CHAPITRE II
Discussion et conclusions.
Avant de tirer les conclusions qui ressortent des cas que nous venons de rapporter, nous devons tout d’abord les discuter et répondre à quelques objections qui se présentent naturellement à l’esprit et dont la plupart ont été faites à M. Frenkel le jour où il a communiqué les preraiers résultats de ses recherches à la Société de médecine de Lyon.
De ces objections, les unes s'adressent aux injections d'urine, les autres, aux malades qui ont fourni les urines.
Parmi celles qui s'adressent aux injections, une vise les injections d'urine en général, c'est la suivante : Dans une injection d'urine, n’est-ce pas l’eau qui tue par mort mécanique simple ? Les autres visent nos injections en particulivr. D’ordinaire, quand on fait des injections intravelueuses avec des urines quelconques, il est de règle de leur faire sabir certaines préparations, on les neutralise, on
les filtre, on les chauffe ; or nous n'avons pris aucune de ces précautions, non que nous ayons craint de modifier en rien la nature de l’urine, mais uniquement parce que nous les croyons inutiles. Voyons donc quel rôle peuvent jouer l’acidité, la filtration, le chauffage ? Ge sont là trois autres objections. Une cinquième vise, comme celle-ci, notre mode opératoire : La vitesse de 10 cc. à la minute est-elle pas trop grande ?
Nons allons les examiner tour à tour.
1° Dans une injection d'urine, n'est-ce pas l’eau qui lue par mort mécanique simple? — Non, et les expériences le prouvent.
* Si par évaporation on réduit à moitié le volume d’une solution aqueuse titrée d’urée, la solution concentrée tue à quantité deux fois moindre. De même, avec l’urine d’après Bouchard. La conclusion de ces deux faits est donc que « l’eau et les autres matières volatiles ne sont pas facteurs de la toxicité» (Bouchard). La conclusion parait juste mais elle est tout au moins exagérée, car en opérant avec de Peau simple ou de l’eau distillée la mort de l’animal arrive cependant. Chez le chien, en effet, la mort se pro-duit avec 158 cc. par kilogramme d'animal ; chez le lapin l’eau n’est toxique qu’au dessus de 90 cc. par kilogramme et la mort immédiate n'arrive qu’à 122 cc. Dans ces cas, il est vrai, disent MM. Mairet et Bosc (Société de Biologie, 1891) on trouve « des lésions qui prouvent que la mort est due à des phénomènes mécaniques ». L'eau, et surtout l’eau distillée, injectée dans le sang, provoque la dissolution des globules rouges, la précipitation de la fibrine et la formation d’embolies, cause immédiate de la mort.
Mais si l’on ne dépasse pas le volume de 45 ce., dose toxique de la moyenne des urines, l’eau ne produit que des phénomènes légers et ne ressemblant en rien à une intoxication. Néanmoins l’on pourrait faire le déport entre ce qui revient à l’eau et ce qui revient aux autres éléments de l'urine dans la toxicité urinaire ; ce serait là un calcul bien simple à faire, mais on ne l’a pas jugé nécessaire, et nous nous sommes conformé à l'usage.
Bien plus, en tenant compte de la toxicité de l’eau, il nous est possible de retourner objection et d’en faire un argument en faveur de notre thèse. Etant donnée la toxicité de l’eau, étant donné aussi le grand volume de nos injections, que deviendrait la toxicité des autres éléments de l’urine ? Elle deviendrait nulle et quelquefois négative: nulle, quand l’injection atteindrait 122 cc. par kilogramme d'animal, négative quand elle dépasserait ce chiffre ; or, ces cas ne sont pas rares dans nos observations. C’est donc une preuve qu'il y aurait rétention de produits toxiques dans l’organisme. Prouver cela est en partie notre but.
2° L’acidité de l'urine a-t-elle une part dans la toxicité urinaire. — Tous les liquides intérieurs de l’organisme, sauf le suc gastrique sont alcalins ; le sang et la lymphe qui baignent les tissus ct imprègnent les éléments cellulaires sont alcalins; dès lors est-ce qu’une cellule habituée à un milieu alcalin pourra continuer à vivre dans un milieu acide. Les études microbiennes semblent prouver que non. N’est-on pas obligé pour faciliter cu accroître le développement des cultures d'ajouter quelques parcelles de carbonate de soude aux bouillons ou autres milieux 2
ne sait-on pas inversement qu'il est possible d'arrêter la pullulation des microbes où même de les tuer en acidifiant leurs milieux de culture.
Or, cette acidification générale de l'organisme doit réellement se produire quand on fait à un lapin une injection d'urine, et dans nos expériences elle devrait se produire fatalement, étant donnée la quantité d’urine injectée et étant donné aussi que toutes nos urines examinées au point de vue de l'acidité ont présenté au taux normal variant entre 0,524, cas le plus faible (obs. VI) et 1,158, cas le plus fort (obs. VIT). Il serait donc rationnel d'admettre que l'acidité générale due à l’urine pût amener Ja mort de la cellule ct partant de l’animal ; mais l’expé rience prouve le contraire, « J’ai injecté comparativement, écrit en effet Bouchard, des urines acides et les mêmes urines neutralisées exactement par le carbonate de soude sans obtenir de différence dans les résultats. » La neutralisation a ce seul avantage d’après M. Bouchard qu’elle met à l’abri de l’objection, mais elle a l'inconvénient de faire tomber dans une autre. Neutraliser l’urine avec le carbonate de soude ou la soude caustique, n’est-ce pas y ajouter une substance toxique, convulsivante à la dose de 1 gramme 20 et mortelle à celle de 2 grammes 50 par kilogramme ? n’est-ce pas augmenter la toxicité.
La neutralisation des urines est donc une précaution au moins inutile, si elle n’est pas nuisible.
3 Rôle de la filtration. — C'est un fait bien connu qu’en injectant des liquides contenant en suspension des matières solides, même les poudres les plus fines, l’on produit presque à coup sûr des embolies capillaires —