout dans les cornes antérieures.
Quant aux lésions histologiques, elles sont dissé- -minées dans toute l'étendue de la moelle, mais elles prédominent dans les zones qui correspondent aux membres paralysés, c’est-à-dire dans les zones cer- -vicales et lombaires. Elles ont été très soigneusement étudiées par les auteurs précédents en collaboration avec M. Stanesco. En voici les principaux caractères.
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Les méninges molles sont infiltrées par des leucocytes qui appartiennent, exceptionnellement,au type polynucléaire, et surtout au type mononucléaire, cellules à noyau rond, volumineux, fortement coloré par les matières basiques: hématéine, bleu polychrome, violet dalhia. L’infiltration mononucléaire ou, pour parler avec plus de netteté, lymphocylaire, se poursuit le long du septum médian antérieur et acquiert toute son intensité autour des vaisseaux de la substance blanche. Bien qu'il soit toujours difficile de résoudre de pareilles questions, il sémble que l’inflammation se propage des méninges au tissu médullaire en suivant les gaines périvasculaires, de façon à constituer de véritables manteaux cellulaires, qui engainent les vaisseaux sanguins. Dans. la substance grise et en particulier dans les cornes antérieures, on constate l'existence de foyers d'infiltration cellulaire assez nettement circonscrits et constitués : 1° par des leucocytes polynucléaires dont les noyaux sont en état de désintégration ; 2° des lymphocytes ; 3 des cellules à noyau plus volumineux, arrondi, à protoplasme abondant, correspondant à ce que Wickmann a décrit sous lenom de polyblastes. Autour de ces foyers, la substance grise est œdémateuse ; on y trouve aussi de place en place des hémorragies microscopiques. Des cellules nerveuses, quelques-unes, ce sont de beaucoup les moins nombreuses, sont à peu près normales. Le plus grand nombre, au contraire, présentent des altérations considérables, mais qui varient suivant la phase du
MLD = processus. Au début, il ne s’agit que de dégénérescence granuleuse ou vacuolaire du protoplasma et de chromatolyse, tant centrale ‘que périphérique. Plus tard, les éléments nerveux ainsi altérés sont envahis par des cellules migratrices. On voit s’accumuler autour &’eux età leur intérieur, tant dans le protoplasma que dans le noyau des leucocytes polynucléaires, des lymphocytes et des macrophages qui achèvent la destruction du neurone de deux façons : d'une part, les polynucléaires paraissent provoquer une fonte du protoplasma ; d'autre part les lymphocytes et surtout les macrophages englobent les débris qui résultent de la désintégration des cellules nerveuses. « Ces processus de neuronophagie et de neu- | ronolyse aboutissent à l’anéantissement total du neu- - rone. Finalement, surtout chez les animaux qui ont reçu du virus de passage, on constate, à la place des cellules nerveuses, des amas de globules blancs, en grande partie dégénérés, amas qui révèlent la forme de l’ancien neurone délimité, et qui rappellent ceux décrits tout récemment chez l'homme, par Wickmann. » (Landsteiner et Levaditi.)
De telles lésions ne se localisent pas à la moelle épinière ; on peut les retrouver au niveau du bulbe et de la protubérance. C’est ainsi que, dans les cas où l’on a constaté des phénomènes paralytiques dans le territoire des troisième et septième paires, on trouve des allérations considérables dans les noyaux d’origine de ces nvrfs. Les ganglions rachidiens sont le siège d’infiltrations cellulaires et dégénérat:ve:. qui
Piotrowska ?
sont jusqu'à un certain point comparables à celles de la rage,et qui ont été signalées par Flexner, Lewis, Landsteiner. Levaditi et Stanesco. Chez quelques animaux, les mêmes auteurs ont observé des foyers inflammatoires discrets autour des vaisseaux de la substance grise, de l'écorce cérébrale et des noyaux centraux; par contre, il leur a été impossible de découvrir des corpuscules de Negri dans la corne d’'Ammon.
