CHAPITRE PREMIER
Le Bismuth contre la syphilis
Les travaux récentss’accordent généralement pour attribuer à M. le D' Balzer, ancien médecin des hôpitaux de Paris, le mérite d’avoir le premier entrevu la possibilité d’utiliser le bismuth dans la thérapeutique antisyphilitique. Cet auteur écrivait en effet en tête de sa communication à la Société de Biologie le 27 juillet 188g : « Les expériences rapportées dans cette note préliminaire ont été faites au laboratoire de physiologie de la Sorbonne. Elles ont été instituées dans le but d'étudier les effets locaux et généraux des préparations solubles et insolubles de bismuth avant de les employer dans le traitement interne de certaines maladies et notamment de la syphilis. »
Avant M. le D° Balzer, le seul sel de bismuth qui avait été employé chez des syphilitiques est l’iodure, et encore son emploi était-il resté limité au pansement des plaques muqueuses. Malheureusement le citrate de bismuth ammoniacal employé par M. le D' Balzer s’est révélé extrémement douloureux en injections et il a provoqué des accidents d'intoxication tellement graves que l’on a renoncé à l’uti-
liser en thérapeutique humaine.
ERERT. : 72
Les recherches de laboratoire surles propriétés tréponémicides des sels de bismuth ne furent reprises qu'en 1914 par MM. Robert et Sauton, qui publièrent , en juin 1916 dans les Annales de l'Institut Pasteur les premiers résultats obtenus par eux contre la spirillose expérimentale des poules. Bien que la guerre ait interrompu prématurément ces travaux, ilsétaient déjà suffisamment concluauts pour laisser entrevoir tout ce que l'on pouvait espérer de ce nouvel agent thérapeutique. Le composé employépar MM. Robert et Sauton était le bismuthotartrate de sodium, préparé selon les indications de Cowley, en solution aqueuse à 1 0/0, stérilisée à l’autoclave. La toxicité de ce produit est relativement faible : on peut en jajecter par voie veineuse chez la poule saine 30 à 35 milligrammes par kilogramme, mais seulement 15 à 20 milligrammes s'il y a infection spirillaire. Par injection intra-musculaire, le bismuth étant en partie fixé et insolubilisé dans les tissus, on peut atteindre sans inconvénient les doses de 100 milligrammes.
In vitro l'action sur le spirillum gallinarum est nulle. Elle s’est montrée au contraire remarquable in pivo, soit à titre préventif soit à titre curatif. A titre préventif l'injection intraveineuse exerce une action seulement retardante « probablement à cause de l'élimination trop rapide du sel ou de son insolubilisation partielle dans l'organisme » ; par voie intramusculaire au contraire l’action empêchante est presque constante : quand l'infection se produit
ie (quatre fois sur sept) elle est en moyenne six fois moins intense que chez les animaux témoins et tandis que chez ces derniers elle évolue rapidement, atteignant toute son ampleur le sixième jour chez les poulies traitées préventivement elle apparaît très faible, décroit dès le second jour et disparait toujours avant le quatrième, si bien que l’on peut se demander si les rares bacilles trouvés dans le sang de ces animaux ne sont pas uniquement les survivants de ceux qui furent injectés. |
L’injection dusel de bismuth quelques heures après l'infection « exerce toujours une action empéchante sur le développement ultérieur des germes. À aucun moment on ne trouve de spirilles dans le sang d’une poule traitée par voie veineuse, six heures après l'infection par la dose — d’ailleurs mal supportée — de 20 milligrammes de bismuth par kilogramme. Dans les mêmes conditions, l’iujection de 15 milligrammes ne prévient pas la maladie d’une manière régulière ; quand elle se déclare elle est d’ailleurs bénigne et cède toujours à une seconde injection ».
Les essais de traitement curatif ne furent pas moins concluants : «Lorsque, disent MM. Robert et Sauton, après l’apparition des premiers spirilles, on traite l’animal infecté par une injection intra-veineuse de 12 ou 15 milligrammes de bismuth par kilogramme, la spirillose prend le plus souvent une forme atténuée et les poules traitées ne présentent généralement plus de germes dansle sang au moment où l'infection est maxima chez les témoins. En intervenant plus
Lu Mes
tardivement, quarante-huit ou soixante-douze heures après l'infection, on constate encore une action nettement curative du bismuth et la maladie ne revêt jamais la forme aiguë, qui, dans nos expériences, a provoqué la mort des animaux non traités dans une proportion de 33 0/0. Enfin les auteurs écrivent dans leurs conclusions : «... Nous espérons poursuivre un journos expériences inachevées, sur cette voie-là, mais nous pouvons dire déjà que nous avons observé l’efiicacité constante du bismuthquelle que soit la nature de la combinaison chimique dontil fait partie. L'étude de la spirillose des poules ne présentant d’ailleurs qu’un intérêt théorique, nous espérons pouvoir une fois exposer les résullatsde nosexpériences interrompues concernant l’action du bismuth sur la fièvre récurrente et sur la syphilis... La connaissance des éléments chimiques actifs contre ces diverses infections tire une partie de son intérêt de l’accoutumance souvent constatée des germes, qui les provoquent, aux différents remèdes. La multiplicité des moyens de traitement paraît être une condition favorable de la lutte contre ces maladies. A ce titre, nous espérons que nos premiers résultats, pour incomplets qu’ils soient, ne seront pas dépourvus de tout intérêt, »
La guerre interrompit malheureusement d’une façon tragique les travaux de ces deux auteurs. Ils furent continués en 1921 par MM. Sazerac et Levaditi au nom desquels M. E. Roux présenta le 30 mai 1921 à l’Académie des Sciences une note inti-
ERA tulée : Action du bismuth sur la syphilis et sur la trypanosomiase du Nagana.
