HARENGS D'ÉTÉ DANS LA MANCHE
En dehors des grandes pêches qui se font dans la Manche à l’automne et en hiver, on y prend quelques harengs à différentes époques, et si nous ne sommes pas matériellement assuré que les harengs de la Manche restent toute l’année dans la Manche, nous pouvons affirmer tout au moins, qu'il y a des harengs toute l’année dans la Manche.
La grande saison se prolonge assez tard pour les petits bateaux qui ne sont pas pressés de désarmer, jusqu'à la fin de mars par exemple, et de même elle commence d'assez bonne heure si l’on en juge par les premières captures de l’automne qui se font au cours de septembre dans les bas parcs de la côte ; dans l'intervalle, les chalutiers trouvent assez souvent des harengs dans leurs filets. Mais c'est surtout la pêche du maquereau aux petits manets, qui révèle l'existence des harengs dans la Manche pendant l'été. Fréquemment on trouve, emmaillés par la tête dans les filets, des harengs gras, dont les glandes génitales sont en repos. C'est ce que nous appellerons les harengs d'été de la Manche; mais il est bien entendu que nous n'avons pas en vue une race d'été, c'est à dire une race qui pondrait l'été : il s’agit vraisembablement d’une race d'automne.
Nous avons pu examiner plusieurs lots de ces harengs péchés en juin 1902, au total 69 individus : les indices moyens pour ces divers lots présentent une remarquable concordance, et nous en déduirons les moyennes
générales avec une sécurité relative assez grande malgré l'exiguité de l'ensemble.
Nous juxtaposons en un seul tableau les valeurs des indices trouvés pour les harengs de juin et pour les harengs d'automne de la Manche : un simple coup d'œil montrera qu'il s’agit bien d’une seule et même race.
Dales Origine Nombres | Dr
1902mars15| Eddystone (chalut) 2,180 avril 22| Mi-anse » 2,187 mai 29 » çmanets) 2,173 Varne Beachy Head
Harengs d’été de la Manche 101,9| 111,6
Harengs d'automne de la Manche... 1,505| 99,8! 110
Ainsi disparaît, au moins pour la Manche, la vieille hypothèse d’une race de pays, d’un hareng halbourg ou sédentaire par opposition au hareng de passage, à la race migratrice ou prétendue telle.
Mais puisque tous appartiennent à la même race, harengs d'automne, harengs de juin pris aux manets, harengs d'été pris au chalut, on peut se demander quelle relation sociale les unit, quelles particularités éthologiques les séparent.
Deux hypothèses sont possibles : ou bien les harengs de juin sont vraiment des harengs vierges, des jeunes qui n’ont pas encore abandonné les nurseries, des individus que l'instinct sexuel n’a ‘pas encore poussés aux courses ancestrales et qui attendent l'automne pour rejoindre l’armée permanente ; mais alors où se trouve en été cette dernière ? — ou bien ce sont les hordes dispersées de cette armée elle-même, licenciée en quelque sorte et éparpillée pendant la période de repos.