En présence de telles lésions, diverses hypothèses sont possibles : v° les lésions vasculaires sont primitives, et les lésions cellulaires consécutives. A cette hypothèse, on peut objecter que les cellules nerveuses offrent des altérations dégénératives avancées à un . moment oùlesinfiltrations péricellulaires sont encore peu intenses ; 2° il est donc préférable d’admettre que le virus (ou les produits toxiques qu’il élabore) agit primitivement sur ces cellules, et que la dégenérescence des neurones n’est pas sous la dépendance des lésions vasculaires (Landsteiner et Levaditi). Pour les mêmes auteurs, on ne doit pas non plus attribuer les altérations vasculaires et méningées à la désintégration primitive des cellules nerveuses, le virus pouvant engendrer lui-même ces altérations, et, en réalité, voilà comment les choses se passent : le virus de la poliomyélite envahit le système nerveux en suivant les espèces lymphatiques qui entourent les vaisseaux sanguins. Arrivé dans la substance grise. il s'attaque aux cellules nerveuses, pénètre dans leur protuplästha ét ÿ' pullule. Cette
pullulation, et peut-être aussi la sécrétion de quelques toxines amène, d’une part, la dégénérescence primitive du neurone, et, d’autre part, une réaction inflammatoire à son pourtour, constituée par des poly et des mononucléaires. Les leucocytes, sous l’action nécrotique du microbe ou de ses sécrétions, dégénèrent à leur tour, et cette première phase du processus aboutit ainsi à une masse de détritus destinée à être résorbée. Peut-être, les polynucléaires, en se détruisant, mettent-ils en liberté quelque ferment protéolytique qui contribue, pour sa part, à dissoudre tous ces détritus cellulaires. & La réaction polynucléaire est une réaction d'infection, liée à l’envahissement du neurone par le virus, tandis que la résorption des produits résultant de ia nécrobiose est l’œuvre des macrophages. » (/d.)
Les mêmes auteurs ont fait quelques tentatives pour préciser la façon dont débutent les lésions inflammatoires et dégénératives chez les animaux infectés expérimentalement. Trois macacus cynomolgus furent injectés dans le cerveau et Ia cavité péritonéale avec du virus de passage et sacrifiés ‘deux, quatre et sept jours après l’inoculation. Chez aucun d’eux on ne trouva de lésions médullaires analogues à celles que nous venons de décrire. Seuls, les simiens tués les deuxième et qualrième Jours présentaient quelque infiltration leucocytaire des méninges cérébrales : infiltration dont la signification demeure, d'ailleurs, des plus douteuses. En tous cas,
ces expériez:ccs semblent montrer que les lésions
apparaissent très peu avant les troubles paralytiques.
MM. Levaditi et Stanesco ont également étudié ces lésions histologiques chez les singes qui ont survécu à une attaque aiguë de paralysie infantile expérimentale. L'examen a porté sur trois animaux paralysés depuis vingt et un, vingt-neufet soixante-sept jours. Les lésions observées diffèrent assez notablement de celles qui caractérisent la période aiguë. En effet, dans la moelle, les altérations des vaisseaux de la substance blanche et des méninges disparaissent, la substance grise restant seule lésée. On ne constate plus d'infiltration par les leucocytes polynucléaires que nous avons signalés, mais seulement une inflammation chronique constituée presque exclusivement par des mononucléaires, inflammation ou bien diffuse, ou bien localisée autour des vaisseaux de la substance grise. Ces altérations correspondent dans les cornes antérieures, au membre paralysé. Les moelles cervicale et dorsale de singes paraplégiques sont indemnes. Par contre, il existe des altérations à caractère aigu dans la protubérance et au niveau de la moelle lombaire. Le fait s’explique par l'aflinité particulière que les deux segments montrent pour le virus de la paralysie infantile.
En somme, les lésions inflammatoires aiguës cèdent la place à des altérations régressives et réparatrices, chez l’un des animaux expérimentés. Les caractères particuliers des lésions constatées au niveau du bulbe et de la protubérance d’une part,
d'autre part au niveau de la moelle lombaire, montrent qu’il y eut, chez lui, deux attaques successives : une première, la plus ancienne, intéressant le segment lombaire, une seconde, plus récente, localisée à la région bulbo-protubérantielle. La poliomyélite expérimentale peut donc récidiver et provoquer des altérations à caractère aigu se surajoutant aux anciennes lésions chroniques. De plus, les singes qui survivent à une attaque aiguë de poliomyélite présentent des atrophies musculaires, et dans certains cas, des “éformations des membres. MM. Levaditi et Stanesco ont examiné les muscles et les nerfs des membres paralvsés, et ont trouvé des altérations dégénératives typiques (Comptes rendus de la Société de Biologie, 16 avril 1910).
