I. — ACTION PHYSIOLOGIQUE DE L’ACIDE CHROMIQUE
La première application de l’acide chromique dans les études d’histologie a été faite, en 1840, par Hannover (1), qui le premier eut l’idée d’utiliser la propriété que possède cetagent de durcir les tissus sans en déformer les contours ni les réduire sensiblement de volume; ce moyen, qui facilite les préparations en coupes minces pour l’examen au microscope, est généralement adopté aujourd’hui par les micrographes.
En effet, non-seulement l’acide chromique coagule
(1) Hannover, die Chromsaure, ein vorriighiches Mittel bej mikroskopischen Unterfuschungers. (Arch. iür anat. und physiologie, von J. Muller, 1840, p. 547.)
les matières albuminoïdes; mais il colore en même temps les préparations, et sous ce point de vue ilalamêmeaction que d’autres réactifs employés en histologie, tels que le carmin, le chlorure d’or, etc. Antiseptique puissant, il conserve presque indéfiniment les tissus cadavériques : il suffit de les plonger dans une solution aqueuse de cet acide dont on varie la concentration selon la dureté que l’on veut obtenir. Les préparations d’embryon pour les coupes d’ensemble, selon M. Luys (1), ne doivent pas être plongées simplement dans la solution; car, dans ce cas, la peau seule durcirait, et le reste du corps entrerait en putréfaction : il est nécessaire d’injecter en entier le sujet avec la solution, afin d’obtenir un durcissement complet et homogène.
L’acide chromique, appliqué sur l’épiderme en petite quantité, le jaunit fortement. La tache., insoluble dans l’eau, ne peut être enlevée que par un alcali; rsi l’application est prolongée, l’acide désorgani se progressivement la peau, sans provoquer ni soulèvement ni formation de sérosité (Magitot). Sur le derme dénudé, son action estbeaucoupplusprompte: il le pénètre d’abord, en coagulant surplace les matières albuminoïdes et le sang, puis le détruit; mais son action ne s’étend pas en largeur au delà du contour de la goutte de liquide employée. En profondeur, elle gagne dans la partie cautérisée à peu près autant que la couche de liquide a d’épaisseur (Robin et Magitot). Il en résulte une escharre
(1) Mémoire de Luys, sur les moyens de lavage pour décolorer les préparations trempées dans l’acide chromique. Journa d’anatomie, 1872.
sèche, successivement jaune-rougeâtre, brune et noire. Cette escharre se produit dans l’espace de quelques heures; après six ou huit jours, ordinairement, elle s’est détachée par lambeaux, en laissant une plaie de bonne nature. Sous l’influence de ce caustique, la muqueuse buccale prend une coloration rougeâtre. Quelques chirurgiens prétendent que l’application d’acide chromique est très-douloureuse; le plus grand nombre, au contraire, affirment que les douleurs occasionnées sont très-peu intenses, et en tous cas passagères : je crois que cette différence d’appréciation tient beaucoup au degré de pureté et de concentration de l’acide employé . En effet M. Gubler, et avec lui tous les expérimentateurs, signalent les cautérisations avec l’acide sulfurique comme étant extrêmement pénibles; or, l’acide chromique des pharmacies et en particulier celui des hôpitaux contiennent des quantités assez grandes d’acide sulfurique. Les douleurs vives signalées par M. Gubler et qui n’ont, au contraire, jamais été observées par MM. Magitot, Isambert, Hairion, etc., ne seraient-elles pas dues à la présence dans un cas et à l’absence dans l’autre d’impurelés dans le caustique?
Sous forme liquide, l’action de l’acide est instantanée et peu profonde;sousforme de pâte cetteaction est au contraire lente, graduelle et profondément pénétrante (Guibert) : ce qui peut être à redouter pour les plaies, mais ce qui est avantageux lorsqu’il s’agit de détruire des tumeurs volumineuses.
L’acide chromique doit, dit-on, sa puissance des-
tructive à la facilité avec laquelle il cède son oxygène aux substances organiques; M. Gubler pense qu’il se comporte plutôt vis-à-vis des tissus comme l’acide sulfurique, c’est-à-dire que, pour satisfaire son avidité pour l’eau, il s’empare des éléments de celle-ci et laisse à nu le charbon. Il me semble évident que cette dernière action .joue un rôle tout à fait secondaire, surtout dans les cas où l’on emploie l’acide chromique en dissolution; et que si l’acide chromique agit par son action comburante, c’est surtout à ses propriétés coagulantes qu’est due son efficacité; les tissus durcis, coagulés, mortifiés, s’éliminent, en effet, comme de véritables escharres.
