‹ Contribution à l'étude de l'acide chromique, des chromates et de quelques composés du chrome (physiologie, thérapeutique et toxicologie)Chapitre 4 sur 9 · II. — ACTION thérapeutique de l’acide chromique · texte numérisé non relu

II. — ACTION thérapeutique de l’acide chromique

Charles Robin, à Paris, en 1855, a eu le premier l’idée d’employer l’acide chromique comme caustique sur les tissus vivants (1). Dans une communication à la Société de chirurgie il mentionne deux cas de chancres cautérisés avec une goutte d’acide chromique ; il regarde ce caustique comme un des agents les plus propres à détruire les chancres naissants et à borner leur marche phagédénique ; l’escharre sèche qui se détache peu à peu laisse, lors de sa chute, une plaie de bonne nature. Presque à la même époque, Sigmund, à Vienne, d’après les indications de Heller (2), essaya l’acide chromique contre le cancer. Marchall (3) et Cumin en Angleterre, Relier en Allemagne, l’employèrent aussi, et tous les trois avec succès pour les cautérisations des végétations vénériennes.

Après ces premiers essais, un certain nombre de chirurgiens employèrent avec avantage l’acide chromique : je vais passer en revue les différentes affections dans lesquelles ce caustique est réellement utile.

De l'acide chromique dans quelques affections de la bouche. — Le travail le plus important qui ait été fait jusqu’à présent sur l’acide chromique est dû à M. Magitot, qui

(1) Gazette des hôpitaux, 1855.

(2) Guibert, Nouveaux médicaments,

(3) Marchai), In the Lancet, 24 janvier 1857.

considère ce caustique comme l’un des agents les plus propres à la cautérisation des muqueuses gingivale et buccale, en raison de son action modificative, de son énergie destructive et du peu de douleur qu’il provoque. On doit le préférer à l’acide chlorhydrique, à l’alun, au sulfate de cuivre, corps qui par leur réaction acide ont, ainsi que l’a démontré M. Magitot (1), une action destructive puissante sur les tissus dentaires. Le nitrate d’argent est un caustique très-superficiel quia, en outre, l’inconvénient de teindre les dents en noir ; quant à la teinture d’iode, elle n’a donné, entre les mains de ce chirurgien, que des résultats négatifs ; il préfère donc l’acide chromique à tout autre moyen contre les diverses formes de gingivite chronique, ulcéreuse, ulcéro-membraneuse ; les aphthes et les ulcérations diverses de la muqueuse buccale sont aussi immédiatement modifiés par cet agent ; il en est de même de toutes les formes de stomatites, ainsi que des végétations, des fongosités et des productions morbides diverses de nature inflammatoire qui accompagnent souvent les fistules gingivales occasionnées par la périostite chronique et l’osteopériostite. M. Magitot regarde l’acide chromique comme le caustique par excellence dans le traitement de l’ostéo-périostite alvéolo-dentaire. Son emploi sera souvent indiqué dans le cas où, par suite de l’évolution de la dent de sagesse, la muqueuse de la base du pilier antérieur et celle

(1' De la salive considérée comme agent de la carie dentaire. Compte rendu et Mémoire de la Société de biologie, 1866.

de la joue deviennent le siège de complications inflammatoires.

Plusieurs applications d’acide chromique pourront même, sans excision préalable, amener la réduction de volume des tissus enflammés et leur cicatrisation rapide. La gingivite mercurielle, trèsfréquente et parfois si rebelle, se dissipe le plus souvent soit par la seule cessation du traitement mercuriel, soit par l’emploi du chlorate de potasse; mais il est certains cas où longtemps après tout traitement, et malgré le chlorate, la maladie persiste : dans ces circonstances, M. Magitot recommande encore l’acide chromique, qui lui a toujours donné des résultats très-frappants. Il le recommande aussi pour détruire les productions organiques de la muqueuse buccale, telles que les fibromes, les épulis, les tumeurs à myéloplaxes ; en effet, dit-il, l’acide chromique, dans ces circonstances, combiné ou non avec l’emploi du bistouri, doit être préféré au cautère actuel et aux autres caustiques profonds, en raison de la simplicité et de l’innocuité de son application, d’autant plus qu’il ne cause au malade ni effroi ni grande douleur.