La première hypothèse est assez acceptable pour ce qui concerne les harengs pris aux petits manets : il y a là, en effet, une forte proportion de petits harengs et il y en aurait sûrement beaucoup plus si les mailles du filet étaient plus serrées ; et tous ces harengs sont gras mais privés de produits génitaux. Mais une conséquence s'impose si notre hypothèse est justifiée :
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dans toutes les régions de ponte fréquentées par la race d'automne, on doit trouver à certains moments et près de la surface de pareils bancs de harengs vierges. Il en est effectivement ainsi pour la mer du Nord. On péche des harengs gras, assez petits et privés de produits génitaux devant Yarmouth et Lowestoft pendant les mois de mars et d’avril, c’est-à-dire six mois avant la grande pêche de ces parages, comme on pêche des harengs en mai-juin dans la Manche. six mois avant la grande pêche d'automne. Et si nous regardons plus au Nord, nous trouvons pareillement une pêcherie sur la côte orientale d'Écosse, à Wick, à Anstruther (Firth of Forth) pendant les mois de janvierfévrier, c’est-à-dire six mois avant le grand passage d'été. Et ces harengs du Firth of Forth ont bien les mêmes indices que les harengs d'automne de la mer du Nord si l’on adopte les chifires rapportés par Heincke (Tab. 131). Seulement dans ce dernier cas une grosse difficulté subsiste: ces harengs du Forth sont très grands et sur le point de pondre ; cet argument était décisif aux yeux de Heincke puisque l’époque de ponte lui fournissait la base fondamentale de sa distinction des races ; sans examiner ici le bien ou mal fondé de cette opinion, nous remarquons seulement que ces harengs peuvent ètre mêlés à de petits harengs vierges, et si l’on ne prend pas ces derniers c’est parce que les pêcheurs ont choisi la maille convenable pour prendre les gros; il y a là certainement une hypothèse à vérifier.
En résumé, notre première proposition paraît assez fondée, et nous croyons que les essaims pêchés à la surface dans la Manche au début de l'été sont formés en majeure partie des recrues du prochain banc d'automne. Il s’y mélerait pourtant des individus plus vieux provenant du banc dispersé, et ceci nous ramène à l'examen de la seconde hypothèse devant laquelle, d’ailleurs, nous ne pouvons nous dérober. Que deviennent les harengs du banc à la fin de la grande pêche ? Ils ne sont pas restés agglomérés et déjà la réduction graduelle du banc à la fin de la saison, en est un premier indice ; de plus si les harengs demeuraient rassemblés quelque part, fut-ce par deux cents mètres de fond, nous le saurions certainement. Il ne peut se produire aujourd’hui aucune agglomération notable d’un poisson quelconque en un point quelconque sans que nous en soyons informés par les chalutiers qui sillonnent tout le plateau continental de l'Atlantique, toute la Manche, toute la mer du Nord. Ces chalutiers poursuivent, en effet, des poissons voraces et ceux-ci poursuivent leur proie ; il en résulte d’instructives rencontres. Nous savons qu'à telle époque les caranx sont rassemblés en tel lieu, ou les spratts, ou les sardines adultes, les anchois, les merlans, car à cette époque et en ce point on trouve une quantité d'espèces plus fortes venues à la curée, et que souvent l’on a suivies jour par jour. Ce sont des
merlus, des morues, des colins, des chiens de mer, des roussettes ; ce sont même d'autres espèces réputées plus sédentaires ou moins carnassières et qui sont attirées par la ponte ou les alevins de l’une des formes précédentes. Et si mal adapté que soit le chalut avec ses mailles énormes, il prendrait certainement de grandes quantités de harengs, comme il prend à l'occasion de grandes quantités de maquereaux, de caranx, de sardines, etc.
Or, dans la pratique, les chalutiers prennent un peu partout et presque en tous temps quelques harengs ; nous ne voyons pas qu'ils prennent jamais une quantité notable de harengs : par là nous croyons démontré que le hareng ne demeure pas groupé sur le fond en aucun point des mers continentales.
Il n’est pas davantage groupé entre deux eaux ou à la surface, car sa présence provoquerait encore une réunion de poissons voraces et on retrouverait en abondance des harengs dans leur estomac. Inutile de dire que le hareng n’a pu s’enfoncer au delà de deux cents mètres, dans les profondeurs que le chalut n’atteint pas ; il n’est point adapté visiblement pour de pareilles exCUrsiOons.
Une seule explication demeure plausible : c’est que les harengs se sont dispersés pendant la période de repos sexuel, et cela un peu partout, à toutes les profondeurs et en tous les points de la Manche. Et nous sommes convaincu que moyennant quelqu'effort on en ferait la preuve directe par des pêches suivies avec un outillage approprié.