‹ Contribution à l'étude de l'intoxication phosphoréeChapitre 6 sur 12 · OBSERVATION I · texte numérisé non relu

OBSERVATION I

X..., 32 ans, manœuvre, de race nègre (originaire de la Martinique), entre à l’hôpital Saint-Louis le 20 février 1933 à 16 heures, prétendant avoir été renversé par un auto-taxi. Mais il résulte de l'enquête qu’en réalité, il s’est précipité devant l’automobile, manifestement dans un but de suicide. La voiture roulant à faible allure, le chauffeur a pu freiner à temps, et le choc, s’il a existé, apparaît minime.

X.. se plaint de douleurs abdominales extrêmement vives. Il présente d’abondants vomissements bilieux. Cependant l'examen objectif est absolument négatif, en particulier on ne note aucune trace de contusion sur l’abdomen dont la souplesse est parfaite. Pas de troubles ni respiratoires, ni circulatoires. La température est normale et le pouls bat à 80 à la minute. On surseoit donc à l'intervention chirurgicale initialement envisagée et on laisse le malade au repos avec de la glace sur le ventre.

Dans la nuit, les symptômes s’amendent, les douleurs abdominales s’atténuent:; les vomissements cessent.

La journée du 21 février est bonne; mais on observe l’apparition d’un léger ictère conjonctival.

Le 22 février au matin, l’état s’est transformé. Les douleurs abdominales ont repris, moins violentes, mais continuelles. Des vomissements sont survenus à nouveau. Le visage est profondément altéré, les traits

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sont tirés, les yeux excavés. Le malade est plongé dans une torpeur dont il ne sort que lorsqu'il est secoué par les efforts de vomissements. Le pouls est très rapide, défaillant, misérable. La tension artérielle est de 9 pour la maxima et de 6 pour la minima, au Vaquez-Laubry. La température est abaïissée à 36°5.

En présence de cet état, on craint d’avoir méconnu une perforation intestinale et d’avoir été abusé par une accalmie traîtresse; mais l'examen de l’abdomen continuant à ne montrer ni ballonnement, ni coniracture, ni douleur localisée, on rejette l’idée d’une lésion traumatique abdominale.

On est en outre frappé par l’ictère, visible seulement aux conjonctives en raison de la noirceur de la peau de ce Martiniquais. D’autre part, les urines sont rares, très foncées et leur examen décèle en quantité importante des pigments et des sels biliaires. Dans la journée, une selle est émise; elle est décolorée, blanc mastic. Enfin le foie et la rate sont augmentés de volume. Pas de troubles-respiratoires. Le cœur est régulier, mais ses battements sont mous.

C’est alors seulement, qu’en présence de cet état, on finit par obtenir du malade laveu que dans un but de suicide, il a absorbé le 20 février, vers 14 heures, « plusieurs » flacons de « mort-aux-rats » qu’il s'était procurés dans une droguerie. Ne voyant aucun malaise se produire et décidé à mourir, il s'était, deux heures plus tard, jeté sur le passage d’une automobile.

Il s'agissait donc bien d’un empoisonnement ainsi

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que nous le soupçonnions. L’allure clinique orientait vers üne intoxication par le phosphore. Des précisions furent demandées au malade qui décrivit l’aspect des flacons achetés. Il semblait bien s’agir de la « mortaux-rats » phosphorée. Pour en avoir la confirmation, on se procura des échantillons des diverses « mortaux-rats >» du commerce et on les soumit à X... qui désigna sans hésitation le flacon contenant le raticide phosphoré.

Ensuite, l’évolution se précipite. Le foie déborde les fausses côtes de trois travers de doigt. Les fèces contiennent en abondance des matières grasses. Les urines sont sanglantes et contiennent dés cylindres. Le pouls est petit. Le cœur est arythmique. La torpeur est coupée de phases de subdélire. Enfin le coma s’installe et le malade meurt le 24 février 1933 vers 4 heures du matin.

AUTOPSIE. — [’autopsie judiciaire est pratiquée à l’Institut médico-légal. En voici le protocole :

Il s’agit du cadavre d’un nègre robuste et bien musclé.

Les incisions qui sont pratiquées sur le corps mettent en évidence d’une part des hémorragies sous-cutanées et intra-musculaires, d’autre part une infiliration graisseuse des muscles.

À l'ouverture du corps, on mote dés suffusions sanguines des séreuses, plèvres, péricarde «et péritoine. En outre existent d'importantes hémorragies dans le tissu médiastinal.

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