Dans ce cas, ce chirurgien n’hésite pas à employer le caustique pur de la manière suivante :

Au moyen d’une baguette de bois taillée à plat et chargée d’une faible quantité d’acide chromique déliquescent, ou même d’un ou deux petits cristaux, il applique doucement la substance sur le point malade. S’il s’agit d’une surface ulcérée d’une certaine largeur, on promène la baguette sur toute l’étendue de la plaie; si l’on veut cautériser la face postérieure

du bord gingival décollé, dans certaines affections, ou bien la cavité alvéolaire elle-même, on soulève le lambeau de muqueuse avec le bout de la baguette et on porte directement la substance sur les parties malades. On doit toujours faire très-légèrement la première application d’acide chromique : on n’arrive que graduellement à l’emploi de l’acide pur, et alors, en couvrant immédiatement la partie touchée d’un peu d’ouat; ou de charpie, on prévient l’extension du caustique aux parties voisines. Il faut commencer par l’emploi d’une solution aqueuse assez faible (parties égales d’eau et d’acide) pour parvenir graduellement à l’acide chromique pur.

L’emploi dans la cavité buccale d’un caustique aussi énergique que l’acide chromique peut soulever diverses objections ; M. Magitot répond à toutes : ce n’est qu’en employant une trop grande quantité de caustique qu’il est possible de produire des désordres de voisinage; l’intervention de la salive fait d’ailleurs passer bien rapidement l’excès d’acide à l’état de chromate alcalin, beaucoup moins irritant; enfin, l’acide chromique n’a aucun effet nuisible sur les dents : il ne produit sur elles, affirme M. Magitot, ni la douleur, ni l’agacement qu’occasionnent certains acides minéraux ou organiques, et la coloration jaunâtre qu’il leur imprime disparaît très-rapidement.

M. Siredey a employé aussi, depuis fort longtemps, à l’hôpital Lariboisière, les cautérisations à l’acide chromique dans un certain nombre d’affections de la bouche; ce mode detraitement, ainsi qu’ilmel’a dit,

lui a toujours donné d’excellents résultats contre toutes les variétés de gingivites, de stomatites, contre la stomatite mercurielle en particulier ; il s’est aussi très-bien trouvé de l’emploi de l’acide chromique contre les ulcérations scorbutiques des gencives. La solution dont il fait journellement usage est formée de parties égales d’eau et d’acide.

Du reste, dans quelques observations qu’ils ont publiées, ces dernières années, MM. Baumetz et Magitot ont aussi signalé l’action utile de l’acide chromique dans les affections scorbutiques des gencives ; ils ont obtenu ainsi des résultats que le chlorate de potasse seul serait impuissant à procurer ; toutefois l’emploi concomitant de ce dernier agent est éminemment utile.

En résumé, M. Magitot particulièrement a employé l’acide chromique dans le traitement d’un grand nombre de gingivites, stomatites, périostites alvéolo-dentaires, etc., etc., et cela toujours avec un plein succès.

Contrairement cependant à ce qu’ont prétendu les rédacteurs du Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques (1), jamais il n’a appliqué l’acide chromique à aucune période de la carie dentaire comme moyen thérapeutique ; on a commis là une erreur que je suis chargé par lui de relever.

A l’appui de la méthode thérapeutique préconisée par M. Magitot dans certaines affections de la

(1) Nouveau dictionnaire de medecrae et de chirurgie pratiques, vol. VII, p. 577.

bouche, je pourrais publier un grand nombre d’observations prises par lui; je me bornerai à donner le récit de quatre de ces observations : elles sont extraites du mémoire qu’il a fait paraître en mars ei avril 1869, dans le Bulletin général de thérapeutique.

Observation I.

Madame X***, d’une bonne santé habituelle, d'un tempérament nerveux, ne présente aucune altération dentaire. Au mois de septembre 1868, elle fut prise d’one inflammation aiguë et généralisée du bord gingival aux deux mâchoires. Toute la bouche était douloureuse, la mastication très-difficile ; une salivation abondante se produisit accompagnée d’hémorrhagies fréquentes. Madame X*** consulta son médecin ordinaire, qui dirigea aussitôt contre cet état une médication composée de chlorate de potasse en potions, quatre grammes par jour, et des applications successives de nitrate d’argent d’abord, puis de teinture d’iode. Ce dernier moyen fut appliqué pendant une quinzaine de jours. L’alun calciné fut aussi employé par la malade pendant plusieurs jours, matin et soir. Aucun résultat favorable ne se produisit.