Dans la séance du 7 mai 1 87 1 , à la Société de thérapeutique (1), M. Gubler engageait à se mettre en garde contre les dangers quepeut occasionner l’acide chromique, qui, selon lui, est le plus énergique et le plus violent de tous les caustiques. L’élévation de température occasionnée par son contact avec les tissus humides irait jusqu’à 125» et 150°, et, indépendamment de l’escharrification profonde à laquelle peut donner lieu une application de ce caustique sur une trop grande étendue, l’absorption de l’acide chromique serait loin d’être inoffensive. On aurait vu des malades empoisonnés par suite de la trop grande étendue delà surface d’application; des syphilitiques, entre autres, auraient été souvent victimes de graves accidents de cette nature; j’ai fait à ce sujet de nombreuses recherches, et le seul
(1) Gubler, Bulletin gén. de thérapeut., t. LXXXI, p. 141.
cas d’empoisonnement que plusieuis chirurgiens aient signalé a été rapporté ainsi parM. Dolbeau :
Fait de mort presque subite par l’emploi de l’acide chromique.
1860. — Hôpital de Lourcine (Service de M. Jarjavay).
Une jeune femme affectée de fongosités intra-utérines fut traitée par une injection intra-utérine d’acide chromique. La malade accusa immédiatement des douleurs atroces ; elle fut prise d’accidents généraux et mourut au bout de deux heures.
L’autopsie n’a pas été faite.
Comme de ce fait il est impossible de tirer aucune conclusion, la cause de la mort reste absolument incertaine. La malade ne peut-elle, par exemple, avoir succombé à une péritonite suraiguë? Un caillot détaché des vaisseaux utérins n’a-t-il pas amené une mort subite par embolie? C’est là, je le répète, le seul cas de mort qui ait été signalé. Sans doute jamais l’acide chromique n’a été employé à l’intérieur, personne n’a été tenté de l’essayer, et il est probable qu’à doses forcées il agirait comme les poisons corrosifs les plus violents : on suppose qu’à petite dose il est vomitif, comme certains chromâtes; cependant M. Magitot qui, depuis près d’une vingtaine d’années emploie l’acide chromique pur presque chaque jour en cautérisation dans les maladies de la bouche, n’a observé qu’une seule fois des vomissements à la suite de son usage, et voici dans quelles circonstances :
Ln malade atteint de périostite alvéolo-dentaire était venu, quelques instants après son déjeuner, à
la clinique de M. Magitot; on lui fit une cautérisation à l’acide chromique sur une petite étendue ; immédiatement il rendit les aliments pris à son repas, et là se bornèrent les accidents. Or, peut-on attribuer à l’acide chromique cette légère indisposition? n’y a-t-il pas maintes et maintes causes fortuites susceptibles d’amener un fait semblable, etle caustique appliqué a-t-il été réellement la cause des vomissements observés?
Un de mes maîtres dans les hôpitaux, que je suis heureux de remercier ici de l’intérêt qu’il a bien voulu me témoigner pendant toute la durée de mes études médicales, M. Alph. Guérin, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, m’a assuré que d’autres accidents s’étaient produits à l’hôpital de Lourcine à la suite de larges cautérisations faites sur des végétations syphilitiques. M. Guérin m’a dit, de plus, que, quant à lui personnellement, il ne s’était jamais bien trouvé de l’emploi de l’acide chromique, qu’il regarde comme un caustique difficile et dangereux à manier, ayant très-souvent occasionné des vomissements et de vives douleurs à ses malades. Je dois cependant ajouter que ce chirurgien distingué ne s’est jamais servi que de l’acide chromique des hôpitaux, qui contient toujours, ainsique je l’ai fait remarquer, de nombreuses impuretés, surtout de l’acide sulfurique et de l’arsenic ; il faisait aussi usage de la solution alcoolique, qu’il employait souvent sur de larges surfaces : je crois que mon savant maître aurait obtenu des résultats tout différents s’il s’était servi d’une solution aqueuse d’acide chimiquement pur.