INTRODUCTION
Lorsqu’après avoir recueilli dans la palette une certaine quantité de sang on l’abandonne à lui-même, on le voit bientôt se prendre en une gelée rouge et très résistante qui ne tarde pas à se séparer en deux parties : un caillot constitué par les éléments anatomiques englobés dans une trame de fibrine et un liquide ambré, le sérum. Les phénomènes physiologiques sont susceptibles de se modifier indéfiniment dans les divers états pathologiques. Ce sont ces variations que nous nous sommes proposé d'étudier. Elles nous ont paru en effet des plus intéressantes et des plus instructives ; elles jettent une vive lumière sur les côtés obscurs de certains états morbides, etleur analyse est féconde en renseignements pratiques que la clinique ne saurait désormais négliger. Elles confirment en un mot la vérité de l’axiome que M. le professeur Hayem a inscrit en tête de son livre : «L'avenir appartient à l’hématologie. C’est elle qui nous apportera la solution des grands problèmes nosologiques. »
- Mais pour retirer de l’examen du sérum tous les avantages qu’on est en droit d'en exiger, il faut le concevoir comme un complément nécessaire de l’étude du sang, par les procédés que MM. Hayem, Malassez et Hénocque ont contribué à répandre. C’est qu’en effet les modifications des phénomènes physiologiques de la transsudation sont la traduction grossière mais fidèle des altérations histologiques que le microscope permet seul de reconnaître. A notre avis, c’est là leur principal avantage. Le maniement du spectroscope, le seul instrument indispensable, est facile à apprendre et fournit presque autant de résultats que les recherches chimiques les plus savantes. Aussi trouvons-nous erronée l’opinion de Le Canu lors-
qu’il affirme que « ce que l'analyse du sang tant normal que pa-
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thologique a démontré de plus saillant et de plus incontestable, ce sont des différences souvent considérables entre la proportion des globules et celle de l’eau, ou pour mieux dire du sérum, puisque la somme de l’albumine, des matières extractives grasses et salines s’y maintient sensiblement stationnaire ». Il est bien certain que depuis l'époque où cet auteur écrivait, la chimie biologique nous a fourni un grand nombre de renseignements nouveaux. Mais les difficultés extrêmes de son application la rendent peu pratique et rentrent dans le domaine de Ja science pure. Plus récemment M. Gilbert, résumant les connaissances fournies par l'étude du sérum, ne pense pas qu’on puisse en retirer de bien grands avantages « car la plupart des notions que nous possédons sur ses allérations sont dues aux méthodes chimiques d'analyse qui exigent une quantité notable de sang et remontent au temps de la saignée (1) ». Plus loin et à propos des principes anormaux que le sérum peut charrier, il dit encore : « Il est certain que si la composition chimique exacte du sang pouvait être faite, elle serait un miroir fidèle de la santé et de la maladie et une clef précieuse pour les grands problèmes pathogéniques. » Nous espérons pouvoir démontrer, que sans arriver à définir la nature des poisons qui altèrent le plasma, on peut nettement affirmer l'existence d’une infection sanguine par les modifications profondes imprimées aux caractères habituels du caïllot et du sérum.
Ce travail se divise naturellement en deux parties: la première exclusivement réservée à l'historique et à la technique que nous avons employée et qui est celle de notre maître. Dans la seconde, la plus importante, nous avons essayé de déterminer aussi exactement que possible, la formule des altérations caractéristiques des divers élats morbides. Peut-être nous reprochera-t-on d’avoir été trop absolu dans certaines de nos conclusions. Mais il en est des signes fournis par l'examen du caillot et du sérum, comme des symptômes fournis par tout autre appareil : à côté de types précis schématisant la maladie, d’autres restent obscurs que la sagacité
(1) Traité de méd. Cuarcor-Boucuann, t. IE, Pathol. du sang, p. 488-490.
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du clinicien seule peut reconnaitre. Ce sont des #ypes que nous avons essayé de créer, en prévenant toutefois qu'ils peuvent se modifier sous l'influence de conditions mal déterminées.
Cette thèse a été commencée dans le service de M. le professeur Hayem lorsque nous avions l'honneur d’être son interne. Mais nous n’aurions pu l’entreprendre sans les connaissances médicales que nous devons à nos maîtres dans les hôpitaux de Paris. Nous sommes heureux de profiter de cette circonstance pour leur adresser nos sincères remerciements. Nous avons été l'externe de M. le D' Merklen pour lequel nous ne saurions avoir trop de gratitude. M. le D' Besnier nous a fait largement profiter de son savoir dans les maladies de la peau, et M. le D' Hutinel nous a appris ce que nous connaissons de la pathologie infantile. Que ces maîtres soient assurés de notre vive reconnaissance. Pendant l’année d’internat provisoire que nous avons passée avec M. le professeur Joffroy, nous avons pu à maintes reprises apprécier son talent scientifique, et les témoignages de sympathie qu’il a bien voulu nous accorder nous font un devoir de le remercier tout particulièrement. Pendant notre internat, MM. Chaput et Potherat nous ont rendu familière l'étude de la chirurgie. Nous avons trouvé dans M. le professeur Raymond un maître bienveillant et nous avons fait un ample profit de son enseignement à la clinique de la Salpétrière. M. le Dr Doléris, qui nous à appris la pratique des accouchements s’est montré pour nous un guide affectueux et nous tenons à lui en témoigner notre reconnaissance. Nous adressons aussi nos plüs vifs remerciements à M. le D' Gombault qui nous a dirigé dans nos études anatomo-pathologiques, et à notre ami M. le D° Macaigne qui nous a enseigné la bactériologie. Enfin nous sommes heureux de remercier nos collègues Griner et Termet dont les traductions nous ont
été précieuses pour mener ce travail à bonne fin.