Au moment où Madame X*** vint nous consulter, envoyée par son médecin, nous trouvons l’état plus haut indiqué : les gencives sont rouges, avec un liseré blanchâtre ulcéré, couvert de lambeaux décellés d’épithélium ; la muqueuse est séparée de la surface dentaire ; elle saigne au moindre contact. Les dents sont ébranlées; une douleur constante, sourde et générale occupe les deux arcades dentaires ; la mastication est très-douloureuse, presque impossible. La malade ne peut se nourrir que d’aliments mous ou liquides, et l’amaigrissement est déjà notable depuis le début de la maladie.

Nous faisons aussitôt (10 novembre) une application modérée d’acide chromique sous forme d’eau de déliquescence, au moyen d’une baguette de bois promenée tout le long du bord libre des gencives.

Le surlendemain, une amélioration très-marquée s’est déjà produite ; les douleurs ont sensiblement diminué, ainsi que la salivation et les hémorrhagies. Les gencives sont moins rouges et le liseré blanchâtre a disparu sur plusieurs points. Nous pratiquons une seconde application d’acide chromique ; mais, cette fois, en portant avec la baguette de bois plusieurs cristaux tout le long du bord gingival, en soulevant un peu ce bord de la surface des dents, afin de faire pénétrer la substance à sa face postérieure.

Nous prescrivons comme adjuvant l’emploi de pastilles de chlorate de potasse, six pastilles par jour de 25 centigrammes chacune, en recommandant de les laisser fondre dans la bouche au contact des gencives.

Nous répétons deux fois encore la même application d’acide chromique cristallisé, à deux jours d’intervalle. Au bout de ce temps, c’est-à-dire après huit jours de traitement, Madame X*** est complètement guérie: les gencives ont repris leur aspect normal. Les fonctions de la bouche sont tout à fait rétablies. Nous ne recommandons à la malade, qui quitte Paris, d’autre précaution que de continuer, pendant quelques jours encore, les pastilles de chlorate de potasse.

Observation II.

M. le docteur G***, trente ans, livré à des études scientifiques, mène une vie essentiellement sédentaire. Souffrant depuis plusieurs mois de douleurs névralgiques faciales et surtout maxillaires, il vint nous consulter. A l’examen de la bouche, nous constatâmes aisément que les névralgies étaient dues à l’existence de trois caries dentaires. Un Rousseau , 3

traitement approprié amena la guérison de ces caries, et fit cesser tout à fait les phénomènes névralgiques. Pendant le cours de ce traitement, nous avions remarqué que les quatre canines présentaient un commencement d’ostéopériostite, qui d’ailleurs avait attiré l’attention de M. G***. Nous observons, en effet, que, sur la partie antérieure du collet de ces quatre dents, la gencive, dans une étendue en surface de quelques millimètres, présente une plaque rouge injectée, parfaitement limitée et très-distincte. Le bord gingival est décollé de la surface dentaire, et la pression du doigt sur ce point fait sourdre une petite quantité de pus. Ces phénomènes étant parfaitement exclusifs aux quatre canines à un degré analogue, et le reste des gencices étant normal, nous avons affaire, sans nul doute, à un début d’ostéo-périostite des mieux caractérisées.

Nous faisons une application d’acide chromique déliquescent dans l’alvéole même, au moyen d’une baguette de bois plate chargée de la substance. Il s’ensuit quelques sensations de chaleur et de cuissons, d’ailleurs légères.

Huit jours après, la gencive avait perdu son injection première, elle offrait la coloration normale et était parfaitement recollée à la surface dentaire sans trace de suppuration alvéolaire.

Observation IV.

M. B***, quarante-cinq ans, d’un tempérament sanguin, n’a jamais souffert des dents. Il y a environ une année, il ressentit au niveau de la première grosse molaire supérieure gauche une douleur sourde permanente, qui semblait répondre à la gencive et à la racine de cette dent. Il remarqua en outre que celle-ci subissait tous les mois, à des époques presque régulières, un certain allongement avec sensation douloureuse à la rencontre de la mâchoire opposée. Une suppuration notable s’écoulant de l’alvéole était particulièrement appréciable le matin à la

pression du doigt, et les manœuvres de succion donnaient les sensations désagréables d’écoulement fétide.

Des applications d’acide chromique faites au pourtour du collet et dans les interstices dentaires voisins sont renouvelées régulièrement tous les huit jours.

I gr. 50 de chlorate de potasse par jour; six pastilles de 25 centigrammes chacune, avec la recommandation de les laisser fondre au contact de la région malade ; un purgatif salin.