Les lésions histologiques de la poliom yélite expérimentale ont été également étudiées par M. Marinesco (Comptes rendus de la réunion biologique de Bucarest, 15 décembre 1910). Les altérations observées dans ce cas, consistaient en une méningo-myélite très intense, qui intéressait particulièrement la substance grise des cornes antérieures.
Les cellules nerveuses présentaient des altérations différentes, suivant qu'on les étudiait dans les préparations faites avec la méthode de Cajal ou avec celle de Nissl. Dans la corne antérieure plus altérée, le nombre des cellules a diminué et les cellules radiculaires sont plus atteintes que celles des cordons.
La méthode de Nissi montre toutes les lésions, depuis la tuméfaction du corps cellulaire jusqu’à
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l’achromatose et le remplacement de la cellule disparue par une sorte de nodule qu'on pourrait appeler poliomyélitique. Ces nodules, plus nombreux dans la corne antérieure qui est la plus touchée, résultent de la pénétration et de la destruction de la cellule nerveuse morte par des leucocytes polynucléaires et par des cellules plus grosses, mononucléaires, dont le protoplasma contient des granulations jaunâtres ou bien des eorpuscules inclus dans une espèce de vacuole. On trouve toutes les phases de la formation de ces nodules de poliomyélite qui font défaut dans la rage. Il y a tout d’abord invasion du protoplasma nerveux par quelques polynueléaires qui y créent des espèces de fentes ou des canaux s'élargissant à mesure que l'invasion est plus considérable, Le corps de la cellule nerveuse est donc fragmenté ; cela est dû à la fonte du protoplasma sous l’action des ferments protéolytiques. Le nombre des leucocytes augmente et on les trouve non seulement à l'intérieur de la cellule, mais aussi à sa surface qu'ils enveloppent. A mesure que le processus de nécrophagie s’accuse, des fragments de la cellule nerveuse disparaissent par digestion intra-cellulaire, ce qui nous explique la présence de fragments ou de corpuscules à l'intérieur de certaines cellules à gros noyau. Mais en dehors de ces nodules si caractéristiques, nous trouvons des changements de l’appareil fibrillaire des cellules nerveuses qui ressemblent singulièrement à ceux décrits par Cajal et nous-même dans la rage.
pe g1 ps Dans les cellules radiculaires et dans celles des cordons à fibrilles rouges, on constate tout d’abord par ci par là, à la place des fibrilles fines, des filaments épais, ondulés, qui font d’abord leur apparition dans le réseau superficiel et ensuite dans le réseau profond. On peut trouver de semblables filaments non seulement dans le corps cellulaire, mais aussi dans les dendrites, mais pas dans l’axone. Parfois, on voit de véritables bandes ou rubans à la place du réseau fin et délicat qui existe à l’état normal. Donc, la formation de filaments, de cordonnets, de cordons et de rubans, partiels au commencement et généralisés ensuite, constituent la lésion précoce de l’appareil réticulé des cellules radiculaires et des grosses cellules des cordons dans la poliomyélite expérimentale du singe. Dans une seconde phase, certains de ces filaments offrent une désintégration granuleuse et alors on constate une raréfaction de neurofibrilles. Dans le premier comme dans le second stade il n’y a pas d’altération du noyau, mais dans la troisième phase, celle de dégénérescence granuleuse, de cytolyse et de neuronophagie, on y voitdes altérations graves allant jusqu’à l’atrophie et à son homogénéisation. Dans les cellules des cordons à fibrilles noires, de taille moyenne et petite, on voit à la place des travées normales habituelles des filaments robustes, flexueux, ressortant d'une manièré! frappante sur le fond du protoplasma incoloré. La disposition de ces filaments. varie! avecilal forme qu'affectent les cellules 1des cordons Nous avons
pas constaté la désintégration dés granules du nucléole, phénomène fréquent dans la rage. Autour des cellules des cordons, on voit assez souvent une prolifération des cellules satellites qui, d'habitude, ne pénètrent pas à l'intérieur du corps cellulaire. Les boutons terminaux sont d'habitude altérés, et pendant la première phase de la maladie, ils subissent une hypertrophie plus ou moins considérable qui est suivie, dans les cellules radiculaires, d’atrophie et de dégénérescence. Les ganglions spinaux sont toujours altérés. Au pôle supérieur, on peut observer une infiltration interstitielle,et autour d’un certain nombre de cellules nerveuses, on constate une réaction des cellules satellites, qui peuvent même pénétrer à l'intérieur du cytoplasme nerveux. En général, il n’y a pas de polynucléaires à l’intérieur de la cellule nerveuse, mais la lésion la plus intéressante et la plus apparente consiste dans la modification du réticulum neurofibrillaire. Les travées de ce réseau sont beaucoup plus rigoureuses qu’à l’état normal ; iltend à devenir fasciculé, bouclé. Il arrive aussi qu’à sa place, on observe des espèces de rubans, des cordons, modifications tout à fait analogues à celles de la rage. Conclusion. — Il existe dans la poliomyélite expérimentale du singe une lésion précoce de l'appareil neuro-fibrillaire qui intéresse toutes les cellules de la substance grise, et une lésion tardive consistant dans la disparition des cellules nerveuses radiculaires profondément altérées,et leur remplacement par des nodules qu’on pourrait appeler poliomyélitiques.