Historique.
Entreprendre l'étude historique des recherches faites sur l’état du sang est chose impossible. Autant vaudrait passer en revue la pathologie tout entière. En outre, l'étude clinique du sérum est relativement récente, et parmi les nombreux auteurs que nous avons consultés, bien peu ont envisagé ce point de vue exclusif. On trouvera du reste dans chacun des chapitres qui vont suivre, le résumé des travaux qui nous ont paru en rapport avec la question envisagée. Cependant, on peut établir trois grandes phases dans l’histoire de la pathologie du sang.
La première période est celle où la saignée est pratiquée à outrance. C’est à cette époque que les phlébotomistes s’appliquent à tirer des déductions de la couleur, de l'odeur, de l'aspect, de la saveur, de la densité, du mode de coagulation du sang. On n’appréciait guère encore que les qualités physiques de ce liquide. C’est de cette époque que date l’article « Sang » du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratique par Andral et Farget, et les études faites par Roche sur les altérations sanguines dans ses £léments de pathologie. Toute cette période nous semble"résumée dans la thèse de Le Canu (1837). On parlait du principe de la « vitalité antagoniste » qui permettait au sang de rester fluide encore quelque temps après sa sortie des vaisseaux » (J. Hunrer, Trad. française, Paris, 1843); « d’influence vitale » (Denis pe Commercy, Mémoire sur le sang, Paris, 1859). A peu près au même moment parurent le Trailé des altérations du sang de Piorry et Lhéritier (Paris, 1840) et l’Æssai d'hématologie pathologique d’Andral (Paris, 1843). Au reste, tous les auteurs du commencement du siècle, Bouillaud, Grisolle, etc. consacrent à chaque maladie un paragraphe spécial à l’état du sang observé soit pendant la vie, soit après la mort. Ces recherches avaient donné lieu à des remarques inté-
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ressantes : on avait vu que dans certaines espèces morbides le coagulum ne se rétractait pas, et la distinction si importante en caillot rétractile et irrétractile avait été déjà faite. On avait remarqué encore que le sérum peut présenter un aspect opalescent, etc.
Lorsque la chimie fit son entrée dans le domaine médical, on négligea les caractères macroscopiques du liquide sanguin pour étudier ses propriétés chimiques et leurs altérations. La saignée devenant de plus en plus rare et la clinique faisant des progrès de plus en plus rapides, les caractères morphologiques du sang furent oubliés et les monographies ne s’occupèrent à peu près que des recherches scientifiques auxquelles ce liquide avait donné lieu. Telles sont les Lecons sur les tumeurs de Ch. Robin (Paris, 1873) et le livre important de M. G. Sée sur le sang et les anémies (Paris, 1867).
L'introduction du spectroscope dans la pratique médicale (1862) donna un regain de vigueur aux examens du sang. Hoppe-Seyler et ses successeurs Preyer, Stokes etc.décrivirent les principales bandes déterminées par la présence dans les liquides de l’économie de l’'hémoglobine oxygénée ou réduite, de la méthémoglobine etc. Mais comme il est facile de s’en assurer, c’est du sang dilué dont il est question dans toutes ces recherches et ce n’est qu’accessoirement qu’on parle du sérum et du caillot.
La troisième période commence en 1885, c’est-à-dire au moment où M. Hayem fit connaître au Congrès de Grenoble les résultats de ses premiers travaux sur le sérum sanguin. Il en précisait l'aspect, les variations de couleur à l’état physiologique ou dans certaines formes pathologiques, et laissait entendre qu’une étude méthodique devait être le point de départ de renseignements cliniques imporportants. En 1889 parut son traité Du sang et de ses altérations anatomiques. Mais l'étude du sérum ne s’y trouve qu'esquissée, parce que l’auteur manquait encore des éléments nécessaires à un un travail d'ensemble. Cependant certains caractères primordiaux y sont déjà indiqués : par exemple le retard de la coagulation dans l’hémophilie et l'absence de rétraction du caillot dans les cas de diminution du nombre des hématoblastes (p. 1017). Sous son in-
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fluence, ses élèves entreprirent méthodiquement l'étude des phénomènes de la transsudation (Thèses de Parmentier et de TissiEr). Puis les observations se multipliant, M. Hayem put préciser l’état du sang dans le purpura, dans l’anémie pernicieuse progressive et déterminer la nature de l’état laqué du sérum, etc. Nous ne faisons qu'indiquer ici toutes ces publications que nous aurons l’occasion de retrouver plus loin. C’est enfin sur les conseils de M. le professeur Hayem que nous nous sommes décidé à consacrer notre thèse inaugurale à faire connaître dans leur ensemble le résultat de ses recherches personnelles et les modifications que nous avions pu surprendre nous-même. (C’est ce travail que nous publions aujourd’hui et nous serions heureux que de nouvelles recherches viennent contrôler les nôtres. Nous ne dissimulons pas en effet que nous n'avons envisagé qu'une petite partie de la question et qu'il reste
beaucoup à faire dans la voie que nous avons essayé de parcourir.
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