Régime doux, herbacé, frictions sur les gencives avec des quartiers d’orange.

Sous l’influence de ce traitement, une amélioration progressive se produit, la dent recouvre sa fixité dans son alvéole ; la suppuration se tarit complètement et la gencive reprend son aspect normal.

Au bout de trois mois, M. B*** était absolument guéri. Nous lui recommandons toutefois de reprendre quelques pastilles et de continuer quelques frictions avec les quartiers d’orange.

Obs. V. — Epulis ou tumeur à myéloplaxes de la mâchoire

inférieure.

M. C***, âgé de cinquante ans, est d’une bonne santé habituelle. Il ne souffre pas ordinairement des dents ; toutefois il fut affecté, il y a environ quinze ans, d’une stomatite aiguë survenue pendant un traitement mercuriel et qui guérit rapidement par l’emploi du chlorate de potasse.

II y a quatre ans, M. C*** vit se développer au côté droit de l’arcade dentaire inférieure une petite tumeur molle qui prit rapidement un grand développement et qui, au bout de six mois environ, dépassa en hauteur le niveau des dents voisines. Cette tumeur était indolente, ne donnant lieu qu’à de3 hémorrhagies assez fréquentes et occasionnant une gêne assez grande des mouvements de la bouche et de la joue correspondante.

Le malade ayant consulté son médecin habituel, diverses applications furent faites dans le but d’amener la destruction de la tumeur : l’alun calciné, la teinture d’iode, le nitrate d’argent, essayés à cet effet, ne produisirent aucun résultat; la tumeur continua à s’étendre, mais moins rapidement cependant.

On proposa à M. C*** d’enlever la tumeur avec le bistouri et d’en cautériser le point d’insertion avec le fer rouge. Le malade accepta l’excision, mais refusa absolument l’emploi du feu. Cette excision fut faite assez profondément, et les choses abandonnées à elles-mêmes amenèrent rapidement le retour de la tumeur avec le même développement.

Au mois de mars 1867, M. C***, envoyé par son médecin, vint nous consulter.

L’état est le suivant :

A la mâchoire inférieure du côté droit, sur le point correspondant à l’interstice de la première molaire et de la canine, s’observe une masse molle d’un rouge foncé sphérique et du volume d’une petite noix; elle soulève la lèvre inferieure de manière à figurer extérieurement une petite fluxion. Dans son développement en hauteur, elle est arrivée à dépasser de un centimètre environ le niveau des dents contiguës, et les supérieures correspondantes ont produit leur empreinte à la face postérieure de la masse. Les petites molaires inférieures et la canine sont notablement déviées de leur direction normale et rejetées en dedans. La surface de la tumeur, un peu mamelonnée, est lisse et couverte de la muqueuse avec son épithélium. Les parties voisines des gencives sont à peu près saines, un peu congestionnées cependant par suite de l’accumulation considérable de tartre provoquée par l’inaction du côté correspondant.

10 mars. Nous pratiquons immédiatement l’ablation de la masse au moyen d’une incision en V au sommet inférieur circonscrivant toute l’étendue de la base adhérente et pénétrant jusqu’au bord osseux alvéolaire.

L'hémorrhagie assez abondante qui suit cette excision est arrêtée par des applications de perchlorure de fer.

La masse enlevée fut examinée au peint de vue de sa constitution anatomique ; une coupe pratiquée au travers de la tumeur montre un tissu mou, vasculaire, d’un rouge brun uniforme. L’examen microscopique, démontre que les éléments qui le composent sont des plaques à noyaux multiples ou myéloplaxes, texture ordinaire des tumeurs de la gencive nommées épulis.

12 mai. Nous pratiquons sur le point d’insertion de la masse une première application d’acide chromique monohydraté, et afin de maintenir le caustique pendant un temps suffisant à la surface de la plaie, nous appliquons entre la lèvre et la gencive une bande d’ouate, recommandant au malade une immobilité de plusieurs minutes. Cette application n’est suivie d’aucune douleur.

Pendant quatre semeines nous renouvelons cette application tous les six jours environ, les trois dernières faites avec l’acide chromique solide, c’est-à-dire en promenant à la surface delà plaie plusieurs fragments de cristaux de l’acide.

Au bout de ce temps nous abandonnons les choses à ellesmêmes. La gencive présente alors l’aspect suivant : à la place qu’occupait la tumeur, la gencive offre une grande dépression couverte de bourgeons charnus, donnant l’apparence d’une plaie de bonne nature.