Dans cette note, MM. Sazerac et Levaditi, après avoir rappelé les travaux de Sauton et Robert, relatent des essais de traitement poursuivis sur des lapins syphilisés au moyen de trois virus différents : un virus « dermotrope », un virus « neurotrope », et un autre provenant de spirillose spontanée du lapin (Spirocheta cuniculi). Le sel employé fut le tartro-bismuthate de potassium et de sodium.
Avec le virus € dermotrope » un lapin porteur de, nodules scrotaux très riches en tréponèmes fut guéri de.ses lésions dès le quatrième jour ; les spirochètes avaient disparu dès le lendemain de l'injection (un décigramme par kilogramme sous-cutané).
Avec le virus « neurotrope », guérison en deux jours et absence de récidive après quatre mois.
Avec le virus cuniculi, disparition des spirochètes le troisième jour et guérison sans récidive.
Quelques mois après cette première note les auteurs en présentaient une seconde par laquelle ils relataient leurs cinq premières observations de syphilis humaine traitée par le tartro-bismuthate de
sodium et de potassium.
O8servaTIoN I. — Chancre datant de douze jours : négatisation de la réaction de Bordet-Wassermann en dix-huit jours, après neuf injections intra-musculaires.
Ogservarion II. — Cicatrisation d'un chancre et des plaques muqueuses en sept jours, mais la réaction de Bordet-Wassermann reste positive.
Oui
OsservarioN II. — Disparition des tréponèmes dans les lésions trois jours après la première injection, guérison des manifestations secondaires dès le septième jour. La réaction
de Bordet-Wassermann était encore positive au moment où les expérimentateurs ont fait leur communication.
OgservarTion IV.-- Diminution progressive d’une gomme ulcérée du genou, guérison complète de gommes non ulcérées dès le dixième jour.
OBsEeRvATION V. — Syphilides tertiaires serpigineuses et croûteuses datant de trois ans, commencent à se dessécher le troisième jour, sont presque guéries le treizième jour et cicatrisées complètement le dix-neuvième.
Comme accidents les auteurs n’ont eu à signaler que le liséré gingival à type saturnin et une stomatite, petits inconvénients bien connus maintenant et faciles à éviter avec queiques précautions.
Les communications de MM. Sazerac et Levaditi furent suivies par de nombreuses expérimentations cliniques de la part de très nombreux syphilithérapeutes. Dès octobre 1921, MM. Fournier et Guénot pouvaient présenter à l'Académie des Sciences cent dix observations de syphilitiques traités par le bismuth. A l’heure actuelle nous pouvons reprendre à notre compte ce qu’écrivait M. Pierre Aubry au mois de mai 1922: « Les résultats obtenus depuis le mois de juin dernier, sur des centaines de malades, sont venus confirmer ceux du début et ne se sont jamais démentis. »
Nous ne nous astreindrons pas à résumer tout ce qui a déjà été publié sur les injections de sels de bis-
muth chez des syphilitiques. On en trouvera l'indication simple dans le petit index bibliographique dont nous avons fait suivre cet ouvrage.
Nous nous bornerons seulement à signaler qu’à l'heure actuelle de nombreux sels de bismuth ont été expérimentés, et qu'il existe dans le commerce des préparations à base de bismuth beaucoup plus nombreuses encore. Indiquons seulement ce petit fait assez symptomatique : à la suite des recherches publiées par M. Pierre Aubry sur l’iodobismuthate de quinine, cinq maisons différentes, et non des moins réputées, ont spécialisé cette combinaison sous des noms différents. Il existe à l’heure actuelle près de soixante spécialités pharmaceutiques à base de bismuth! Nous voulons voir dans cette vogue une preuve que les propriétés anti-syphilitiques du bismuth-métal ont été universellement reconnues. Aussi nous dirons qu’un sel de bismuth peut être à bon droit présumé utile dans le traitement de la syphilis s’il est démontré qu'il est capable de passer dans la circulation. Nous allons examiner les recherches qui ont été faites avant nous sur le sousnitrate de bismuth.