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| \ Voici quelques-unes des observations de Levaditi et Landsteiner.
O8s. Levapiri et Sranesco. — Rhesus n° 64. Inoculé le 14 janvier, se paralyse le 27. Paralysie de la jambe gauche, se généralisant au train postérieur le 4 février. L'animal meurt le 17 février, après vingt et un Jours de maladie. — Rhesus n° 66. Inoculé le 5 janvier, se paralyse le 16. Paralysie du train postérieur. l'animal meurt le vingt-neuvième Jour, après avoir présenté une lésion ulcéreuse ressemblant au mal perforant plantaire. — Callitrich 26. Inoculé le 29 novembre. Paralysie de la patte gauche le 11 décembre ; le r2,paralysie complète du train postérieur. L'animal meurt le 4 février, après soixante-sept jours de maladie.
Examen histologique. Cerveau. — Chez les singes 64 et
66, les lésions cérébrales sont insignifiantes ; par contre, chez
l'animal qui a survécu soixante-sept jours, on constate
une accumulation de cellules rondes autour des vaisseaux et un enrichissement des méninges en leucocytes mononucléaires et polynucléaires,ces derniers en plus petit nombre.
Protubérance et bulbe. — On ne décèle des lésions que chez le Rhesus 64 et le Callitrich 26. Chez le premier, on observe, au niveau des noyaux d'origine des nerfs, une infiltration par des cellules à noyaux ovalaires et aussi par des polynucléaires (plus rares). Chez le second, on constate : 1° une accumulation de cellules à noyaux ronds autour des vaisseaux ; 2° des foyers d’inflammation aiguë, formés par des leucocytes polynucléaires à noyaux dégénérés. Ces foyers circonscrits rappellent ceux que l’on constate dans la moelle des animaux sacrifiés pendant la période aiguë de la ma-
ladie. x
Moelle cervicale et dorsale. — Chez aucun de nos animaux, qui n'ont jamais présenté des troubles moteurs des membres supérieurs, nous n'avons retrouvé des lésions dans ces régions de la moelle.
Moelle lombaire. — Tous nos singes ont présenté des altérations plus ou moins prononcées de la moelle lombaire. Les vaisseaux des septa et de la substance blanche, ainsi que les méninges, ne sont pas lésés, Dans les cornes antérieures et autour du canal épendymaire, les cellules nerveuses ont disparu presque complètement. A leur place on constate des foyers de cellules mononucléaires, à noyaux ronds ou ovalaires. Les vaisseaux sont entourés d'éléments à noyaux ronds formant une gaine périvasculaire épaisse. Des éléments semblables sont répandus dans la substance grise des cornes antérieures. Les cornes postérieures ne montrent pas de lésions. Ces altérations sont localisées à la partie latérale et antérieure de l’une des cornes, chez le singe 64, chez lequel la maladie a débuté par une monoplégie. à
Nerfs. — Les nerfs correspondant aux régions lésées de la moelle lombaire montrent des lésions typiques de dégénérescence : segmentation de la myéline, multiplication des noyaux, Chez le singe n° 26, il y a des altérations de néprite
aiguë.
Muscles. — Les muscles des membres paralysés montrent des signes d’atrophie musculaire (atrophie des fibres, dispa-
rition des stries, prolifération intense des noyaux).