Au bout de quinze jours la cicatrisation était complète, et la seule trace de l’affection est la légère déviation des deux dents voisines

Aumoisde décembre 1868, c’est-à-dire dixhuit moisaprès 1 opération, M. C*** me fait savoir qu’il est resté complètement guéri, sans aucune apparence de récidive. (Magitot.)

De V acide chronique dans les maladies de la gorge et du larynx. — Un médecin distingué, dont l’Ecole de Paris regrette la mort, qui remonte à quelques années, M. Isambert, après avoir obtenu aussi de très-bons effets de l’acide chromique dans les affections scorbutiques des gencives, guidé par les analogies de structure des muqueuses buccales et pharyngiennes a, dès 1869, employé ce caustique en solution plus ou moins concentrée, pour le traitement de différentes affections ulcéreuses de la bouche, du voile du palais et du pharynx; il s’en est bien trouvé, notamment pour les ulcérations syphilitiques de la langue et pour toutes les manifestations secondaires sur ce même organe, telles que plaques muqueuses, nodus, etc. ainsi que pour les ulcérations syphilitiques et scrofuleuses du voile du palais et du pharynx (1).

Enhardi par ce premier succès, Isambert n’a pas craint de porter l’acide chromique sur le larynx même, au moyen d’éponges laryngiennes et en se servant, bien entendu, du miroir laryngien. Les solutions qu’il employait, d’abord assez diluées, ont pu être portées assez fréquemment à la dose de 1 gramme d’acide pour 8 d’eau et, dans quelques cas, rares il est vrai, à la dose de 1 gramme d’acide pour 4 grammes d’eau. Le but que ce médecin cherchait à atteindre était la destruction des végétations épithéliales et des petites verrues que l’on observe

(1) Isambert, De l’emploi de l’acide chromique comme caustique dans les maladies de la gorge et du larynx. (Bulletin général de thérapeutique, 15 juillet 1872.)

souvent à la commissure inter-aryténoïdienne et dans le voisinage des cordes vocales.

Malgré la sensibilité réflexe toute particulière que présente le larynx, cet organe a parfaitement supporté la cautérisation.

L’opération est habituellement suivie d’un accès d’asthme laryngien assez violent, mais ne durant que quelques secondes. Le malade se calme et continue à éprouver une certaine cuisson dont la durée est très-variable. Il est nécessaire de ne rèvenir à cette cautérisation que tous les huit jours.

On sait que, dans certains cas, la trachéotomie devient obligatoire pour le médecin, bien qu’il ne se fasse aucune illusion sur le succès final de l’opération ; dans le cas de phthisie laryngée, par exemple, il se produit souvent des œdèmes de la glotte qui menacent de terminer brusquement la vie du malade, alors que la lésion pulmonaire lui laisserait encore plusieurs mois et peut-être plus d’une année d’existence. L’acide chromique employé dans ces circonstances a donné à M. Isambert les résultats les plus inattendus, en amenant assez rapidement la résolution des œdèmes de la glotte pour dispenser de pratiquer la trachéotomie, dans quelques cas où cette opération semblait urgente. Dans ces circonstances, le médicament doit être employé en solution assez faible pour agir comme styptique et non comme caustique; porté directement sur les parties œdématiées du larynx, il crispe les tissus qui sont le siège de l’œdème, les réduit à un volume beaucoup moindre, fait cesser la suffocation, tout en produisant d’abord un léger

accès d’asthme, après lequel le malade accuse un soulagement notable qui permet de surseoir pour quelque temps à l’opération.

On peut recommencer cette légère cautérisation, au moyen dularyngoscope, plusieurs jours de suite, jusqu’à ce que le malade soit rentré dans les conditions ordinaires de son état de santé.

Dans les cas de rétrécissements syphilitiques du larynx, en employant le même moyen, Isambert a pu éviter la trachéotomie, gagner le temps nécessaire pour reconnaître la nature spécifique de la maladie et guérir le malade par le seul usage du traitement interne, additionné d’onctions mercurielles à l’extérieur.

Quant aux tumeurs proprement dites du larynx, polypes muqueux, polypes épithéliaux, et surtout dégénérescence cancéreuse , l’acide chromique n’exerce sur elles qu’une action insuffisante ; enfin, dans le cas de cancer, son application devient tellement douloureuse qu’il faut y renoncer.

Malgré l’opinion émise par Isambert, qui considère l’emploi de l’acide chromique comme inutile et même nuisible contre les ulcérations tuberculeuses , M. le professeur Verneuil a obtenu, tout dernièrement, une guérison par ce caustique dans le cas d’ulcérations tuberculeuses de la langue ; il faisait usage d’une solution d’acide chromique à parties égales, appliquée trois fois par semaine pendant deux mois (1).

(1) Spillemann, Thèse d’agrégation. Paris, 1878,

Il y il quelques années, M. le docteur Cousin a proposé d’employer l’acide chromique dans le traitement de l’angine pharyngée glanduleuse ou granuleuse, affection qui est des plus rebelles et des plus désespérantes pour le malade et aussi pour le médecin (1).

Enfin, l’acide chromique rend aussi des services dans quelques affections des oreilles. Ainsi, M. E. Ménière l’emploie, mais en solution assez faible, contre les végétations de la caisse et de la membrane du tympan.

De V acide chromique dans l’ophthalmie granuleuse. — En 1862, au Congrès ophthalmologique, Hairion, chirurgien de Louvain, ale premier préconisé l’introduction de l’acide chromique dans la pratique oculistique, contre certaines variétés de conjonctivites. Serres, d’Alais (2), imitant en cela la pratique du chirurgien belge, a proposé l’emploi de ce caustique à la destruction des granulations si rebelles du cartilage tarse.

Roy, dans une thèse de Paris (3), rapporte les paroles d’Hairion, qui engage, dans les granulations végétantes, à substituer à la solution concentrée de nitrate d’argent l’acide chromique, qui a l’avantage sur cette dernière de détruire les tissus

(1) Cousin, Gazette médicale, 1873, p. 513.

(2) Gazette des Hôpitaux, 1866.

(3) Roy, De l’ophthalmie granuleuse; traitement par l’acide chromique. Thèse de Paris, 1868.

plus viteet plus uniformément, de produire moins de réaction et de permettre de rapprocher davantage les cautérisations. Hairion (1) faisait usage de la solution concentrée (parties égales d’acide et d’eau distillée), qu’il appliquait au moyen d’un pinceau sur le tissu qu’il voulait détruire ; aussitôt le pinceau retiré, Roy recommande de faire lancer par un aide sur la conjonctive un fort jet d’eau, qui a pour but d’enlever l’excès d’acide et d’éviter ainsi son contact avec la conjonctive et la cornée. Il résulte des observations du chirurgien de Louvain et de Roy, qu’au moment de la cautérisation, les malades accusent une douleur généralement peu vive, qui disparaît totalement au bout de quelques minutes.

Obs. I, extraite de la thèse de Roy. Paris, 1868,

2 décembre 1867. Mme Gerbault, couturière, a mal aux yeux depuis quatre mois. A partir de cette époque, on a cautérisé les paupières tous les jours avec du sulfate de cuivre.

État actuel. — Œil gauche. — Tuméfaction de la paupière inférieure, muqueuse de cette paupière très-boursouflée, d’un rouge pâle. Depuis le bord adhérent au cartilage tarse jusqu’au cul-de-sac oculo-palpébral, se trouvent disposées en lignes concentriques des granulations vésiculeuses en nombre considérable, dont le volume égale celui d’une tête d’épingle ; quelques-unes ont la grosseur d’un grain de chènevis. Ces mêmes vésicules se montrent sur la caroncule et le repli semi-lunaire ; même état de la mu-

(1) Archives belges de médecine militaire, 18o8.

queuse palpébrale supérieure; conjonctive scléroticale saine, tache ancienne de la cornée.

Œil droit. — Même état, mais il n’y a pas de tache à la cornée. On barbouille les paupières avec un pincean trempé dans parties égales d’acide chromique et d’eau.

Le 5. Amélioration sensible. Nouvelle application d’acide chromique, alternativement sur la paupière supérieure et sur la paupière inférieure.

Le 0. Les granulations s’affaissent. Nouvelle application.

Le 7. Les granulations ont considérablement diminué. Cautérisation.

Le 9. Le's granulations des paupières inférieures ont presque complètement disparu; il ne reste que l’hypérémie de la conjonctive avec boursouflement.

Le 11. L’amélioration continue. Attouchement avec l’acide.

Le 13. Les granulations ont complètement disparu ; il ne reste que de l’hypérémie de la conjonctive. On supprime l’acide chromique et on badigeonne les paupières avec du laudanum pur.

Le 14. On instille du laudanum pur sur la muqueuse conjonctivale, et on prescrit un collyre de sulfate de zinc.

Le 16. Instillation de laudanum.

Le 17. L’hypérémie de la conjonctive ayant disparu, on aperçoit encore quelques granulations très-petites. Application d’acide chromique.

Le 18. Nouveau badigeonnage caustique. Prescription d’un collyre au tannin.

Le 20. La malade est guérie et ne revient plus.

Obs. IV, extraite de la thèse de Roy.

Fernand Moulinier, 4 ans et demi, est amené, le 19 janvier, à la Clinique ; il est atteint d’ophthalmie depuis quatre mois.

Examen des yeux. — Œil droit fortement hypérémié. La paupière inférieure présente des granulations vésiculeuses très-volumineuses, situées dans la partie rétro-tarsienne et entourées d’une cupule ; cornée saine.

Œil gauche. — Il présente également des granulations dans la portion rétro-tarsienne delà paupière inférieure.

L'hypérémie est moins accentuée, la cornée est saine.

Dans l’un et l’autre œil, absence de photophobie.

Traitement. — Application d’acide chromique à droite; prescription d’un collyre au laudanum.

20 janvier. Attouchement à l’œil gauche.

Le 21. Les granulations se sont affaissées. Application du caustique sur les deux yeux.

Le 23. Mieux sensible. Nouvel attouchement.

Le 25. Collyre au laudanum seulement.

Le 27. Application d’acide chromique.

Le 29. Les granulations ont presque disparu. Attouchement.

Le 31. Il ne reste plus que l’hypérémie conjonctivale. Prescription d’un collyre au laudanum, qui est longtemps continué.

De l'acide chromique dans quelques affections de la peau. — Pardon de Belfast (1) a le premier utilisé l’acide chromique dans le traitement des maladies de la peau ; il a proposé l’emploi d une solution d’acide au millième contre le lupus et l’eczéma, une autre de 1 drachme pour 1 once d eau, en lotion, contre les dermatophy tes, teigne circinée et tonsurante, sycosis et maladies parasitaires en général.

(1) Journal of cuneous medecine, n° 5, 1 8< >7 .

L’oïdium albicans du muguet et l’intertrigo des cuisses et des fesses, ou eczéma marginé, considérés par Hébra comme de nature parasitaire, ne pourraient-ils être justiciables des mêmes moyens? Magitot dit avoir vérifié l’etficacité de la solution faible d’acide chromique (1 gramme d’acide pour 30 grammes d’eau) contre le pityriasis versicolor, qui est dû, comme on le sait, au développement dans l’épiderme du microsporon furfur, et il affirme que cette solution fait entièrement disparaître la maladie même après une seule application (1).

M. Nélaton avait souvent recours à l’acide chromique, auquel il reconnaissait l’avantage d’exposer moins que l’instrument aux érysipèles ; il l’a notamment employé avec succès dans la frambœsia du cuir chevelu (2) .

Dans les condylomes et productions diverses de nature épidermique ou épithéliale, l’acide chromique a donné dans les mains du chirurgien de Belfast des résultats bien préférables à l’emploi des caustiques ordinaires, acide azotique, chlorure de zinc et d’antimoine ; le médecin anglais remarque, en outre, qu’il a l’avantage de ne causer aucune douleur. De tous les moyens que l’on possède pour opérer la destruction des verrues, le meilleur et le plus facile à mettre en usage est sans contredit la cautérisation avec l’acide chromique; ce caustique réussit on ne peut mieux en creusant au centre de

(1) Magitot, Bulletin général de thérapeutique, mars et avril 1869.

(2) Officine de Dorvault, 7e édition, 1867. V. Guibert, Nouveaux médicaments.

la petite tumeur, ainsi que l’indique Magitot, un petit puits où l’on dépose une gouttelette de la solution caustique. Depuis que j’ai eu recours à ce procédé, il y a environ deux années je l’ai mis en usage plus de cent fois et j’en ai constamment retiré les effets les plus avantageux; je n’hésite donc pas à le mettre au-dessus de tous les autres.

Action de Vcicide chromique dans les maladies des organes génitaux, les affections utérines , etc. — Malgré l’exemple donné par Ch. Robin, la solution d’acide chromique est peu utilisée dans le traitement local du chancre; mais Marshall (1) et Cumin en Angleterre, Relier en Allemagne, Nélaton en France, l’ont employée avec succès pour la destruction des végétations syphilitiques, et actuellement un grand nombre de chirurgiens emploient ce caustique contre les excroissances vénéneuses des organes génitaux. Aussi le célèbre docteur Pli. Ricord , dans une communication écrite qu’il m’a fait l’honneur de m’adresser, s’exprime ainsi : « Je « me sers souvent d’acide chromique pour combat- « tre les végétations, et il me donne d’assez bous ré- « sultats. »

Marshall, pour la destruction des excroissances syphilitiques, se servait de la solution composée de 100 grains d’acide par once d’eau distillée

(1) In the Lancet, 24 janvier 1857.

(CrO Ogr.Oo, Aq 30 gr.), et il l’appliquait au moyen d’une baguette de verre terminée en pointe (1).

Edis de Londres a employé l’acide chromique contre les tumeurs vasculaires de l’urètre chez la femme (2). Bu;sch s’est servi comme astringent d’une solution affaiblie contre l’œdème du scrotum. Enfin, le docteur Ure a proposé de l’utiliser dans le traitement des tumeurs hémorrhoïdales ulcérées.

Les docteurs Siredey, médecin de l’hôpital Lariboisière, et de Sinety emploient fréquemment aussi l’acide chromique pour les cautérisations du col de l’utérus ; M. Siredey m’a assuré n’avoir jamais eu qu’à se louer de son usage : il se sert habituellement d’une solution concentrée, parties égales d’eau et d’acide; mais il recommande de faire., immédiatement après la cautérisation de l’utérus, une forte injection vaginale : car, en général, il est difficile de localiser et de modérer l’action d’un caustique liquide qui peut fuser et se répandre de proche en proche en produisant une action destructive assez grave sur les tissus de voisinage; mais en opérant ainsi qu’il le recommande, M. Siredey préfère de beaucoup l’acide chromique à tous les autres caustiques, et au nitrate d’argent en particulier, qui offre le désavantage de cautériser beaucoup trop superficiellement.

Sigmund et Reimonenq ont employé l’acide chromique contre le cancer, mais ils n’indiquent pas d’une manière précise les résultats qu’ils ont obtenus.

Dans la France médicale , du 2 janvier 1875, mon

(1) The dispensatory of the Un. St. Philadelphia, 1858.

(2) Bull, de thérap. LXXXVl, p. 521.

ami et ancien maître M. P. Berger, agrégé de la Faculté, rend compte en ces termes d’une leçon clinique faite à l'hôpital de la Pitié, par M. le professeur Yerneuil, sur le traitement de l’épithé— lioma du col utérin par les cautérisations à l’acide chromique.

M. Yerneuil expose le fait suivant :

Une femme de 40 ans environ était atteinte, depuis plus de deux ans, d’un épithélioma ulcéré et volumineux du col utérin ; le pronostic était grave et la mort semblait prochaine, à cause des hémorrhagies répétées et considérables qui épuisaient la malade ; or, depuis dix-hvÀt mois , un traitement palliatif a tenu le mal en échec ; on a pu détruire même toute la partie saillante du col, arrêter complètement les hémorrhagies et maintenir d’une manière remarquable la santé générale.

L’épithélioma, certes, n’est pas guéri, puisqu’il se prolonge encore à une hauteur inconnue dans les parties profondes du col ; mais les accidents sont réduits au minimum, ce qui permet de compter encore sur une certaine durée de la vie.

Ce résultat satisfaisant a été obtenu par des cautérisations réitérées faites avec l’acide chromique porté sur les fongosités à l’aide d’un pinceau de charpie et cela, en moyenne, une fois par semaine. Mais, à plusieurs reprises, elles ont été interrompues pondant quatre et six semaines de suite ; elles n’ont jamais déterminé d’accidents : à la vérité, on a toujours pris certaines précautions qu’il est utile de rappeler. La plus importante consiste à n’employer qu’une petite quantité d’acide et à ne pas laisser le caustique pénétrer dans le col ni s’écouler dans le vagin.

Eu résumé, l’on peut retirer de ce fait un double enseignement : lo il est possible de prolonger des mois entiers (au moins dix-huit mois dans le cas présent) la vie des malades atteints d’épithélioma du col utérin., et 2o d’amener même la destruction presque complète des fongosités cancéreuses par des attouchements répétés fréquemment et pratiqués avec soin au moyen de l’acide chromique.

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